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IV. — De la peotonique faisant hiatus avec la tonique

On a pu voir par plusieurs des exemples cités dans cette étude que la protonique faisant hiatus avec la tonique n'est pas soumise aux lois précédemment établies; celles-ci n'atteignent en effet la protonique que quand elle est séparée de la tonique par quelque consonne. On n'a qu'à comparer cana-hdria, boni-fdtem, ]}ere-i/rl/ium conso-brinum, etc., à Aveni-ônem, AureUànis, jjapiU-dnem, etc. Ce fait n'a rien d'étonnant ; le contact des deux voyelles suffit à protéger la première, qui, quelque forme qu'elle prenne ensuite, laisse toujours des traces visibles de son existence.

Tantôt elle mouille l'n ou 1'/ qui la précède, et forme avec ces consonnes un groupe », î, devant lequel la voyelle précédente — la seule vraie protonique — se maintient, généralement sous la forme d'» : Avenionem Avignon, papilionem paiillon, etc., où elle palatalise le c et le f pour les changer en c, is ; * ericionem hériçon, * minutiare menuisier, etc. Tantôt elle parait rester purement et simplement : AureUànis, Orliens; christianum, cresiien. Ce dernier cas mérite examen. Le vieux français dit Orliiens, cresiiien; Diez explique ces formes par

» Ainsi escritiire, morsure, faitis, etc., et de même peinture (de *pincium = pictum d'après pingere], feintis (de * fincticius, d'après fingere].

> Les participes en edut, eût, eu, comme coneû pareû où la protoniqae e est conservée sont dus à l'analogie des nombreux participes dissyllabiques : beii, cheii, creû, deû, eu, geû, leû, peu, pleii, seû, teii. reû, où Ve est dans la syllabe initiale.

intercdation du ijod qui adoucit l'iiiatus : OrJi-cns = Orli-ijens ; cresii-en = cresli-yen. Cette explication nous parait juste ; comparez en effet le vieux français oili-er, mari-cr (plus anciennement oblider, fflflnVto'), devenant dans la prononciation moderne oui!i-yer,mari-ycr. Toutefois l'explication de Diez doit être serrée de plus près. Il est difficile de ne pas admettre que le latin populaire disait cresfeano, Aii- «•fto/io, changeant Fi bref atone en e. Dq crestean, Aicrekan, Aurkan sortent, par adoucissement de l'hiatus, crestei/an, Aurleyan. Dans cette terminaison eyan, Y a suit son évolution naturelle : ac, ec ; puis au lieu de so réduire à è comme dans les cas ordinaires (juiremjjare, 2>(ier, peer, per), ee devient ie, sous l'influence du joA précédent : Orkiiens, creslciien, d'où par réduction de ei à i : Orliieiis, crcsfiien. Même explication pour anciien qui toutefois vient, non de Tadjectif * antcanuin qui aurait donné seulement anç-ien (cf. captiare, cJiaç-ier], mais, à l'aide du suffixe iani'.s, de l'adverbe * anteis à l'époque où il devenait anijs, ainz. Cette explication rend compte également des cas d'hiatus où la protonique est initiale. ViaHcitm donne vcaiJye-vciage . Dans ce mot on ne peut voir une influence de veie = vïa, car il se trouve déjà sous cette forme veiage, dans le Roland (6C0). L'influence de veie n'agit que plus tard pour maintenir au mot sa forme et l'amener ensuite à voyage, au lieu de le réduire régulièrement à vkige. C'est vraisemblablement par l'intermédiaire de la diphtongue ei que les mots comme leônnn ont passé à lion. Comparez les formes populaires actuelles Leioii [Léon], agreialile.

Conclusion.

Résumons notre étude.

La protonique, quand elle n'est ni en position ni en hiatus, est soumise aux lois suivantes : 1" a bref ou long reste, ou plus généralement s'aff'aiblit en e féminin.

2" e, i, 0, M, brefs ou longs tombent, à moins qu'ils ne soient protégés par un groupe de consonnes qui les précédent ou les suivent.

3" Les lois phonétiques sont contrariées par deux sortes d'actions analogiques : l'influence exercée par la forme des mots simples sur celle des dérivés, l'influence exercée par la dérivation de la conjugaison la plus usuelle sur la dérivation des autres conjugaisons.

Si nous ne tenons pas compte des exceptions indiquées par la troisième loi, et qui sont dues à des causes tout à fait particulières, les lois de la protonique se ramènent à la suivante :

L'accent tonique divise le mot en deux moitiés et la finale de la

première moitié est soumise à des lois de même nature que celle de la seconde.

Or, la raison de cette loi est a[iparente : la presque totalité des mots que nous venons d'examiner a deux syllabes avant la tonique : bonifdiem, cana bdria, conso-hrinum, et la première de ces deux syllabes a un accent second : làni, càna, côiiso. tandis que la seconde est atone. Celle-ci, par rapport à l'accent second, se trouve dans une situation analogue à celle de l'atone finale par rapport à l'accent principal. De \\ l'identité des lois qui régissent la protonique immédiate et finale. De là encore, dans les trissyllabiques paroxytons comme venire, saporem, etc., le maintien de l'atone initiale qui ne dépend pas d'une syllabe antérieure portant l'accent second. De là aussi le maintien de la protonique en position, qui ne doit pas plus tomber que l'atone finale en position : cdiiikiit donne chaiif\iiit ; de même jihjKiicéUum donnera joii- VEnçeaic ; càllôcMit donne * colchent ; d'rbônscèlhon donnera arireisseî, arhroissel ^ .

Les limites de cet article ne nous permettent pas d'appliquer aux langues romanes les lois que nous venons d'exposer. Elles doivent éviilemment subir dans chacune d'elles certaines modifications spéciales. Puisque le sort de la protonique initiale est lié au sort de la finale correspondante, elle ne saurait être traitée d'une manière identique en français, en italien, en espagnol, par cela seul que les lois de la finale ne sont pas les mêmes dans ces langues. Mais il sera facile, croyons-nous, de retrouver sous cette diversité apparente l'unité du principe que nous avons essayé d'établir.

(Bomania, vol. V, 1S76, p. 140-ir,4.)

' Toulefois les mots, très peu nombreux d'ailleurs, dans lesquels l'accent tonique est précédé de trois syllabes : asperi-tâtem nxpretf, œiUfîcàre aigier, fmctificâre frotigier (voir plus haut, p. tO-i, n. 2), etc., présentent des obscurités ; l'accent second est-il, comme on serait tenté de le croire, sur la syllabe initiale : âspcri, mdifî, frûct'ifï ? ou, comme semblent l'indiquer les formes françaises, sur la seconde atone, d'après les principes de l'accentualion binaire : aspéri, œdifi, fnictlfi'l

Au dernier moment, il nous vient un doute sur la valeur de l'exemple ascâldnia, eschelone, cité pafre 99. Dans asrûl:nia devenu escaUnia (comme dans a[\\]scultâre devenu escoUâre), la voyelle initiale a été prise pour \'e prosthétique de l's impurum, et la syllabe sca est devenue initiale. Cf. p. 112, n. 2. — Il faut supprimer ce qui est dit p. 118 sur Oi'léans; l'ancienne lanffue disait, non Orliiens, mais Or-liens en deux syllabes (voy. Rei\ Crie., 1872, t. I, art. 108) ; ce mot appelle donc une autre explication, qui sort du cadre de cette étude.

Du G dans les langues romanes, par Ch. Joret, ancien c'iève de l'Ecole des Haulos-Etudes , professeur agrégé au lycée Charleniagne (seizième fascicule de la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-Etudes}. Paris, Franck, 1874, 1 vol. in-8'^, xs-314 pages.

La Bibliothèque de l'École des Hautes-Études vient de s'augmenter d'un important fascicule, dû à M. Charles Joret, ancien élève de la Conférence des langues romanes. C'est une étude consacrée tout entière à l'histoire d'une seule lettre latine ; il est vrai qu'il s'agit du c, dont les transformations sont curieuses par leur variété et même, dans certains cas, par leur étrangeté. Et si, à première vue, on se demande comment une seule lettre a pu fournir à une monographie aussi étendue, on arrive à se convaincre que la matière est assez riche pour mériter même un gros volume. Le livre de M. Joret est le premier où l'on ait essayé d'embrasser dans leur ensemble les questions que soulève l'histoire de la gutturale romane. C'est une œuvre considérable qui mérite l'attention de la critique. L'auteur ne sera donc pas surpris de nous voir consacrer à son livre l'étude approfondie que méritent ses consciencieuses recherches

Nous abordons sans plus de préambule l'examen de l'ouvrage, que nous suivrons livre par livre et chapitre par chapitre.

Il s'ouvre par une introduction qui donne d'abord, d'après les derniers travaux de Brijcke, Helmholtz, R. v. Raumer, etc., la théorie physiologique des consonnes indo-européennes, théorie qui montre comment elles peuvent arriver à se substituer les unes aux autres; après quoi l'auteur retrace rapidement l'histoire des gutturales latines h, q, J{, [c), ff, ch. Ces résumés sont exacts en général; j'aurais cependant quelques observations de détail à faire. M. Joret établit avec raison deux sortes de/, produites, l'une par le contact des lèvres inférieures avec les incisives supérieures, l'autre par le rapprochement des

deux lèvres (ce dernier inconnu en français, quoi qu'il en dise) ; à ces deux sourdes/ correspondent deux sonores v et ih ; le w, dit M. Joret, est le son de l';* dans l'ail. Quelle et le fr. écuelle ; ceci est inexact : Vu de écuelle est différent de I'm de Quelle ; voir L. Havet dans les Mémoires de la Société de Linguistique, II, 218. — Pour Vh, M. Joret dit qu'elle représente le plus souvent l'aspirée gutturale primitive et qu'elle a pour équivalent x ou / en grec. La règle ainsi exposée n'est pas absolument exacte. L'aspii'ée latine, quand elle dérive d'une gutturale primitive (et non d'une dentale ou d'une labiale aspirée), correspond toujours à un / grec : les exceptions ne sont qu'apparentes ; par exemple, le mot cité y.pl^ est pour xpi^»!, l'aspiration du / étant tombée normalement sous l'action de l'aspirée suivante 6. — Pour le c atTaibli en y , j'aurais voulu que l'auteur distinguât les cas où c est initial de ceux oii il est médial ; cette distinction pour les mots latins a son importance. — Pour la prononciation du c, on peut ajouter comme exemples les transcriptions talmudiques du temps de l'empire, qui représentent le c palatal par le kopli ; ainsi ceJlariiim devient Icelar. — Ce que dit M. Joret sur le groupe qu est peu net; il cite bien des textes de grammairiens qui montrent l'incertitude où l'on était à Rome touchant la valeur de la notation qu ; mais il semble d'après ses paroles que la question était purement orthographique et n'intéressait pas la prononciation, qu'en un mot qu était l'équivalent de k, que Vu était insensible et qu'on hésitait seulement sur la question de savoir dans quels mots l'usage voulait l'écriture qu, dans quels l'écriture c. Or la question est évidemment plus complexe, et les incertitudes devaient avoir leur cause dans la prononciation. Le q pur et simple sonnait-il qu, et quand Velius Longus proposait l'orthographe qae, qia, entendait-il qu'on prononçât quae, quia? Ou bien, q valant c, et ne s'employant que devant u suivi d'une voyelle parce que dans la plupart des mots présentant ce groupe il remontait à un primitif Jcr, l'hésitation portait-elle sur la valeur de ïu ? Cet u se prononçait-il? et dans quels mots? Que signifient ces corrections de l'Appendix Probi : equs non ecus, coqus non cocus, coquens non cocens, vacua non vaqua, racui non vaqui? "Voilà des questions obscures assurément, mais qui méritaient du moins d'être posées, et puisque M. Joret abordait ces points un peu étrangers à son sujet, il aurait pu, je crois, les serrer de plus près. — Je borne là ces observations, et j'arrive à l'ouvrage proprement dit.

Le plan en est simple : quatre grandes divisions correspondant aux divisions naturelles du sujet. 1° Du c vélaire ou c devant a, o, u ; 2" du c palatal ou c devant e, i; 3° du c vélaire traité dans certains idiomes et dans certains cas comme c palatal ; ce troisième livre , comme on le voit, est une annexe des deux premiers ; 4° enfin du c dans les groupes de consonnes. Mais si le plan est organique, on peut re-

gretter que l'auteur, clans les subdivisions du sujet, n'y soit pas resté fidèle.

Il prend en effet une à une les (livrisci tranfformalioiis auxquelles aboutissent le c -vélaire et le c palatal, et en fait le point de départ de ses recherches. Or qui ne voit que ces transformations sont amenées par des causes spéciales, auxquelles il faut remonter tout d'abord pour le^ suivre dans leurs actions diverses? Autrement on place l'effet avant la cause, ce qui est peu rigoureux. Ce reproche, exprimé sous une forme générale, a l'air d'une chicane ; cependant si nous prenons des exemples, nous verrons qu'il répond à quelque chose de réel. Les divisions du premier livre sont les suivantes : I*^"" chapitre. Persistance du c vélaire

— son changement en g, en /. — II" chapitre. Son changement en y.

— IIl"" chapitre. Sa chute. Dans ces chapitres, l'auteur examine chacun de ces changements au commencement, au milieu, à la fin des mots. C'est la marche inverse qu'il fallait suivre. La chute du c médial ne peut pas être sépirée de son affaiblissement en y ni celui-ci de l'affaiblissement en y, puisque ce sont des phénomènes dus à une même cause, et qui s'expliquent mutuellement. L'on voit rapprochés des changements en y de c initial et de c médial ; mais malgré la similitude des résultats, les causes de ces changements sont différentes, et il faut les séparer l'un de l'autre.

Une seule division était conforme à la vérité, celle qui étudie d'abord et exclusivement la gutturale initiale dans les différentes langues romanes, puis la gutturale médiale entre deux voyelles ou devant une liquide, puis la gutturale finale, et enfin la gutturale dans les groupes, quels qu'ils soient. A chacune de ces positions correspondent des lois différentes, qu'il fallait suivre dans leurs actions diverses sur les diverses parties du domaine roman.

Tel est le défaut de composition que je reproche à M. Joret. La cause de ce défaut, il faut la demander à la nature même du livre, ce nous semble. C'est une monographie. Or, rien n'est périlleux comme une monographie. En s' absorbant dans l'étude d'un point déterminé, on s'expose à perdre de vue les rapports qui unissent le détail à l'ensemble dont il est détaché et la place qu'il doit occuper dans le système général auquel il appartient. C'est là un écueil qu'il est bien difficile d'éviter, et je crains que M. Joret n'y ait pas complètement réussi. Il ne semble pas avoir distingué avec assez de précision ce qui revient en propre au c, et ce qui dépend de la phonétiiiue générale du roman, et il s'est laissé guider par les conséquences plutôt que par les causes mêmes des conséquences. Assurément il fait bien ces distinctions dans les détails, mais il les fait en second lieu, en sous-ordre, et cette manière de procéder donne une vue moins exacte des choses. Toutefois ne pressons pas trop sur ce point qui par sa généralité prête peu à une dis-

cussion précise, et acceptant le plan de M. Joret tel qu'il a été conçu, enti'ons clans l'étude de la consonne.

Lcc vélaire — ainsi dit parce que pour le prononcer la langue s'appuie contre le palais en arrière beaucoup plus près du voile du palais que pour le c palatal — se maintient au commencement des mots à l'exception d'un petit nombre de mots qui l'affaiblissent en (/ '. M. Joret aurait pu ajouter aux. exemples cités l'italien rjcKjlio à côté de quaglio, garacollare (caracollare) , golpato [coljinfo] et peut-être garçon et ses dérivés {do carduvs?). Au milieu des mots, en vertu de la loi de l'afFaiblissement des médiales, le n se modifie dans les diveries langues romanes, suivant leur tendance plus ou moins marquée pour l'affaiblissement : il reste en valaque et en italien dans la moitié des cas, dans l'autre moitié devient g. traitement normal pour l'espagnol et le portugais ; le provençal a g, ou poussant plus loin l'affaiblissement y. Pour le français, M. Joret cite un certain nombre d'exemples oiileg médial est conservé : aigre, aiguille, aigu, aVegrc, cigogne, cigvë, dragon, figue [-guier], maigre, seigle, scgond, segur, vergogne. Pour quelques-uns de ces mots, il donne une seconde forme (ceoine, ceue, fie, fier, seiir), prouvant que les formes avec g sont des emprunts. Dans vergogne, on a un autre fait. Le latin verecimdia s'affaiblit d'abord régulièrement en veregundia, puis par la chute de l'atone devient vergundia ; dans le groupe rg, le g se trouvant après une liquide est traité comme initial et reste, en vertu d'une loi que je n'ai pas encore vue exposée et qu'on peut formuler ainsi : dans un groupe de deux consonnes dont la première est une liquide l, r, m, 11, la seconde, muette ou spirante, subit le même traitement qu'au commencement du mot. Restent aigre, aVegre, maigre, seigle, où la consonne qui suit a maintenu la muette sonore (quoique celle-ci eiit pu tomber, comme dans sairement, lairme) ; segond et dragon sont demisavants. Les seules exceptions sont aiguille et aigu. Pour aigu, on trouve éil dans certains dialectes, ainsi Montfiéu = mmilem acuimn; et le wallon aweie, comme nous le verrons plus loin, a également perdu la gutturale médiale. M. Joret remarque bien que le maintien de la gutturale dans le groupe cr, cl, est dû à la présence de la liquide ; toutefois il aurait pu mieux préciser ses conclusions et admettre qu'en dehors d'une ou deux exceptions, pour lesquelles on pourrait peut-être trouver des explications, le c médial tombe en français.

Le c final, c'est-à-dire devenu final par la chute des atones (car les exemples du c final latin sont trop peu nombreux pour qu'on puisse généraliser les fait?), ne se rencontre que dans les langues faisant tomber les dernières atones, à savoir le provençal, le français, les dialectes

' Cel affaiblissement est évidemment antérieur pour le français à la transformation du c en ch dans le Rroune ca.

latins ou de l'Italie du nord, et le roumain II persiste en roumain et en provençal ; dans les dialectes italiens, il se change en g quand la terminaison persiste ; en français, il devient y ou tombe, excepté quand il est appuyé (lisons : quand il est précédé d'une liquide, auquel cas il est traité comme initial) ; le ladin nous montre le traitement du roumain, des dialectes italiens, du provençal et du français.

M. Joret termine ce chapitre par l'examen du toscan qui change la vélaire en /. et du sarde qui chan^-e également en / les groupes se («), rc [a). Il ne fait que constater ces changements dont on voudrait avoir l'explication.

Au chapitre ii, nous voyons la gutturale s'affaiblir en y. Des exemples sont apportés des langues germaniques, qui font y à\xg initial, média], ou final; les exemples an g initial sont inutiles parce que le passage de c à. y en roman n'est que la suite de son affaiblissement en y. Quant aux exemples romans, ils sont fournis par le ladin, les dialectes du nord de l'Italie, le portugais et le français. Ici la question devient complexe, et d'une analyse délicate, et M. Joret a eu le tort de séparer, pour en faire un chapitre à part, les exemples où la gutturale disparaît. Les deux choses sont connexes, et, ce qui augmente la complication, c'est l'apparition d'un /parasite développé dans certains mots sous l'influence de la gutturale (par exemple : aigre = arran). Ici se montre bien le défaut des divisions de M. Joret, puisqu'elles le forcent à séparer des faits qui ne sont pas séparables. Foyer, noyer, payer, pleier (dans Evlalie], preier[\à.), appartiennent à la série c^=y ; verrue, charrue, SaÔ9ie, Tonne, à la série suivante, où c disparait ; aiyre inaigre à une troisième série c = k. Mais qui nous dit qne foyer, noyer, etc. , n'ont pas d'( parasite, et pourquoi dans verrue, charrue, etc., n'en voit-on pas paraître? Pourquoi un yod dans pacare, payer et non pas dans *raiicare, enrouer? dans locarium, loyer et non dans locare, louer? Ces questions devaient être nettement posées, et l'on pouvait au moins rassembler les éléments d'une solution. Il faut tenir compte évidemment des voyelles qui précèdent et suivent la gutturale, comme d'ailleurs l'a vu M. Joret, quand dans son errata il dit que le c tombe en français presque uniquement devant o et y. La règle est la suivante : Des deux voyelles qui entourent la gutturale, si la seconde est vélaire (o, it), la gutturale tombe, quelle que soit la première {Saône, sûr, etc.) ; si c'est un a, comme cette voyelle est semi-vélaire, semi-palatale, il faut, pour que la gutturale tombe sans laisser de traces, que la voyelle précédente soit une vélaire pure {o, n ; jouer, charrue, etc.) ; mais si c'est a ou à plus forte raison e, i, on a le yod [payer, doyen, ployer, etc.)' . Les seules

Daus a7!iie, vessie, (que je) die, etc., rien n'empêche d'admellre un t palalal dégagé de la ^lUturale et fondu avec 1 1 étymologique. Le ladin amie, amig' , amih rapproché àelaic lac), vient i l'appui de ce que nous disons. Cf. la page suit., note 2.

exceptions que je connaisse à ces règles sont essuyer, noyau, voyelle, foyer, loyr. noyer [nucarius). Mais essuyer en vieux français, dans sa forme la plus ancienne, est essiier: essuyer est refait sur siii = sC/ciis ; noyau est une forme rajeunie du primitif nval (Livre des Roii) ; voyelle est un mot savant qui date du xv« siècle ' ; quant à foyer, loyer, noyer, c'est Vi de arius qui, se combinant avec Va, place la gutturale devant une palatale ; et ces formes sont intéressantes en ce qu'elles montrent que le changement de arius en ier est postérieur au changement de c en y (sans quoi le c se serait assibilé ; le y palatal ne s'assibile pas) et antérieur au changement de y (issu de c' en y. Maintenant, comment a lieu le changement ? Le y s'est-il affaibli simplement en y : pacare, payar, payar, payer ? Ou n'y a-t-il pas développement d'un / parasite comme dans aiyre, etc., puis chute de la muette médiale payyar, payar, payar, payer? Le miia de Boèce ne prouve rien, car il peut venir aussi bien de mica,miya, miiya,miia([ne de mira, niiya, miya. Bien plus, la présence del'i parasite dans aiyre, maiyre, etc., semble prouver qu'il y a eu chute pure et simple de la médiale y après dégagement de 1'/ dans jiwe/e;pleier, payer et les formes analogues En effet comparons lairme & aiyre ; l'analogie force de conclure à une série layrme, laiyr'me. lairme. Le Bestaire de Gervaise donne la forme aille = aquila (Romania I, p. 437). Si l'on n'avait pas aiyk. on admettrait la série aq'la, ayla, ayle, al'e [T = l mouillée), sans songer à Yi parasite; cet / qui s'est développé dans aigre, aigle, et suivant toute vraisemblance dans lairme, etc., a dû naître aussi dans payer, etc., la muette médiale disparaissant comme toutes les autres muettes et ne se transformant pas en y. Cependant ce n'est qu'une hypothèse que je donne là, hypothèse que j'aurais voulu voir en tout cas discutée par M. Joret, ainsi que cette autre question de la naissance de 1'/ parasite. Comment sort-il de la gutturale - "? et est-ce de la sourde ou de la sonore qu'il se dégage? Ces questions encore auraient pu être, sinon résolues, du moins posées 3.

' Le type latin voeelhi, d"où on pourrait vouloir tirer voyelle, aurait donné voiselie.

* A lu pai?e 188, \l. Joret signale des lorraes ladiiies ; amie', amig' et aniih ; die dig' [dico] ; lac, laie. Celte dernière forme est curieuse, et l'on y prend sur le fait la formation de ï'i parasite. Il est évident que le c vélaire s'est palalisé et est devenu kj [lahj] el que ce sou mouillé qui suit la jiutturale, Tinfectant au commencement a>ême do l'émission du son, donne lajkj (laie']. M. Joret dit que les autres idiomes romans n'offrent rien de comparable ; de fait, il a raison ; mais au fond le français fat [fac^, par exemple, a dû passer par cette première étape que nous conserve le ladin, el peut-être doit-on conclure du ladin pour les formes comme parare, payer oii, dès lors, il y aurait chute pure et simple de la gutturale après le dégagement de 11 parasite.

^ M. Joret constate l'i parasite en provençal, en français, en espaq-nol, en portugais et même en italien. Pour l'espagnol, il monlre bien comment e de lèche, de hecho, etc., vient de a -|- i; comment explique-l-il le ei du portugais leixar [laxare), seixo [saxiiîii\ etc. ?

126 ÉTUDES FR.^NÇAISES

Pouriuivons l'analyse. M. Joret étudie la terminaison acum, iacum ; il ne fait guère là que reproduire la théorie de M. J. Quiclierat [Noms j)roprcs lie lieux, p. 24 et 59], et il admet avec lui que les formes ea y Tiennent par déplacement d'accent et par cliute de la syllabe ac de i'ac\um ; cette théorie est inadmissible pour diverses raisons ; le changement de iacum en tj est analogue à celui qui dans certains dialectes transforme le participe ié et l'infinitif /«• en i, ir.

Le livre 1 ■" se termine par un chapitre consacré à la substitution du / c't de \'s au c vélaire. Déjà le latin populaire disait reclus, sida, capichim, staclctris, sclopiis, etc., pour sitla [silula], etc. Le changement inverse est normal dans le Tyrol, comme le prouvent les curieux exemples donnés par M. Joret : ihime (clamare), tUiics [irines], etc. Puisque l'auteur cite ici des exemples de la confusion de cl et cr avec il et ?•, il aurait pu rappeler les formes catalanes et provençales pai/re, mayre (* pacrem, * macrem = patrem, matrem), et la forme curieuse grayea, dragée (portugais et espagnol) qui confirme, en même temps qu'elle en est confirmée, le fi'ançais craindre = traindre, Iremere.

Ces changements de c en < trouvent place au commencement et à la fin des mots. A la fin des mots, M. Joret signale la substitution de / à c final dans quelques noms provençaux et français et la substitution inverse du c au. t final dans la conjugaison provençale. Les derniers exemples ne sont pas concluants: Cazec, carrée, nioc, parlée, etc., viennent assurément de '^ cadivit, '' curricit, movil, paraholavit, etc. ; mais le f y représente le v ou Vu, comme le prouvent les formes aie (habui), iiiic (tenui), fenyues (tenuissem), etc.

Pour résumer le premier livre, on y trouve peu de recherches originales : l'on y remarque des exemples nouveaux, des faits peu connus empruntés aux patois ; mais la théorie du c vélaire n'a pas reçu toute l'étude approfondie qu'elle méritait et c'est plutôt un exposé quelque peu artificiel des faits qu'une théorie que nous donne l'auteur.

Le livre II est supérieur au premier, et si la criti(iuo a encore ses réserves à faire sur divers points et des lacunes à signaler, elle doit reconnaître les faits nouveaux dont M. Joret a enrichi la philologie romane. Il démontre d'une manière explicite que vers la fin du vu" siècle ci et U suivis d'une voyelle sont devenus soit ts soit isi, et de même ce, ci. Comment avaient eu lieu ces changements. Ti -\voyelle et ci -j- voyelle tendaient déjà à se confondre à l'époque classique, par suite de la similitude de prononciation qui existe entre ces deux groiipes et par une confusion analogue à celle que présentent amiquié amitié, quien lien, ciniicme cinquième : de là le son ty qui aboutit à Ich. De même le c palatal pur et simple [c devant e et i) que je noterai avec l'auteur par Ci, devient J:y par suite d'une modification légère apportée dans la prononciation, la langue s' appuyant un peu plus en

avant vers la bouche ; en avançant encore l'obstacle formé par la langue, on franchit le domaine du le pour entrer en celui du t et kj, passant par iy ', aboutit à ich (c), c'est-à-dire à 1s [s = ch). Toute cette discussion, appuyée d'un côté sur les exemples tirés des monuments du bas latin, et sur des transformations analogues dans les langues germaniques, de l'autre sur des conditions physiologiques, me paraît juste. La réfutation de la théorie de Scliucliardt ( Vokal. 1,150 ss.) est convaincante. M. Joret a raison en outre de faire de ts un succédané de ich et non de celui-ci un épaississemeut de ta, de sorte que la série régulière des transformations de c est c [tch], s (rh) ou c, ts, s.

Après avoir établi les conditions générales des transformations du c palatal l'auteur arrive aux exemples. Les premiers qu'il cite sont ceux qui montrent la persistance de la palatale.

La palatale latine, dit l'auteur, n'a persisté qu'assez rarement dans les langues romanes ; généralement à la place de qu : querela, qiiœrere, qui, qiicin, qiwdj quietem, etc., tous mots écrits en roman avec qu, ch (ital.), le. Cette ''remarque est étrange; car dans tous ces mots, la gutturale est vélaire : qu. L'auteur entend-il par palatale, la palatale romane ? Pourquoi alors l'appelle t-il palatale latine et pourquoi, en note sur ce passage, dit-il que le qu do quoJ est vélaire en latin (à cause de ïo) ? Il semble que pour M. Joret, Vu de qu ne se prononçât pas et que qu fût une notation adéquate à le, et cette présomption, qui paraît ressortir de son langage trop obscur, est confirmée par ce que nous avons signalé plus haut dans l'introduction du livre. Tout ce paragraphe est peu net. Les formes provenant de qu ne peuvent être alléguées comme exemples du maintien de la palatale. — D'autres exceptions plus réelles, qu'on rencontre surtout en roumain, sont expliquées avec soin ; enfin M. Joret arrive à la fameuse exception du sarde logoudorien qui conserve souvent la palatale comme sourde ou comme sonore.

Ce trait du sarde logoudorien semble une des plus solides preuves de la prononciation forte de la palatale latine, prononciation établie du reste d'une manière incontestable par d'autres arguments très sûrs. Toutefois, à l'époque où M. Joret imprimait cette page sur le sarde logoudorien, M. Ascoli émettait quelques doutes sur le caractère archa'ique de cette prononciation. Dans son Arcliivio (II, 143, note sur ce, ije), après avoir rappelé qu'en sarde logoudorien le y initial se change en 6 et le ^ médial disparaît, phénomène, dit-il, qui à lui seul

1 Je précise ici ua peu plus que ne le fdit l'auteur le changement de li en tch. M. Joret admet immédiatement après la l'orme k la forme c [==■ tch\ ; le passage de l'une à l'autre n'a pas été aussi brusque et entre elles deux doit se placer la l'orme iy. Dans les l'aubcurgs de Mous chien se dit suivant les villages M, tijx, tchi. La forme ti/i esl très caractérisée et a une existence bieu marquée. Cet exemple, quoique portant sur le groupe ea, est valable ici, parce que le c y est considéré comme palatal.

suffirait à rendre bien douteuse l'antiquité de la prononciation logoudorienne che^ gJie, il ajoute : « E altri argomenti, non meno poderosi, concorrono a togliere ogni prestigio di anzianità a codeste pronuncie, e a provare che d'altro non si tratti se non di una alterazione, relativamente moderna, à\ c e g d'i fase anteriore, alterazione specifica del logudorese, che rifugge constantemente dalle esplosive palatine, come dalle fricative palato-linguali. Mi liraiterô a qui aggiungere due soli di questi argomenti. Dato un (j antico (sardo o italiano) da /' latino, questo ff, clie non a dunque alcun fondamento etimologico di suono gutturale, passa ugualmente in gutturale e quindi in labiale logudorese, come se si trattasse di tj latino ; p. e. : lemnarzu (merid. ge/inargii) jenuario-, jaenuarius ; heitare e-jectare (cf. merid. ghettar) gettare. E dato aucora uno se = STS^ ricadiamo a sk logudorese : posca * poscia (postea), cosi come fasca fascia... Lo zz = CI anche puô, come ogni altro zz di fase anteriore, degenerare in // .• alla = merid. azza scies (filo, taglio) ; erillu ericius ; lazzu [lallu nel distr. di marghine) laceio. Ma pur qui l'estesissimo/wfrt (l'ant. logud., dallo schietto /wi«-, e perciô non sentendo lo ci, ha. fa'/he; cf calrhe calcio) ». Pi de ces exemples le premier (./= ft) n'est pas convaincant, des formes comme 'posca ^posilm pourraient peut-être inspirer le soupçon sur l'antiquité de la palalale logoudorienne, et les exemples tels que alla semblent montrer que la gutturale peut s'assibiler. On pourrait vouloir tirer un argument du patois poitevin, qui présente dei formes telles que quiellé ceux-là, guielh celle, quielqui ceiw-c'}, qiiieu qnio ce, ceci, cela, cet (Fabre gloss. du Poiloii, p Iviij ; I.alanne, Gloss. du pat. poilev.,ç.x^vu}-\x\, donne des formes un peu différentes, mais de même caractère, entre autres pour ce, cet : P-hion Hou quiou ; pour celle : Irinclle lielle quielle quale ; pour celui-ci : quotiquiqui quieucpiiqui, etc.). M. Jo'^ot voit avec raison dans quelques-unes de ces formes [Errala, p. 3'i9) des exemples de la substitution du 1 au Z' palatal : nous avons bien ici une palatale non assibilée. Mais cette palatale n'est pas primitive : elle dérive d'une vélaire latine ; car ces formes remontent à un type eccum ille etc., et non ecce ille '. Il n'y a donc pas de comparaison à faire entre le poitevin et le sarde. Quant à la question si intéressante des gutturales dans le sarde logoudorien, elle est trop difficile et trop complexe pour être abordée en détail ici, et nous poursuivons l'examen du livre.

La gutturale palatale c [kj] passe à»' (/(■/() en italien, dans le roumain du Nord, dans le roumanche (qui au milieu des mots réduit souvent c à s\ et quelquefois dans l'espagnol et le portugais (spéciale-

' Paf»e 177, M. Joret rappnrle à tort au lalin crce, illa, etc., les formes Doitevines çuielle, quiou, dont il lail dériver daulres lormes du même dialecte : teiielle, tchou. Ces ilernières viennent de ccce illa, ecce hoc, et non de eccum illa, etc. Il y a une confusion dans ce

ment suffises eu cens). Quaud la gutturale change de nature avec la voyelle de flexion dans la déclinaison et la conjugaison, elle subit en roumain et en italien des traitements divers (soit le, soit c), que l'auteur analyse avec soin. Dans quelques dialectes italiens, elle devient parfois ff ; la plupart des exemples cités [1 sur 12) ont le (/ médial, ce qui dès lors nous explique un peu ce changement. Dans le roumanche de l'Innetla Suisse romande, elle devient s, et de même en roumain dans les suffixes aceus, ireus, ttreiis. On ne trouve pas de trace réelle du changement du c palatal en s dans le français ; les exemples tels que chercher, chevêchr, chicorée sont des exceptions récentes ; poitlkhe, ranche, sont normands ou picards ; hretkhe, gallcsclie, revêche, etc., ont en réalité une vélaire, ca; hnmboche, brava -he, etc., sont italiens; chiche seul présente une difficulté réelle. Toute cette discussion est très bonne. Enfin r médial devient à (./français) dans le ladin de l'Engadine et du Tyrol, dans quelques dialectes du nord de l'Italie ; soit, dit l'auteur, que c devienne //, puis i, soit qu'il devienne c, s, é ; soit, ajouterons-nous, qu'il données (comme dans plaisir] iiuisjsj {plaisjir), et ûaalement ]ile/ir {p/eji aux environs de Metz: cf. majon = maison, qui prouve que le développement du/ dans pleji est postérieur].

Après les changements de c en f, s, r/, i, viennent ceux en /s, clz. On les retrouve dans le roumain du sud, quelquefois dans celui du nord, et aussi dans le ladin du Tyrol et du Frioul, dans le sarde logoudorien (à côté des exemples de la conservation apparente de la gutturale latine), et çà et là dans quelques dialectes italiens. Le suffixe ciiis a été décidément traité par l'italien comme tius ; il est devenu zso. En effet, l'italien change régulièrement H -\- voyelle en zs ou szi ' (M. Joret n'examine pas la question de la présence ou de l'absence de Vi) -. L'assibilation de la gutturale est générale dans les idiomes de l'ouest. Dès le x'= siècle, le français a changé c en ts ou ds. Initial, il devient s dans quelques rares exemples du xiir", généralement au XVI'?, quoique l'orthographe garde la lettre c. Médial, il devient

' Ti devient aussi ji dans falagio, ragionf, elc. Voir p 9n, 9 >. Ces formes sontelles des affaiblissenienls de c, de telle sorte que ti en iialien serait devenu z:[\] ou c ? Les mots magione, cagioiie semblent prouver le contraire ; on a dans palagio un alTaiblissement uotnial de ti médial en s/, puis le i se palatalise, c:j d'où fji / de même dauS r/iitsioiien:, orcasi' iiem. si ^= sj =^' qui devient g ciiuime liaus jace,-e = giacere. En tout cas, quelque explicalion que l'on donne de l'uriLane de ce ^ = (;, on est l'orcé d'admettre que le dëvc'.oppemenl de ti a dii être ici diliêrt'nt de celui de ci ,• c'est bien aussi l'avis de M. Jorel ; mais on serait curieux de savoir eu quoi consistaient ces différences et quelles en étaient les causes.

- Si l'on considère des l'ormes telles que giuslizia et giuitezxa, tizio et vemo, on se persuadera que Us mots qui ont • sont d'origine savante. Le caractère de iormulion savante est visible dans asiuzia, pozioiie, dazioiie, domiiiazionc, cscalazione^ abitazione, nazione, riformazione, pigrizia. Les mots eu z ou !z sans i ont dans leur physionomie quelque chose de plus populaire : alzare, JcMezza, marzo, piazza, etc. C'est du reste lopiuiou de Diez, II, 364.

S sourde ^représentée par e, par s, ou par ss) dans un certain nombre de mots, tandis que dans d'auti'es il devient s sonore. Dans quels cas a-t-on la sourde '? dans quels cas la sonore ? et pourquoi l'une plutôt que l'autre? M. Joret ne pose pas la question, se contentant de donner des exemples des deux sortes de chang-ements. Cette question cependant vaut la peine d'être examinée, car elle pénètre au cœur même de la théorie de la gutturale. Et d'abord comment naissent les formes comme plaisir, etc. 1 Faut-il admettre la série plcujere, plagjere, pi^^'J9W'^i P^V'U^i'^i P^^'pii'i Jiidi^i'', de sorte que la siftiante, dès l'origine, serait sonore ? Alors il en serait de même de pacem =: pais. Contre cette hypothèse on peut objecter que Y s de pacem, vocem, a dû être au xi" siècle une sourde, témoin l'anglais ^«Yr//, j)artrich (arch.), peace, voice et les rares notations de l'ancien français par c ' ; d'un autre côté, plagere aurait donné jj/a/r, tout comme rrr/ina a donné reine, mar/islrum, maistre. Faut-il admettre la série ]>!acere, placjere, plajcjere, plajeere, 2)1ailzir, plaizir .' pourquoi alors la sourde ne se serait-elle pas maintenue, comme elle se maintient dans ericionem hérisson, aciariiim acier.' Voilà une première question à étudier. En second lieu, pourquoi rationem et les analogues sont-ils traités comme placere, tandis que 2>latea, spaiiiiin, donnent place, espace, avec la sourde ç? Y a-t-il là une action de l'accent tonique? D'un autre côté, rationem, pour devenir raison, passe-t-il par des séries de même nature que placere {ratjone, rajtjon, rajtzon, raiçon, raison, ou rationem, railionem, racljon, rajdjon, rajdzon, raizon, ce qui est bien plus invraisemblable, ilj devenant régulièrement /) ? Une troisième question se pose encore : pourquoi la consonne méàiale donnet-elle dans les noms la sifflante sourde [hérisson, hameçon, acier, soiispeçon, etc.), tandis que dans la conjugaison nous avons la sourde et la sonore, que je fasse, que nous fassions, que je 2>lace (placeam), que nous plaisions, que je taise ou que je lace, que nous taisions ? quelle est dans cette conjugaison la forme primitive, et jusqu'à quel point celle-ci a-t-elle été altérée par l'analogie ? Voilà autant de questions qu'il fallait élucider, et qui, traitées avec précision et méthode, auraient peutêtre amené à la découverte d'une chronologie relative dans les traitements divers de la gutturale. M. Joret les a négligées, se contentant d'établir cette diversité de traitement ; c'est là une regrettable lacune dont les conséquences naturelles se font sentir dans tout ce chapitre.

' Voir les exemples dans l'ouvrajie de M. Joret qui a pris soin de les réunir, sans chercher à en examiner la valeur exacte jp. 124). — Dans onze, douze, etc., la sonore est peut-être due u l'action assimilatrice du d {undéci ; nnd'çi, ond'ze) qui devait plutôt attirer à lui le c que de se laisser changer en t a sou contact, parce que la pensée populaire reconnaissait toujours, sous ses altérations successives, dans (/eri le simple decem.

puisque la théorie de la palatale médiale et finale, à part la présence de Yi parasite propre au français, est, à peu de chose prè<, la même dans les divers idiomes romans. — Pour le provençal, le changement de la palatale initiale en s sourde est régulier ; et à l'enconti'e du français qui n'a remplacé le c par s que dans quelques rares exemples, il emploie indifféremment les deux lettres au commencement des mots. Le c médial devient s sourde ou sonore. M. Joret, après un examen attentif des textes et aidé par la comparaison du français, dresse la liste des mots où le provençal maintient la sourde (notée souvent après une consonne par ss : halanssa, Vs simple risquant d'être prise pour une sonore), de ceux où il maintient la sonore, de ceux enfin où la sonore et la sourde paraissent employées indilféremment. Même travail pour la médiale des dialectes italiens et ladius. Ce ne sont que des matériaux, recueillis du reste avec soin et patience, pour une théorie générale de la palatale médiale. Son double changement en sourde et en sonore dans les diverses langues romanes est désormais hors de doute. Mais quelle est la cause qui détermine, ici la présence de la sourde, là celle de la sonore ? — Les chapitres suivants, consacrés au changement du c palatal en 0 à, sont les plus intéressants du livre ; ils apportent à la philologie romane des faits nouveaux. L'espagnol ne connaît pas, en général, de sifflante sonore. Etait-il à ce point de vue un héritier direct du latin qui passe pour avoir prononce l's toujours sourde? Un examen minutieux des anciens documents de la littérature espagnole a permis à M. Joret d'établir d'une manière indubitable que la langue distinguait autrefois les sourdes des sonores. Un examen semblable fait avec le même soin sur les textes portugais conduit à des résultats analogues. Mais tandis que le portugais jusqu'à ce jour est resté fidèle à cette division de la palatale assibilée en sourde et en sonore, l'espagnol moderne, comme M. Joret le prouve par le témoignage des grammairiens, après avoir changé vers le xvi" siècle p et s en 0 [jh anglais sourd) et en è {Ih anglais sonore) ', réduisit bientôt le son ô au son 0, de telle sorte qu'en plein xvi<^ siècle déjà les deux palatales assibilées p et 2 se confondirent dans un son unique th. Les résultats auxquels est amené M. Joret ne sont pas infirmés par un texte espagnol que j'ai entre les mains et qui montre clairement que le

' Comment a eu lieu le passage do f à 0, et de s à 3 ? il. Joret ne dit pas clairement si ç sonnait comme 5 i'orte et si z sonnait comme i* douce avant de devenir l'un 0, l'autre 3 ; de telle sorte que la série des changements aurait été ts, s (forte), 9 ; ds, s (douce), 3. A priori^ une pareille série est inadmissible, car il nV a pas de raison pour que Vs étymologique ne fût pas devenue 0, et que /■osa n'eût pas donné roca. Le ts et le riz se sont donc maintenus intacts — contrairement à ce qui s'est passé dans les autres langues romanes — jusqu'au xvi' siècle, époque où ils sont devenus 0 et 8 et finalement 6. Le témoignage des grammairiens espagnols confirme celle manière de voir.

c est encore diU'éi'ent du z et que le premier n'a ni le son ts ni le sou s . C'est l'ouvrage de Mose Almosnino : Eei/imiento de la Vida, imprimé à Salonique eu 1564 en caractères hébreux. Les différents signes employés pour représenter les sifflantes sont les suivants : le sin (s sourde) remplace toujours l's espagnole; le samedi (autre sorte d"s sourde, légèrement aspirée] désigne toujours le c ; le zctiii enfin (sonore = dz ou z) est toujours pour z. On n'y voit nulle part le çadi (/s). Donc, pour l'auteur de cet ouvrage, ou pour celui qui l'a transcrit (car j'ignore si le livre a été écrit par l'auteur en caractères hébreux), le ç sonnait autrement que le z, que l's, et n'avait pas le son fs. M. Joret termine le chapitre en nous montrant une assibilation analogue à celle de l'espagnol dans les dialectes de la Suisse romande, duTjrol, de la Vénétie et de l'Italie. On se demande si, poussant à l'extrême ces transformations, quelques-uns de ces dialectes n'aboutissent pas régulièrement à/ou à Z'/* Plus loin M. Joret nous donne quelques exemples de ce changement pour le c vélaire (voir 212), et un ou deux pour le c palatal. Rien que de naturel dans cette dernière transformation de la gutturale. — Dans le chapitre viii, l'auteur donne des exemples d'assibilation du c devant une atone e, i, qui tombe ensuite. Dans ce cas, chose curieuse et inexpliquée, la palatale devient partout, même en italien, s. L'on a de nombreux exemples ' de ce changement, qui prouve que la voyelle atone s'est maintenue — même en provençal et en français — après l'époque où la gutturale s'est transformée, ce qu'établissaient d'ailleurs les formes telles que pccis, croix ;= pacem, crucein, etc. Après quelques exemples douteux de la chute du c palatal, l'auteur dit un mot du développement d'un (' parasite dans le voisinage de la palatale. Quelques exemples, ce n'est vraiment pas assez sur une (juestion aussi obscure et de telle importance. — Le dernier chapitre du livre II est consacré au changement de la palatale en labi.de. Tantôt l'on voit un v qui suit la gutturale se transformer en consonne aux dépens de ceUe-ci et la supplanter ; aqua devient en val. ccqte ; antiquus, aniifen fr. , etc. ; cela n'oft're rien d'étrange. Tantôt on voit la gutturale simple se changer en labiale comme dans le sarde logoudorien ; catium = baili/ ; colliyere = hoddire : ciiUellum = btilteddu ; cela est plus bizarre. Pour expliquer ce changement, M. Joret adopte la théorie de M. Ascoli, d'après laquelle la gutturale a le pouvoir de dégager un i ou un u parasite De la sone cattum deviendrait kualtum, Jcvaliu, glaUu,.lattu . Cette théorie nous parait loin d'être démontrée, et vraie en ce qui concerne 1'/ palatal, elle est fausse pour Vu. Je ne veux ni ne

' J'ajouterai à la liste de M. Joret rezar (espagnol ^ recitare], cidre [stsire == sicera], rancf, coussin [culciliniis, * culslin, * cullsin], cievuht (subjonctif de chevalcliicr), commenst (subjouulif de comniQucier), beneisire [lieiicdicere], flasjite (ffacciJui, 9), mntu {iiiueiilusi}, onze, douze, etc.

pourrais discuter la théorie de M. Ascoli dans son ensemble, je ferai remarquer seulement que la preuve qu'il doit considérer comme la plus solide," celle qu'il tire du sarde logoudorien, lui échappe et se retourne contre son s^'stème. L'examen attentif des formes sardes le force à admettre [Leçons de Phonol., § 27), non la série </, (ji\ yb, h, mais la série g, gv, V, b, car des formes comme urteddu et tila, doublets de burteddu, bida, ne pourraient, dans le système de l'illustre professeur de Milan, s'expliquer que par curteddu, vida. Or il est clair que dans urteddu et ida il y a purement et simplement chute de la vélaire. Si l'on rapproche d'un côté les exemples analogues umpare = cumpare, umflare = ciimjtare, de l'autre les formes telles que bandu = ando, bessire i= essire, etc., on se convaincra qu'on se trouve ici en présence de deux phénomènes distincts, et que le sarde, pas plus que les autres langues latines, n'échappe à cette loi de la phonétique romane, que la gutturale latine ne dégaye jamais aucun m parasite, et qu'au contraire elle tend à supprimer les u étymologiques qui suivent le y latin ou le g d'origine germanique. Nous croyons donc que M. Joret doit effacer tout ce qu'il a écrit touchant le changement de c ou. g en. b dans le sarde logoudorien '.

M. Joret cite encore des formes wallonnes comme exemples du changement de la gutturale en labiale, cnveie de acucula [acucla acidlle acuei a[c)veie, aiveie), aice de avica [avca, acva, ave, awe). Les transformations ainsi données sont purement hypothétiques. Pour auca en particulier, comment peut-on admettre qu'il soit devenu acva? Les mots comme asicagi = v. fr. asoager, bawi = bager, hrkveter = ébrouer, et même awous à côté de aous=^ * ayusium (aoiit), aiveure = heur {* agurium), oii ïu latin s'est maintenu dans om et ew, montrent que le w ne s'est pas dégagé au détriment de la gutturale : awe est au-c-a au-g-e au-e awe. Quant à aweie, le iv peut bien représenter Vu de acuclam (et de même dans «k'ww, acuJeonem), mais le c est tombé régulièrement comme toute muette médiale, et ce n'est qu'après sa chute que Vu est devenu w.

Quant à la substitution de Vu au c vélaire et palatal, M. Joret aux exemples catalans déjà réunis par Diez ajoute un certain nombre d'autres exemples empruntés au portugais, à l'espagnol, au provençal, au français, et même aux langues germaniques. A ce sujet, M. Joret expose diverses hypothèses, dont aucune n'entraine la conviction. L'auteur termine enfin son second livre par deux pages consacrées à la

' M. Joret ns donne qu'un exemple des formes intermédiaires par lesquelles av^ rait passé la gutturale : c'est le mot gettare dont le sarde présenterait les formes ghettare, guettare, geettare et bettare. Cet exemple est-il bien sûr "? d'où est-il tiré ? M. Joret ne donne aucune indication. Il serait cependant intéressant d'établir sans conteste l'existence d'ane forme telle que gvettare.

substitution de h à la gutturale en catalan et en wallon (il établit avec raison que c'est de la gutturale assibilée qu'est sortie l'aspirée '), et de n à.c dans quelques exemples espagnols, portugais, provençaux, français. Ce sont là des faits obscurs et sans doute complexes, où la nasale a pu se dégager de la gutturale, mais aussi, comme le suppose d'ailleurs l'auteur, être une simple nasalisation de la voyelle i accentuée, ou peut-être encore être due à l'influence d'une nasale antérieure.

En résumé, le second livre contient une analyse approfondie du passage de la palatale latine au roman ; un tableau minutieux des nombreuses modifications qu'elle a subies ; l'iiistoire — entièrement nouvelle — de la palatale espagnole ; des listes dressées avec soin des médiales sourdes et sonores ; mais les rapports de ti à ci pourraient être étudiés plus à fond, et surtout la théorie de la palatale médiale et finale, si obscure et si importante, et la théorie capitale de \'i parasite n'ont pas été abordées.

Le livre troisième est consacré à la transformation de la vélaire en f, c.-à.-d. à son traitement comme palatale en français, en provençal et en ladin. En ladin le ca persiste ou devient ca suivant les dialectes ; dans quelques mots la gutturale semble se palataliser devant o et n, mais ces voyelles étaient déjà devenues à, ie ou û, i, et c'est devant ces voyelles palatales que c est devenu c ou c. Mêmes phénomènes se produisent dans quelques dialectes français. Pour le provençal, M. Joret prétend que le limousin change le plus ordinairement ca en clui, qu'au xii^ siècle, dans les monuments littéraires — peut-être sous l'influence des troubadours limousins — cha se substitue généralement à ca, et qu'à partir du xiii' siècle, ca disparaît. Pour établir ces assertions, M. Joret se fonde surtout sur l'étude de textes publiés par Bartsch dans sa chrestomatbie provençale ; mais une question se posait d'abord : l'orthographe donnée par Bartsch représente-t-elle l'ortliographe des auteurs ou celle des copistes? Il est fâcheux que cette question capitale pour l'objet de la discussion n'ait pas été abordée -. Pour le fran-

' Pourquoi dit-il en noie que l'A se substitue aussi aux dentales dans le catalan pchar pctiarr, raho ratiotieni9 11 se substitue toujours à la palatale assibilée, qu'elle soit sortie du c palatal ou de ti. Quant au portugais caiir, VA n"y a pas plus de valeur que dans le français enrahir,

' [Une telle question ne devait point être abordée parce qu'elle est d'avance résolue pour toute personne au courant des études provençales. Il est évident que M. Bariscb ne pouvait chercber à restituer • l'orthographe des auteurs ■, cette orthographe nous étant dans la plupart des cas à peu près inconnue. Ensuite, à supposer que, le progrès des études aidant, il devienne possible de reconstituer avec quelque certitude la langue d'un troubadour, il y aurait une évidente pétition de principe à puiser des caractères de dialectes dans un texte constitué par la critique. C'est uniquement aux chartes, aux coutumes, aux registres cadastraux, enfin aux documents locaux, qu'il faut s'adresser quani on cherche des notions sur un dialecte. Ces documents sont extrêmement nombreux pour le midi de la France, et beaucoup ont été publ:és; M. Juret, en les négligeant absolument, s'est condamné d'avance à

çais, l'auteur, partant du mot cose des Serments de Strasbourg, pense que le c au ix" siècle pouvait avoir encore soit le son kj, soit peut-être même le son le, Vo provenant de Vau ajant pu conserver longtemps une valeur particulière, différente del'o étymologique, de manière que le c ait pu se changer en c devant le premier, tandis qu'il a persisté dans le second. Cette argumentation ne nous convainc pas. Au, dès le viii» siècle, est déjà noté par o. Lesglosses de Reichenau donnent sor, mot qui en provençal est saur. Si donc au s'est réduit à un son o, quelle qu'en soit la nature, qu'il soit l'équivalent de ô, de ô ou de o en position, il est indubitable que dans son émission on ne faisait entendre aucun élément du son a et que par suite, ne contenant rien de palatal, il ne pouvait plus amener la gutturale à se transformer en c. Il faut donc admettre que non seulement au ix" siècle, mais qu'au vin" déjà, à l'époque des glosses de Cassel — si le son aii s'est réduit à o à une même époque par tout le domaine de la langue d'o'il — la gutturale a commencé à s'ébranler et est devenue tout au moins i; '. Ce raisonnement, remarquons-le, est indépendant de la preuve qu'on peut tirer des Serments. La seule forme sor des glosses de Reichenau, rapprochée des mots tels que c/iose, choisir. Choisi/, chose, etc., suffit à établir d'une manière générale, et quels que soient les témoignages ultérieurs, que — si à la fin du viii» siècle au est devenu par toute la langue d'o'il 0 — ca à la même époque était déjà devenu Icja. Un autre argument permet d'établir les mêmes conclusions générales pour le x'= siècle. A cette époque en effet qu dans nombre de mots s'était réduit à le, témoin les notations cal pour quai dans Boèce, cM pour qui dans Eulalie, le fragment de Valenciennes, etc., alrans pour alquans dans la Passion (123,3). Or, si la gutturale de vélaire [gua, qui) est devenue palatale [Jca, Id), et si elle n'est pas devenue chuintante comme ca ou lie Test devenu par exemple dans chanter (cantare), chef (ca.'çni), il faut que le changement de le en Icj soit antérieur à la chute de Vu dans le groupe qii, c'est-à-dire antérieur au moins au x" siècle = . M. Joret hésite entre diverses hypothèses sur l'état du groupe ca

n'oblenir, dans les parties de son travail qui touchent au provençal, aucun résultat solide. — Note de M. Paul Meyer, directeur de la Somania.]

' Les formes avec ca des glosses de Reichenau et de Cassel, entre autres la forme liemiiiada, ne prouvent rien contre la non palatalisation du c, puisque le cose des Serments et iVHiilalie prouve que le !ij pouvait être noté par c.

' Vraisemblablement Va n'est pas tombé à une même époque dans tous les mots préseutant le groupe qu. Dans quinque il est tombé avant le vi" siècle, époque où le c palatal a commencé à s'assibiler. Dans quisquutms, querimus, il est^tombé après le VIT" siècle, époque où l'assibilation du c palatal était faite, et avant l'époque où le français palatalisait ca ou he, Me et ce qu'il pouvait avoir de H (seconde partie du vm" siècle?) : de là chescun, chascnn, chesne. Enfin dans quai. Vu tombe après que la gutturale a achevé ses transformations; voilà pourquoi elle reste sans changement : quel {= kel) .

daus ËuMic, le Fragment de Valenciennes, la Passion et le S. Léger. L'étude pure et simple des notations orthographiques de la gutturale dans ces textes ne permet pas eu effet d'arriver à des conclusions précises. A l'aide de ces considérations générales, on peut, croj-ons-uous, aller plus loin, et l'orthographe cose à'Eulalie permet d'aflirmer que causa était déjà devenu l.jose, sinon encore (chose (car la gutturale ne devait pas être transformée eu tch, pour être représentée encore par la consonne latine pure et simple c]. D'où il suit que dans chielf, chief la gutturale était déjà palatalisée. Le j/iolt du fragment de Valenciennes, notation ingénieuse et très claire du son tcliolt, prouve que dans cheve, sèche, cherté, acheicr on a tout au moins un k! . Le causa du S. Léger (35,4) montre que dans ce texte habillé à la provençale, il ne faut pas tenir compte de la notation ca, et que certainement le c était palatal. M. G. Paris, frappé de l'orthographie evesguet,qiteu, admet que partout dans ce texte la gutturale est restée intacte, et change ainsi le mot pechietz de la strophe 38 (v. 3) en pequieiz. M. Joret, peu porté à admettre l'opinion de M. Paris, hésite toutefois et n'ose rien afiirmer. Ces scrupules, d'après ce qu'on vient de voir, ne sont pas motivés. D'ailleurs la forme eresquet est exacte : c'est un dérivé de evesque, dérivé où la gutturale s'est changée postérieurement en ch par suite de l'analogie de franc franche, duc ducM, etc. Une forme primitive eveschiet evesché de episcopaliis est contraire aux lois de la phonétique. Quant à queu, l'orthographe de ce mot ne représente pas assurément l'orthogi-aphe de l'auteur, qui connaissait la diphthongaison de l'a après la gutturale (témoin la forme pechielz et les assonances queu pies, 39,1 ; queu lalier, 27,1) et qui prononçait tout au moins kieu. Le scribe a donc de parti pris altéré la forme de ce mot ; puisqu'il faut admettre une altération, il ne coûte pas plus de la supposer complète et de lire chieu. Je crois donc qu'on peut admettre que dès le x" siècle ca était devenu partout kja et peut-être même ti/a, Mm, sinon dans tous les mots, du moins dans quelques-uns. Cette affection do la gutturale a embrassé tous les degrés de la langue offrant le groupe ca ; parmi les exceptions que cite M. Joret, je ne vois que care qui semble avoir réellement échappé à cette transformation, et le verbe archaïque chaver checer [cavare) prouve que cave, malgré l'antiquité des exemples où on le voit paraître, est de formation savante. — Au chapitre ii, l'auteur examine les autres traitements de la gutturale {g,z;ts dz ; ■s, z; 0, à \ /). L'on & g, z dans quelques exemples ladins, français et provençaux ; parmi ces exemples, on aurait pu retrancher ceux où le c n'est pas initial, car là le traitement est accidentel et est une conséquence de l'affaiblissement antérieur de c en ^ (v. p. 40). Le changement en is est plus général et caractérise certains dialectes provençaux ; il a lieu dans tous les cas où le français a ch ; dans quel-

ques mots la sourde ts a fait place à la sonore dz, et quelques-uns de ces dialectes (Tarantaise, Suisse romande, etc.) ont réduit fs et dz à s et 2. Le savoyard, au lieu de ramener ts à s l'a changé en Q, et dans les mots où parait la sonore, en lî ; et même ce son sifflant s'est réduit, chose curieuse, à/ ou v dans le patois de la Maurienue. Enfin dans les cas où le c et le ^ vélaires sont devenus z en portugais, ils ont pris en espagnol le son /, de même que le x (^ s). Cette transformation correspond à celle du (s et du dz en 5 ; dans les deux cas, la sonore s'est confondue avec la sourde. L'auteur établit, d'après les témoijjnages d'anciens grammairiens espagnols, que la jota ne date que de la un du xv!" siècle, et peut-être du milieu du xvii«. Comment ce son nouveau a-t-il pu se produire ? On l'ignore. Evidemment J et ff durent avoir le son z ou dz et x le son ck ou tch, puis, la sonore disparaissant au profit de la sourde, le son unique c/i ou tch devint /. Mais, chose curieuse, le c originaire de et (noche et nocfem, etc.) s'est maintenu intact, et cependant il devait être voisin de l'x. Dira t-on que l'x sonnait ch et que le/ et le ff sonnaient s '! Ce n'est pas vraisemblable ; ces sons devaient être accompagnés d'une dentiile. En effet dans l'ouvrage espagnol dont j'ai déjà parlé plus haut, le groupe ch est représenté par la même lettre que le g, le y et Vx. Partout dans le Regimieiito la même lettre hébraïque, gh tilde (lettre à laquelle on donne, en la tildant, une valeur de convention), représente le j (par ex. dans Jornada], \e g [reginiiento], Vx [hajo ou laxo) et le ch imiicho) '. D'un autre côté, M. Joret cite le témoignage d'Engelmann rapportant que les sons arabes dsch - (^ dj] et sch étaient transcrits eu lôn, par Pedro d'Alca'a, indifféremment par/ et x.

Le ch. m est le plus nouveau et le plus intéressant de l'ouvrage ; l'auteur y étudie les transformations du c vélaire et du c palatal en picard et en normand. Il commence d'abord par examiner les textes des poètes picards qui montrent tantôt ca et che chi, tantôt cha et ce ci, vraisemblablement suivant que les copistes avaient maintenu ou francisé l'orthographe picarde^. Les chartes de S. Pierre d'Aire et de S. Silvain d'Auchy eu Artois qu'examine ensuite M. Joret le con-

* Nulle part on ue trouve le ketk, qui a précisémeut la valeur de la jota actuelle, preuve que ce son u'exislait pas encore. Les .luiCs de la Turquie d'Europe, descendants des Juifs d'Espagne, parlent un patois qui représente dans sa plus grande partie l'espagnol du xvi" siècle : il ignore la jota.

* Grossière transcription usitée eucore quelquelois chez les Allemands pour représeuter le djim arabe ; c'est en i'rançais dj.

^ il. Joret cite ici un glossaire hébreu-français publié par M. Bothmer dans ses Romanische Stitdiea. Il le croit d'origine anglo-normande (voir p. '291, 292 et n. 1', à tort : il est champenois ou bourguignon : la persistance de la vélaire ne prouve rien ; le tilde qui devait surmonter le ioph a éié oublié, chose qui n'est pas rare dans les textes de ce genre. [Voir sur ce glossaire, plus haut, vol. I, 159.J

duisent à des résultats analogues, mais plus précis. A peu près partout, à l'exception de trois mots qui présentent encore dans les patois actuels des anomalies (entre autres chevalier), la vélaire s'est maintenue et la palatale est devenue ch quand en français elle se change en ç, mais elle s'est affaiblie en sonore dans les mêmes mots qu'en français : clamoisielle, maisielle, etc.

Les caractères du picard étaient parfaitement déterminés avant le travail de M. Joret ; il n'en est pas de même de ceux du normand. M. Paris dans sa restitution de Y Alexis avait admis que le traitement de la gutturale était celui du français. M. Ed. Mail, dans sa récente édition du Compiil de Pli. de Thaon, déclarait que la phonétique de la gutturale normande n'offrait rien de particulier, et substituait au k des manuscrits le cli français. A il. Joret revient le mérite d'avoir le premier fixé le caractère de la gutturale normande et d'avoir montré que le traitement en est identique à celui de la gutturale picarde. Il poursuit sur les divers textes normands la minutieuse analyse commencée sur les textes picards et en tire des conclusions généralement justes, quoiqu'il lui arrive aussi de faire entrer en ligne de compte des textes normands transcrits par des scribes picards : ainsi le ms. fr. 375 do la Bibl. nat. contenant le Roman de Roti, qui sert spécialement à l'auteur pour établir sa théorie, et sur la nature duquel la seule notation de ei par oi — signalée par M. Joret lui-même (p. 243) — aurait pu suffire à l'édifier. Les mots anglais importés par la conquête normande — mots dont il faut distinguer les mots empruntés postérieurement au français — viennent également à l'appui de sa thèse ; ils ont gardé la vélaire ca. Les noms propres des rôles de l'Echiquier de Normandie ont la vélaire, qu'ils ont gardée jusqu'à nos jours. Les Eludes sur la condition de la classe agricole en Normandie de M. L. Delisle et les Actes normands sous Philippe de Valois du même auteur permettent à M. Joret d'arriver à des conclusions analogues. Enfin nombre de noms de lieux encore existants et les noms communs présentent des caractères identiques à ceux du picard. M. Joret a mis hors de doute que la vélaire normande est traitée comme la vélaire picarde. — Quant à la palatale, les preuves de sa transformation en c sont moins nombreuses que pour la vélaire. Mais si les textes primitifs du normand, Y Alexis, le Roland, etc., notent la palatale forte par c et la sonore par s, z, il n'y a là rien de contraire à la théorie de l'auteur. L'.s et le z représentent la sonore, qui dans toute la langue d'oui a été traitée comme dans le dialecte français. Quant à c il peut avoir la valeurs, comme il Ta assurément dans les mois sacet [Alexis hO,'i\ reproce (Roi. 2263), etc. ; car le c ici ne peut représenter qu'un /;/, peh, ch. Ce n'est qu'à partir du xii' siècle que parait, et d'une manière souvent peu régulière, la notation ch ; mais ce n'est qu'une notation nou-

velle. Toutefois les chartes, les actes publics présentent le rh avec d'autant plus de fréquence qu'ils sont plus populaires. M. Joret en donne de nombreux exemples pour le xvi" et le xv» siècles ; au xvii", des auteurs de pièces normandes en patois emploient régulièrement le cil ; enfin l'état actuel du normand montre que le traitement de la palatale est identique à celui de la palatale picarde. Les noms propres de lieux, quand ils désignaient des localités quelque peu considérables, ont été généralement francisés. Mais ceux de villages se sont généralement maintenus avec la palatale cA; de même pour les noms de personnes. Quant aux mots de la langue commune, les divers patois, normands ne connaissent que le ch. Toute cette discussion est très bien conduite, et c'est assurément la partie la plus neuve du livre. M. Joret termine cet important chapitre par quelques remarques sur la palatale sonore en picard et en normand (voir plus haut, p. 139), sur la notation ce = Tcc pour les mots oti elle représente un ca étymologique (l'argument tiré du glossaire hébreu-français n'est pas sûr puisque l'origine normande de ce texte est contestée), enfin sur certaines rimes qu'on l'encontro souvent dans des textes picards ou normands du xiii'= siècle où un c palatal rime avec un c vélaire {ex. force, roce; en picard et normand il faudrait forche, rolce, en fr. force, roche) : l'auteur ne songe pas à se demander s'il n'y aurait pas là un dialecte mixte, traitant la vélaire comme le français et la palatale comme le normand et le picard {forche, roche ') ou ce qui est moins vi'aisemblable affaiblissant la vélaire ich en ts, s (force, roce). — Le livre se termine par des remarques générales sur le traitement de la gutturale en normand et en picard. D'où vient cette particularité du consonantisme normand et picard ? Diez supposait une influence germanique dans le changement de ca en cha; M. Joret est porté avec plus de raison, ce semble, à admettre l'hypothèse inverse. En tout cas, quelle que soit la cause de la persistance de ca dans ces deux dialectes, il faut admettre qu'ils représentent une étape antérieure à celle du français : celui-ci change ca en cha et ce ci en se si ; le picard et le normand, qui gardent ca, s'arrêtent à clie chi dans la transformation de ce ci ; de la sorte, le son ch se maintient dans les trois dialectes. — Enfin M. Joret, revenant sur l'histoire du normand, donne d'intéressants détails sur les vicissitudes qu'il a subies. L'avénement des Plantagenets au trône d'Angleterre en 1154 amena la prédominance du dialecte poitevin, dont le vocalisme est normand, mais dont le consonantisme est français. En 1203, la réunion de la Normandie à la France y introduisit le français. De là les efforts divers pour ramener la prononciation populaire à la prononciation officielle qu'on constate dans les textes normands, chartes aussi bien qu'écrits litté-

' Cf. les formes telles que chanchon [Roman de In Violette, 124), signalées par M. Joret.

raires. Un exemple eutre autres : dans le compte 4 des Actes normands de 1329 on lit : 2^uef Caslel et Arques; dans le compte '74 de l'an 1337 : Xoef Chastel et Arches. La tentative a réussi pour le premier nom devenu Xetifchâtel, mais a échoué pour le second resté Arques. Quant au picard, son importance littéraire au xiii« siècle l'avait soustrait en grande partie durant le moyen âge à l'influence prépondérante du français.

Après l'intéressante étude qui fait l'objet du troisième livre, l'auteur arrive à l'examen des divers groupes latins ou romans. Il est. nécessaire de s'arrêter sur k de afici/s, dont le développement offre matière à discussion. Suivant il. Ascoli, le c tVaticits est tombé et c'est ïl qui s'est transformé en chuintante. A cette théorie M. Joret objecte que l'atone en français aurait dû disparaître ; ce n'est pas absolument nécessaire : l'atone a pu vivre assez longtemps pour agir sur la consonne précédente, comme elle a agi dans 'amitUatem, jjocem, etc. '. La chute du c est-elle tout à fait exceptionnelle ? non ; elle est au contraire de règle devant o et u (voir plus haut, p. 124). 11 ne tombe que final, et alors l'atone qui suit disparait en même temps : ami, espi ? mais l'atone a pu disparaître dans ami, espi sans agir sur la voyelle précédente, tandîs que dans la forme spéciale lico, digo, la présence d'un / palatal combiné avec une dentale a pu agir sur l'atone. D'ailleurs peut-on rapprocher un paroxyton tel que aticus d'un oxyton comme amiciis ? Enfin, dit M. Joret, la gutturale aurait dû se changer en i/oci.' Non, puisque \e yod u'apparait que devant des voyelles palatales. Aucune des objections présentées par M. Joret ne me parait fondée, et la théorie de M. Ascoli me semble aussi solide et ingénieuse que nécessaire. En effet, M. Joret ne parait pas avoir vu la difficulté que présente son explication de ago, oggio par le changement de atcus en adgo, aggio. Comment la vélaire est-elle devenue palatale "? Les formes en ticare, dicare n'offrent pas de difficultés, puisque ca et ga deviennent régulièrement ché, gé en français, qu'ils peuvent devenir cha,ja en provençal et dans les autres langues restent cn,ga. L'it. giiiggiare est emprunté au provençal. Escorchar (esp. et portug.) est aussi un emprunt fait au français. Quant à l'esp. mege et au pg. pejo de medicus et de *pedïcus (et non *pedica, voir Diez, E. W. *, II, b. s. v.), ils rentrent dans la séi'ie de aiiciis, ainsi que le fr. porche, prov. et lad. porge, de porlicus, toutes formes inexplicables dans l'hypothèse du changement de c en g ou en ch. Or admettons (jue alirt/s soit devenu adigo udio, cet

' L'auleur pose le dilemme suivant : protouique, l't atone doit tomber nécessairement ; posltonique. il ne pouvait subsister qu'en venant oiphlhon^ruer la voyelle précédente comme dnns testimonium, tesmoin. — Nous n'avons pas un «' proionique dans aiictts ; et cet < n'a pas besoiu de diphthonL'uer la voyelle tonique : il peut devenir coDsoune comme dans carea, rnrja, la^e.

adio devient aussi facilement dj, g que ditcrnus jour . Ou ne peut objecter que //' doit donner naissance à une sifflante ; car, comme d'ailleurs le remarque fort justement M. Joret, les transformations de U'c die étant plus récentes que celles du suffixe tins, fia, iium, ont pu donner un autre produit On a bien rciffioiie de raiionem, palagio de palalium. Toutes les formes s'expliquent dès lors sans difficulté : ayyio, (hjp (fr.', âge (esp. de ajn^ ajn], agem, aige (prov., renforcement de adge ; ci.juige-. medicus et *pedkus deviennent de même miége, piège, ei2wrtiais donne poriio porije, porche ; quant à porge, c'est sans doute un affaiblissement dialectal et récent d'un primitif jWcAs. Il n'est pas jusqu'aux formes savantes azgo, adego qui ne deviennent parfaitement lucides dans leur formation. Elles datent d'une époque où aiicus était déjà devenu adjo, ajo, aje, mais où la langue était encore assez voisine du latin pour qu'en reprenant aiicus, on lui donnât une forme adego plus l'approchée des formes populaires. C'est cet adego qui, conservé dans le portugais, subit en espagnol les transformations ultérieures de la phonétique de la langue et devient adgo, azgo. — Le groupe le est purement roman selon M. Joret : il se rencontre cependant dans le mot latin remiâcum remorqîie et dans le nom propre Olca (Oulche). — Le groupe rc existe aussi en latin : circare etc. Quant au groupe roman, comme l'atone est tombée généralement après l'affaiblissement de e en g [carricare, carrigcire, car-gar), c'est le groupe rg qu'on a devant soi. D'ailleurs dans ce groupe rg la gutturale, suivant une liquide, est traitée comme initiale (cf. plus haut p. 123). De là les traitements qu'elle subit et qui varient avec la nature de la voyelle qui suit. Le fr. serge vient de serica et non de sericum. Narguer qui est irrégulier est sans doute provençal ; ce mot est inconnu, ce me semble, à la vieille langue. — A'V et nd'c sont encore romans, selon M. Joret, qui oublie iouKeidi&vincere. Il est vrai que p. 62, n S. il indique la formation de ce mot rincere, vinire ; ce qu'il en dit paraît trop insuffisant pour une formation aussi obscure. M. Paris avait déjà, dans son édition du S. Léger [Romania, I, 307), indiqué la succession venc're, vej/i're, veintre ; mais pourquoi l'intercalation d'un / et non celle d'un d, comme àa.ns joindre (jung're, jojn're, joindre) et les analogues ? La présence d'une dentale forte ou sonore est donc déterminée par la nature de la gutturale, ce qui ne peut s'expliquer que par la présence simultanée de la gutturale et de la dent.le : vincere, venc're, vendre ■,jungere jung're, jungdre ; ce qui ramène ces formes à celles de sanctus , pumlum . Il nous parait évident que dans cette position la gutturale se palatise, soit qu'elle devienne 1;], g avant la chute de Ye (venFere venklre ; jungere, jungdre), soit qu'elle le devienne devant la dentale [vendre, venli'tre ; jungdre, jungdre ' ; ; puis la

' Comme dans sanctus, puiictiim. elc. Mais pou.-quoi Ij gutlura;e se pa!ala'iset-elle dans cette positiou ■?

gutturale l:j. g, dégageant devant elle un yod, comme elle en a dégagé un après elle, donne les formes vejiikjlrejojnjdre, d'où veinire, joindre. — Sur se initial et la prothèse d'un i (plus tard e), l'auteur fait observer que quelques exemples anciens n'ont pas cet i ; il oublie d'ajouter que ces mots sont précédés d'une voyelle finale qui rend la prothèse inutile : ainsi /«)•»)« speranza en prov., une spedeeny. fr. C'est ce qui explique la chute de i'i prothétique en italien, où tous les mots finissent par une voyelle, hormis quelques particules qui veulent 1'* après elles {(■on isiesso, à côté de la slesso). Le c de sca {sco, sci/) médial est traité comme initial ' ; celui de sce, sci subit divers changements constatés par l'auteur, qui toutefois aurait pu remai'quer que le fr. et le prov. traitent régulièrement se comme es. Mêmes observations poursf final. — Pour el initial dont les transformations sont diverses suivant les idiomes, M. Joret cite entre autres le pg. eh (quelquefois artaibli en/) et qu'il suppose dérivé de kj ; je ne suis pas de son avis ; car on ne peut séparer chamar de châo chama où ch représente j;Z etf. Le sicilien de même dit sciifri = florem ; napolitain sciore. Les diverses modifications de el médial (groupe d'origine romane, le plus souvent) sont étudiées avec détail ; elles donnent lieu à des remarques intéressantes. Dans le groupe «', je signale l'explication très juste des formes telles que faire, formes dont M. Ascoli donne une théorie peu plausible. Les modifications de es ou x devenu ss, s, / (esp.), is ou sr sont étudiées avec un soin qui ne laisse rien à désirer. Dans le dernier chapitre, l'auteur étudie le groupe et, dont les transformations sont complexes, surtout quand il est suivi d'une seule voyelle ou d'une consonne. Alors il devient tantôt 1t (ital.) ; tantôt it [fr. ; comment le c arrive-t-il à se palataliser et à devenir c,jct,jt?) ; tantôt c (prov. ; M. Joret admet les transformations jt, IJ, ieh : c'est peu vraisemblable ; toutefois je ne saurais donner d'explication satisfaisante déformes comme faeJi) ; tantôt y, affaiblissement de c (lombard, milanais) ; tantôt ic (esp. ; la filière serai t/7, y//, .//(■//) ; tantôt pf ou ft (roumain) ; tantôt ut (quelques exemples dans le pg, et l'esp. ; peut-être simple substitution de voyelles) ; enfin il peut tomber, comme dans le groupe net (le fr. seul le conserve). Le groupe rf se retrouve en roman dans jdeieitum, que M. Joret a raison d'expliquer ^av plac'tum contre M. Ascoli qui y voit les transformations pkujito, plafi[i]to, playto. — C'est la dernière des combinaisons de consonnes où entre la gutturale c, et l'étude qu'en fait l'auteur termine et

' C'est à cette formule que peuvent se ramener les explications données par M. Joret. Les groupes dont le premier élément est s sont traités comme ceux dont le premier élément est l, y, m^ n ; la seconde consonne est considérée comme initiale. De la sorte, la loi que j'ai exposée précédemment peut se formuler ainsi : dans tout groupe de deux consonnes dont la première est une liquide ou la spirante s, la seconde est traitée comme initiale. Ajoutons que la liquide ou la spirante est traitée comme linale.

le quatrième livre et son travail sur la gutturale. Pour ce quatrième livre, s'il présente quelques lacunes et quelques théories inexactes, reconnaissons qu'il est rempli de faits nombreux, scrupuleusement observés. S'il n'a pas l'intérêt de nouveauté du troisième livre, il contient beaucoup de détails curieux et intéressants.

Résumons maintenant notre jugement sur l'œuvre de M. Joret. Les pages qui précèdent montrent de quelle étendue est l'étude de la gutturale et quels problèmes divers elle soulève. C'était une vaste tâche, toute limitée qu'elle paraisse, que de l'embrasser tout entière, et c'est un mérite pour l'auteur d'avoir mené cette tâche à bonne fin. Dans une conclusion, il récapitule les faits nouveaux qu'il a mis en lumière. « Les transformations générales du c vélaire en; et en yot, dit-il, étaient assez bien connues ; mais on avait à peine abordé ses cliangements successifs en la série f,, t', .s, /.s, s, z, 0, (}, ou /et r, dont plusieurs même étaient complètement ignorés. Que de lacunes aussi présentait l'histoire des transformations du c palatal ! Le point de départ en était controversé, sa double modification en spirantes sourdes et sonores à peine entrevue, et la naissance du son 0 et è considérée comme ancienne, alors qu'elle est essentiellement moderne. On n'avait pas non plus rattaché à une même cause les transformations du c vélaire et du c palatal en chuintantes et en spirantes dentales, ce qui permet d'en expliquer si facilement la filiation... On trouvera peut-être aussi que j'ai jeté quelques lumières sur la naissance tardive et si extraordinaire de la spirante gutturale en espagnol. Quant aux deux dialectes, le picard et le normand, dans lesquels j'ai cru devoir, comme complément naturel, sinon nécessaire, de ces recherches, étudier le traitement des gutturales, si les caractères du premier étaient connus, ceux du second avaient été à peine soupçonnés. » Nous souscrivons entièrement à ces paroles, sauf en un point (la théorie du changement du c vélaire en yod).

Voilà les faits nouveaux dont M. Joret a enrichi la philologie romane, et si on peut reprocher à son livre dans la composition la division artificielle des chapitres, dans l'expression une certaine obscurité de langage qui ne permet pas toujours de voir nettement la pensée de l'auteur; si on peut y signaler des lacunes importantes, notamment sur la théorie de 1'* parasite, de la médiale sonore, et des erreurs plus ou moins graves, nous nous empressons de le reconnaître, l'ouvrage est neuf en divers points. L'auteur n'a pas résolu tout le problème de la gutturale; il l'a du moins beaucoup avancé. Son livre fait honneur à l'Ecole des liautes-Études.

(Romania, vol. III, 1874, 379-398).

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