‹ Reliques scientifiquesChapitre 145 sur 167 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

AU XVP SIÈCLE

TiÉrONSE A M. TALBIlRT

En réponse à un article de la Revue ciilique ', sur son étude du Dialecte blaisois, M. Talbert m'a fait l'honneur, dans une lettre d'une parfaite courtoiiie, de reprendre la discussion : il l'a portée sur un point spécial, la prononciation de la voyelle «< au xvi" siècle. J'avais écrit les lignes suivantes: «M. Talbert démontre que I'm s'est jadis prononcé eu . Telle a été, en effet, dit-il, non pas la seule prononciation de la voyelle, mais une des plus communément employées depuis l'origine de la langue. Il fonde cette étonnante aftirmation d'un côté sur des exemples établissant la prononciation eu pour des mots qui depuis ont eu un u, mais qui se prononçaient d'abord eu et plus anciennement eu, ce qui ne prouve rien ; de l'autre sur le témoignage de Palsgrave qui note par eu notre u. ce qui n'est pas plus étrange que la notation allemande du même son par 2/e (Meô«r). )3 L'auteur n'accepte pas ce jugement, et il s'efforce d'établir que u sonnait e«. en s'autorisant à nouveau du témoignage de Palsgrave et en s'apimyant sur les rimes de quelques poètes du xvi" et même du xv'' et du xiv"' siècle.

J'ai lu avec soin la lettre de M. Talbert, et examiné attentivement ses preuves. Je ne me sens pas convaincu, et j'en reste à mon appré-

' Numéro du 16 janvier 1875 ; reproduit plus loin, arlicle Du Diahxie hhiisois cl de sa conformité avev l'ancienne langue et l'ancienne prononciation française.

ciation première. Eu n'a certainement pas été la prononciation générale de la voyelle u au xvi° siècle et dans la vieille langue depuis ses origines. Toutefois la question est complexe ; et pour la poser nettement, il faut établir diverses distinctions. La première est celle des dialectes. Quand on parle de la prononciation générale, il est bien entendu qu'il s'agit de celle du dialecte français de l'Ile-de-France, de celui qui est devenu la langue de la cour, la langue commune. Or, au moyen âge, jusqu'au xiv<= siècle, et de nos jours depuis le commencement du xvïi^, on peut affirmer que la prononciation de Vu a été la nôtre. Pour le moyen âge, il n'y a qu'à passer en revue les nombreuses assonances en m des chansons de geste; elles sont toutes sans exceplioii d'une pureté parfaite, Vu y repose sur un il du latin classique ou populaire et n'y assone qu'avec lui-même. Pour l'époque moderne, la question se complique, parce que les variations subies par des sons voisins de Vît en viennent troubler l'histoire. Posons d'abord les faits.

En thèse générale, dans le dialecte de l'Ile-de-France, c'est-à-dire dans la langue commune, ô et û latins accentués, devenus o fei'mé dans le latin populaire, ont conservé cette prononciation jusqu'à l'époque, encore mal précisée, à laquelle cet à fermé s'est scindé en deux sons différents, ou et eu: latin nos, vieux français nos, français moderne nous ; latin Jàpum, vieux français lo, français moderne loup ; latin dolàrem, vieux français rfo?or, français moderne douleur; latin Jâvenem, vieux françaisyo/i«,français moderne /eu«0. L'ô bref accentuéest devenu successivement uo [x" siècle) , uc (xi-xu^), œ (xti-xiii"), eu (xiv-xix'=). Ainsi ô û en partie et ô régulièrement ont, par des chemins différents, abouti à eu et y sont restés, sauf dans deux ou trois mots tels que * môra, au xvi° siècle meure, de nos jours mûre ; forum, au xvi" ûèdefeur, de nos jours /«r. Eu a une tendance à s'affaiblir en u, sous l'action de consonnes voisines ; cette tendance, plus marquée au xvp siècle, a laissé des traces dans la prononciation et l'orthographe du temps, où l'on trouve y««fi à côté àë jeune, Imrte à côté de heurte, et dans la prononciation actuelle, dans les mots cités plus haut mûre et fur.

Ulong du latin classique ou populaire (c'est-à-dire ou) est devenu notre ic actuel, qui dès les premiers temps de la langue s'est prononcé u [û) et n'a pas changé jusqu'à nos jours. Il n'en faut excepter qu'un petit nombre de mots dont la prononciation, un moment, a hésité entre eu et u pour revenir à 21. Nous allons les examiner tout à l'heure.

Enfin, la chute qui eut lieu, vers la fin du xi^ siècle, des muettes médiales, donna naissance, dans les mots où la muette était suivie d'un û long accentué, à des dissyllabes qui furent d'abord eu, puis eu, puis généralement u ; tels sont maturum, medur, meiir, meur, mûr ; securum, seçjur, seiir, seur, sûr ; augurium, ayurium, agur, aûr, eur, eur, heur; les participes en edut, eut, eil, eu, u ; les parfaits indicatifs et impar-

faits subjonctifs en eils, eus, us ; eusse, eusse, ussc ; les substantifs verbaux en edwe, eiire, eure, ure.

Dans ces formes, eii, après avoir passé à un son eu qui se distinguait de Veu issu de ô, û, o, est devenu dans la langue commune u, mais non sans subir des fluctuations diverses au xvi", au xvii" et au xviii" siècle. On trouvera une histoire détaillée de ces hésitations entre eu et u dans l'étude de M. Talbert sur le dialecte blaisois ; j'y renvoie le lecteur. 11 n'en est resté d'autres traces dans la langue usuelle que/i?Kner, au lieu de juner, ethetir, heureux, au lieu de hur, Inireux. Toutefois, si la prononciation de cet eu, a été longtemps indécise, celle qui devait triompher dominait déjà au début du xvii<^ siècle et à la lin du XVI» siècle. C'est ce que nous allons établir.

Pour le premier quart du xvii'^ siècle, nous avons un document important de la prononciation commune dans le Grand dictionnaire des rimes françaises (Genève 1823) '. Nous allons passer en revue les indications qu'il donne sur la prononciation de I'm. Nous trouvons la prononciation actuelle pour les rimes en uc (page 10), ud (11), ude (35), uche, usche (56, 58), ide (74) distinct de etile (87), uble, nple (77, 85) séparés de euhh, euple (78, 85), ure (98), iqw, tirpe (111), uque, ulque, îirque, usciue (116, 117), uJjre (114), ucre, idcre (115), ustre (140), uce, usse (27, 151), eusse (imparfait du subjonctif) (154). « Cette terminaison (en eusse], fait observer l'auteur, ne se prononce point comme ayant la diphthongue eu à la pénultième, mais comme si c'était un u simple, assavoir comme celle en usse. >■> Parmi les mots en unie (90), l'auteur cite rume, que l'on écrit aussi reume, dit-il, mais qui se prononce comme s'il n'y avait que I'm. A propos des rimes en ure (pages 122 et 123) on lit la note suivante : « 11 y a une terminaison ci-après en eure, qui se prononce entièrement comme celle-ci avec un ic simple, hormis qu'elle a la penultiesme longue, que ceste-ci a brève, à la page 143, colonne 2. 11 se faut garder de les apparier car il y a mauvaise grâce de dire :

L'homme de sa nature, Est tout plein de souillure

La quantité de mots rend la chose facile en l'une et l'autre. » Plus loin (142-144), l'auteur donne en effet les rimes en eure, qu'il divise en trois séries ; l'une comprend les substantifs féminins en eure = lat. atura ; sur cette terminaison, l'auteur dit qu'elle « s'escrit improprement avec la diphthongue, veu qu'elle ne prend la prononciation que de Vu simple et se prononce comme si elle estoit escrite ure, puisqu'on le fait. 11 est

' Cet ouvrage est la seconde édition d'un Dictionnaire des Rimes françaises publié sans nom d'auteur à Genève (1596, in-S»], et attribué avec beaucoup de vraisemblance à La Noue, fils du célèbre Bras-de-fer.

ainsi aussi ici (c'est-à-ùire, nous adoptons ici aussi l'orthographe eurr) en attendant qu'on se résolve à en user autrement. » L'auteur ajoute qu'on ne peut rimer cette terminaison avec celle en lire de la page 122, parce qu'elle a la pénultième longue, tandis que celle en ure l'a brève. Toutefois des mots en urre [condurre et autres composés de -clûdere et concurrè) ayant Vu bref riment avec les mots en eiire = atura. Une autre série comprend les mots en eure (ce sont nos mots actuels) qui ont re2< long. La troisième comprend les mots asseure, meure Qnôra), merire [niahira] et leurs composés qui ont une double prononciation, soit eu bref, soit î« long, et qui peuvent rimer avec les mots en eure (prononcé ttre] =: aiiira, mais qui riment difficilement avec les mots en ûre. Ici nous saisissons le passage de eu issu de eu à u. P. 165 nous trouvons les rimes idc auxquelles l'auteur adjoint (p. 181) le mot cheide et ses composés, et le mot meute et ses composés (toutefois meute, esmeute, etc. se prononcent également bien avec eu, dit l'auteur), mais dont il sépare (p. 177) les mots en vste avec u long, où s ne se prononce pas [fleuste, taluste et leurs composés, ajuste où Vs est muette ou sensible, ad libitum). P. 186-189, l'auteur donne les rimes en îie et eue. « Ces deux terminaisons, dit-il, sont appariées pour ce qu'elles n'ont qu'une mesme prononciation, qui est la première en ve, la diphthongue eu ne tenant rang en la seconde que d'un m simple. C'est pourquoy elles peuvent fort bien rimer ensemble. » De ces mots, il faut séparer ceux qui font entendre le son eu, tels que iîeiie, quelle. P. 334, les mots mur, fur, dur, obscur, futur, azur et sur (aigre) « ne se peuvent apparier à la terminaison en eur en aucune façon ». Celle-ci comprend (337-340) les mots en eur = orem et de plus heicr (augurium), meur (maturum), se!W (securum), sur (super), ce qui ne contredit pas les renseignements de la page 122 mviire, eure. P. 351-353, on indique les parfaits, première et deuxième personne du pluriel en usmes et eusmes, listes et eustes, lesquels « n'ont qu'une prononciation, la dernière [terminaison] se prononçant comme si elle avait Vu simple à la pénultième ». P. 364, l'auteur distingue î(s reposant sur un latin ûs(um), qui a I'm long, de us avec û bref, lequel vient généralement d'un antérieur eu. Nous passons sur les rimes en ucs [36b), uses, uls (,367), urs, euls (369), uss, eurs (379 ; meurs = maturos et seurs = securos peuvent rimer en eu et en m), uts (381), usfes (383), pour arriver aux rimes en eiix [euse) et en ut, eut; u, eu (390, 396, 416, 451, 461). Il y a un eu bref [feus, j'eus, etc., iupeus, tu meus, etc.) qui rime difficilement avec eus long [lierieus et les mots en eus = osiim, deux, ceux, etc.) et qui ne peut pas rimer avec eus prononcé us, par ex. dans les participes passés [sceus, receus, deiis, leuz, meus, etc. = sçus, etc.). Il y a un cM^bref [pleut, au prés, indic, meut, etc.) qui rime difficilement avec eut long [deut de deult, dolet, veut de veult, volet) et ne rime pas avec eut prononcé ut

dcans les parfaits [récent, lcuf,pei/t, etc.). Enfin, il y a des mots écrits en eu et qui doivent se prononcer en ii, comme les participes beu, sceu, deceu, deu, dieu, leu, meu, co)ineu, 2}eu, creu, seu, etc.

Il ressort de cette analyse sommaire que dès le commencement du xvii'= siècle la prononciation générale de u et de eu était telle que nous ]a voyons aujourd'hui; les seules différences indiquées sont des distinctions entre eu, u brefs et eu, u longs, distinctions aujourd'hui disparues, et la double prononciation des adjectifs meur, seur, de meute, esmeute, la prononciation de meur et de feur qui ne sont pas encore miire, fur et celle de sur (super), prononcé seur.

Vers la fin du xvi° siècle, en 1583, Th. de Bèze, dans son opuscule de Francicœ Linguae recta pronuntiaiione, donne des renseignements abondants sur la valeur de Vu et de \'eu dans la langue commune et dans les dialectes. La description de Vu (p. 18 ') prouve qu'il le prononçait comme nous. Quant à Veu, il résulte des pages qu'il consacre à cette voyelle (p. 51, 53)- : 1° Que eu est un son simple où l'on n'entend plus Ve ni 1'/;, son inconnu des Grecs et des Latins. 2" Que les Picards dans quelques-uns des mots en eu suppriment Ve ; disant par exemple diu, /« pour d'eu, jeu. 3" Que l'usage a prévalu chez ceux qui passent pour bien parler de réduire eu à u dans quelques noms et verbes comme seur (securus), seurté, asseurer, asseurance, meur, mwetè, et qu'en général, les substantifs verbaux en eure, les participes passés en eu, les imparfaits du subjonctif en eusse ne doivent faire entendre qu'un w : lire, n, lisse. 4° Qu'à Orléans et à Chartres, on prononce à tort eii en deux syllabes ^, et que les habitants de Chartres, de la Normandie et de la Gascogne prononcent en eu cette voyelle réduite à u dans la langue commune. 5" Enfin que les poètes gascons usent de fausses rimes comme heur et dur, engraveure oi figure, heure et nature *.

On voit donc qu'en 1588 la prononciation qui triomphera plus tard tend déjà à dominer. Th. de Bèze prononçait Vu et Veu comme nous le faisons aujourd'hui. Il note des divergences pour certains mots et reconnaît implicitement qu'on prononçait meur et seur à côté de mûr et de sûr; prononciation admise expressément par l'auteur du Dictionnaire des rimes.

• Je cite d'après l'excellente réimpression que M. A. Tobler a donnée de cet opuscule, Berlin et Paris, 186S.

* Dans son étude sur le dialecte blaisois, M. Talbert résume cette page, ce semble, d'après l'analyse donnée par M. Ch. Livetdaus son livrede /a g, 'ammaire française au ■avi'sii'cle (p. S'il). Celte aual\-se coutient <]uelques inexactitudes que je retrouve dans le résumé de M. Talbert. Aussi je crois devoir la reprendre ici.

' Tb. de Lèze blâme cette &ii),u(7i; ; il ne pouvait y reconnaître un archai'sme, un reste de la prononciation du moyen âge.

' Nous croyons que les mois engraveure et figure sont cités à tort ; la prononciation géuérale étant engravure et figure, ils forment des rimes correctes.

Pour l'ic pur issu de Vu latin, Tli. de Béze n'indique aucune exception : l'auteur du Dictionnaire des rimes indique la prononciation setir pour sur, contredisant ici l'affirmation de Bèze, qui admet un ic simple dans la préposition sur {super) comme dans l'adjectif sûr (aigre). On voit par là que la prononciation de sur était douteuse ; d'ailleurs si l'on songe à l'étjmologie siqier qui n'a pu donner l'égulièreiuent que sor, usuel en v. fr., d'où sour, seur, on est porté à voir dans sur un affaiblissement normal d'une forme antérieure régulière seur, issue du sor du moyen Age.

Jusqu'ici nous ne voyons que des mots en eu (remontant soit à ô, û, soit à 0, soit k a ou e + [...] + u) qui hésitent entre eu et u. Des exemples authentiques de l'altération inverse de I'm qui devient eu, nous n'en avons pas rencontré encore. Toutefois il en existe, c'est ce que nous apprend le Dictionnaire des rimes françoises de Jean Lefèvre, dont Etienne Tabourot, seigneur des Accords, a donné une première édition incomplète en 1572 (Dijon, pet. in-8°) et une seconde édition bien préférable en 1588 (Paris). Pour le sujet qui nous concerne la seconde édition développe, sans la contredire, la première; c'est elle que nous examinons.

La valeur du témoignage de Jean Lefèvre ou de son éditeur Tabourot est en partie diminuée par le peu d'exactitude et de précision avec lequel sont classées les rimes. Toutefois, à l'interroger avec soin, on peut trouver des indications précieuses sur la prononciation qu'il reconnaît pour la lettre îi. Nous allons passer en revue d'abord ses rimes masculines.

Fol. 10 b : rimes en iirc, uc, tous ces mots ont aujourd'hui encore Yu ; 14 ô, nd : « fiœiid, Bogiul, crud, nud, pour le surplus tu le rimeras en u: 11 ne fut recognu Parce qu'il estoit nud. » L'auteur prononçait donc Bogud, crud, nud. Quant à nœud, il semble que ce mot ait aflaibli Yeu en u et se soit prononcé 7iu ; toutefois comme ailleurs (fol. 210 i] nœud est donné aux rimes en eu, il faut admettre que l'auteur a fait précéder les rimes en ud du seul mot en eud qu'il connaissait pour n'avoir pas à faire une catégorie spéciale pour ce mot unique. On a d'autres exemples de cette disposition dans Lefèvre. Fol. 99 a, rimes en euf: ne contient que des mots en eu prononcés aujourd'hui encore eu, hormis tuf qui vient de tophus et a dû passer par teuf. Fol. 166 a, îd : toutes les rimes données ont aujourd'hui encore u : ici même l'auteur distingue soigneusement id de eul qu'il rattache à eiï, euil. Fol. 209 5-212 sont donnés les mots en u, dans l'ordre des terminaisons bu, eu, du, eu, ieu,fu, chu, gu, lu, mu, nu, pu, ru, su, t2i. Tous ces mots, hormis ceux de la série eu, ieu, ont aujourd'hui îc et se prononçaient certainement en V : après la série eu ieu qui contient des mots prononcés aujoui'd'hui les uns eu, les autres u, l'auteur dit expressément que ces

150 ÉTUDES FR.\NÇAISES

mots en eu, « sih sont lien cJioisis, peuvent rimer avec u. Exemple : Encor l'argent m'estoit deu Du vin que j'avois vendu. Et si tu veux en escrivant deu, pour plus grand' grâce tu esteras e, et escriras simplement du ». Preuve évidente que les mots en eî( venant de eà" jouissaient du privilège de rimer avec eu et avec u et que u distinct de eu avait notre son actuel. La liste des mots en î(s, eu, eus (fol. 176 b-\19 a) présente les mêmes caractères, d'un coté les mots en î(, mis à part, de l'autre les mots en eu dont les uns ont gardé Yeu, dont les autres sont devenus Ji. Ici seulement l'auteur s'est dispensé de dire que les mots en eu, s'ils sont hien choisis, peuvent rimer en î(. Fol. 207 b, on trouve la liste des parfaits indicatifs et imparfaits subjonctifs, 3« personne en îit, ust, eut, eusl, plus des substantifs en ut. Tous les mots cités font entendre aujourd'hui Vu à l'exception de peîit = potest qui paraît égaré ici dans cette liste. Seules des rimes en ur urt présentent quelque chose de spécial. Fol. 207 1), sous la rubrique tcrt, on trouve les trois mots Jturt, flirt, meurt. Cette liste de trois mots dont le premier se prononçait au xxi" siècle kurt ou heurt, et le 3° meurt, n'aurait pas d'autorité, si pour la série des mots en ur donnés fol. 151 a [dur, futur, obscur, pur, mur, sur, azur) Fauteur ne disait explicitement qu'ils riment aussi en eur. Et en effet ces mots sauf azur sont reproduits dans la liste des mots en eur (fol. 146 et suiv.) : dur entre crevecœur et brocardeur (147 a, 2) et entre défendeur et grandeur (148 6, 2), »it</- à côté de rumeur (149 «, 2), pur à côté de peur (id. ibid.), obscur à côté de ranqueur (id. ibid.), sur à côté de amuse^ir (149 b, 2) \ futur écrit futeur, entre froteur et gasteur{15Qb, 1). On peut, semble-t-il, conclure de ces faits que Vu suivi d'un r pouvait se prononcer eur.

Nous arrivons aux rimes féminines. Aucune indication ne nous autorise à admettre une prononciation différente de la notre pour les rimes en tirbe ube {22 a), vtce (26«), vffe (41 b), wrge ugiie (43 &), uge iwhe (44 a), uscle (53 b), ule [59 a-b), unie {Q2a), ugne (63 b), urne (68 a), wpe upe (69Ô), utque (71 a), urque usque (71 b), uque (72«), ubre (72&), ucreulcre (73 ff), iipre {18a), ustre (80«), idfe (89 a), liste (93ff). Fol. 28a et b, sont données d'abord les rimes en eusse, toutes terminaisons d'imparfait du subjonctif, que suivent les rimes en uce, vsse. A la fin de la liste en eusse l'auteur écrit cette note : « Rime le surplus avec usse et %u-e comme, Que pleust à Dieu que converti en pulce Sur vos tetins à l'aise je repeusse. Auquel il est loisible d'oster Ve de peusse pour adoucir le son du vers. » Cette note prouve bien que le son de uce, tisse était alors ce qu'il est maintenant. Fol. 32 b, a la rime en ude on trouve le mot Eîide et toute une série de mots en ude correspondant pour la plu-

' N'oublions pas que le dictionnaire de Geuève affirme la prouoncialion seur pour sur = sujjer.

part au latin ucîo. On peut croire que l'auteur prononçait Ude ; mais il est plus vraisemblable d'admettre que comme pour nœud il n'a pas ■voulu faire une liste spéciale pour ce mot unique. Fol. 53 a, 55 a, 59a, la distinction formelle de euMe et de ttlh ^ celle de eufjle et de vgle, de etqjle et de vple montrent que la prononciation de Wi était distincte de celle de Veu. Fol. 68 ô, on lit ; « Eune, jeune (et dispos), jeusne desjune (lire : desjeune). — Rime avec une retranchant Ve. — Une : aucune, brune, etc. » (suivent vingt mots en une correspondant au latin ûna). Là encore on voit d'un côté nettement tranchée la différence de prononciation de eu et de w, et de l'autre l'hésitatiim de la prononciation pour les mots jeune (juvenis) et jeûner. Fol. 84 b, 85 a, l'auteur donne les rimes en euse et en use : celles-ci sont suivies d'une note ainsi conçue : « Aucuns (mots en tise) riment avec e^ise, mais advise bien au son de l'aureille, et en use rarement, car je trouve ceste rime dure. Estant vers son amoureuse, Il lui joue d'une ruse. » Comme on le voit par l'exemple cité ces quelques mots en use qui peuvent rimer, mais difficilement, avec euse sont (la) ruse et («7) ruse, en vieux français reiise d'où plus tard reuse et finalement ruse. En condamnant cette prononciation reuse, l'auteur établit en même temps la différence qui sépare le son euse du son use. Fol. 93 b, on lit: « Eutk, voyez ute : clieute, esmeute, rescheute, meute, jleulei>, puis à ute est donnée une série de mots prononcés encore aujourd'hui en ide et l'auteur ajoute ensuite : « Voyez les mots terminez en eute. » Fuut-il conclure de ces faits que ute sonnait euie? Nullement, mais au contraire que les mots en eute pouvaient sonner ide : et en effet cJm/te s'est réduit à chute ; recheute est un composé de cheute ; on trouve ailleurs mute et esnnde à côté de meute et esmeute, et fleute a abouti à fliite. Fol. 95 a et 95 1, l'auteur donne deux listes, premièrement celle de eue, où au milieu d'une série de participes féminins en eile prononcés aujourd'hui ue, on trouve lieue, banlieue et queue ; ensuite celle de ue qui est formée de substantifs féminins en ue = latin fiva, ûta, de participes passés et d'adjectifs féminins en ue, et de quelques participes qui se trouvent dans la première liste avec l'orthographe en eiie : d'ailleurs tous ces mots se prononcent aujourd'hui et se prononçaient du temps de l'auteur en ue ; il n'y a d'exception que pour le seul mot ileiie, dont la prononciation a hésité d'ailleurs entre bleue et bhce ^.

Il ne nous reste pour épuiser les rimes féminines en u de notre dic-

' t Afeuile (pour afuble], meiMe, immmile — rime avec uile : afuhîe, chasuile, indissoluble. > On voit ici neUement tranchée la différence de eu et de « ; pour afubte l'auteur indique une double prononciation afeuble et a/fuble,

' L'adjectit masculin bleu est donné parmi les mots en eu, fol. 210 è, et non parmi les mots en u, Ily a contradictiou et peut-être erreur de la part de Jean Letevre pour

tionnaire qu'à examiner les mots féminins en cm -\- c, vr -\- c. Folio "78 S, on lit: « beurre, Seurre (ville de Bourgogne), feurre, leurre, susurre » ; folio 92 a ; heurte (« foule heurte), heurte (de /leurfer), meurte (arbre sacré à Vénus, pour myrthe). » Pour mi/rthe on sait par d'autres témoignages que la prononciation de ce mot hésitait entre tnirte, mûrie et meurte. — Pour susurre, Jean Lefèvre semble dire que pour ce mot d'origine savante il y a eu une prononciation suseurre. Folio 81 rt-82&,onlit une série de cent quarante mots environ terminés en lire qui se prononcent tous aujourd'hui en ure. Cette liste est précédée de l'indication suivante: « Voyez ewrecy-dessus, parce qu'ils peuvent rimer ensemble » et en effet la colonne précédente contient des mots en cure. Mais parmi ces mots les uns ont gardé le son eu,, les autres dans lesquels eu repose sur un eii = atura antérieur ont aujourd'hui le son ii: et c'est ce que déclare l'auteur parla note suivante : Voyez tire cy après en son ordre. Elle ploroit de sa lilcsseure * Qui n'estoit qu'une esf/ralignure. Car mesmes on peut escrire blessure et oster Ve de devant u. »

On voit encore ici que Jean Lefèvre, fidèle à son habitude, sépare les mots écrits par te des mots écrits par eu et réunit dans une même série ceux des mots en eu qui se prononcent eu, et ceux qui se prononcent u, laissant au lecteur le soin de faire lui-même le départ.

Nous venons de passer en revue la liste complète des rimes en îc eu du dictionnaire de Jean Lefèvre. Avons-nous constaté la moindre indication qui, je ne dis pas prouve, mais permette de supposer que eu et u se confondaient dans la prononciation générale? Nullement. De cet examen général il résulte que pour Jean Lefèvre sept mots en îir ^ et susurre se prononçaient également en u et en eu, vraisemblablement sous l'influence de 1'/ voisine.

Résumons les renseignements que nous donnent les dictionnaires de rimes et le traité de Bèze : ils suffisent à nous édifier complètement sur la prononciation deTw dans la seconde moitié duxvi° siècle. Eu issu de (3, u, 0, reste eu, quoique dans quelques mots il tende à devenir n : jeime (jùvenis), tuf, sur (sUper). Les Picards changent volontiers cet eu en !«. Eu de eii, dans la bonne prononciation générale, est devenu u ; sauf dans quelques mots où il y a encore hésitation : seur, meur, etc. ; toutefois les Normands, les habitants du centre, ceux du sud-ouest prononcent

' Le texte porte blessure, mais c'est une faute évidente, comme le prouve la seconde orthographe blessure que propose J. Lefèvre. D'ailleurs ilcsscurc est cilé parmi les rimes en eiire et csgratit/nitre parmi les rimes en iirc.

» Remarquons que l'auteur du dictionnaire de Genève, qui suit de très près Jean Lefèvre pour le développer et le corriger, a évidemment eu vue de combattre la prononciation eur de mur, dur, etc., quand à la fin de sa liste de rimes en ur, il croit devoir ajouter la note spéciale que nous avons relevée plus haut, à savoir que ces mots ne se peuvent e« aucune façon apparier aux mots en eur.

eu. U de û latin se prononce ?< comme dans la langue actuelle, comme dans la vieille langue, c'est-à-dire que depuis les origines il est resté sans changement, sauf dans quelques mots où il est suivi d'un r, et où une prononciation populaire, ce semble, et non autorisée, fait entendre au xvi° siècle un eu.

Tels sont les faits que donne l'étude des documents contemporains. Y voit-on que la prononciation générale de Vu était eu, que l'on prononçait tcu, verteu, ietie, etc., pour iii, vertu, tue, etc. ? M. Talbert s'appuie, il est vrai, sur quelques rimes de poètes de l'époque. Or les faits que nous venons d'établir rendent compte des arguments qu'il veut faire servir à la démonstration de sa thèse. Il s'autorise également du témoignage de Palsgrave ; mais Palsgrave, bien interrogé, dira tout le contraire de ce qu'il lui fait dire.

Palsgrave transcrit eu et u français par eu. M. Talbert en conclut qu'il y a là une grave présomption que ces deux sons se confondaient de son temps. Mais il n'est pas absolument exact de dire que Veu et Vu français sont identifiés par Palsgrave. Le grammairien anglais note notre eu par eu, notre u par eu, et cette différence de notation a, je pense, sa raison d'être. Qu'on voie page 60, j'usques suffcrt, transcrits jeuJces seuffert, ma.ii possesseurs trunscrit possesseurs. Page 61, successeurs est noté par seuiccesséurs , eureiu (prononcez urcu.v) par euréux, etc. Cet accent sur l'e paraît mis ou omis dans quelques mots irrégulièrement, et ce sont vraisemblablement des fautes de l'édition originale. Il n'y a pas de doute que page 57 il ne faille lire vaynlcéurs, vaynlceus = vainqimcrs, vaincus. Mais laissons même de côté cette notation dont l'irrégularité peut prêter à discussion. Palsgrave est explicite. Il distingue formellement eu de u : qu'on lise le passage suivant (pages 14 et 15) : « Eu in the frenche tong hath iivo diverse soundynges, for sometyme they sounde hym like as we do in our tonge in thèse wordes : a dewe, a, shrctve, afewe, » and sometyme like as we do in thèse wordes treive, gleiv, rewe, a mewe. » Le premier son qui est le plus général est, dit Palsgrave, celui qui se trouve dans iréux, euréux, lieu, Dieu ; c'est donc notre son eu. L'autre se fait entendre dans les participes deceu, receu, ieu, deu, etc., dans les parfaits en eus, et dans quelques noms adjectifs tels que /oMre/m, iarbu, etc., dans lesquels Jean Le Maire omet l'e comme cela devrait se faire en réalité (of whiche adjectives Jehan Le Maire leaveth the e unwritten, like as they shulde in dede be written). Ici, on le voit, on a aflaire à notre u. Et, en effet, page 8, quand Palsgrave explique la prononciation de Vu, il la compare à celle de l'anglais ew dans les mots : » rewe an herbe, a mewe for a hauke, a cleiv of threde », précisément ceux qu'il cite pour noter le second son de eu, celui qui est aujourd'hui écrit u

Palsgi'ave distingue donc catégoriquement d'un côté eu qui est resté

eu, de l'autre eu (que l'on écrit aujourd'hui v) et i! qui ont même prononciation. Il représente ces deux sortes de sons par un même équivalent eio, mais cet équivalent a une double valeur. Comme j'ignore quelle était au temps de Palsgrave la prononciation de deive et celle de ircwe, je ne puis dire jusqu'à quel point ces notations sont précises. Mais il n'en ressort pas moins que pour Palsgrave u n'est pas identique à eu.

Nous arrivons maintenant aux rimes citées par M. Talbert. La plupart des exemples sont empruntés au gascon Du Bartas et au provençal Lartigues ; je relève dans les exemples de Du Bartas des rimes telles que froideur dur, heur dur, murs rumeurs, murs mœurs, demeure emmeure, hossus paresseux, touffu feu, heure nourriture, etc., etc. ; dans Lartigues des rimes telles que feu battu, hideux descendus, prétendus deux, crasseux dessus. Muse fameuse, etc. Ces l'imes, on en peut multiplier le nombre indéfiniment ; les poètes méridionaux en usent et abusent. Nous avons vu que Th. de Béze signalait déjà ce lait comme propre à la Gascogne; il appartient à tout le domaine de la langue d'oc. Les méridionaux, en eli'et, ne connaissent pas dans leur idiome le son eu, Vô et Vit bref ayant donné chez eux ô ou ou, et l'ô bref ayant donné o, oue, lie, etc. Il eu résulte que quand les écrivains du midi se mirent à écrire ou à parler le français, ne pouvant prononcer ce son eu qui leur était étranger, ils l'assimilèrent au son qui en était le plus voisin, à Vu, ou par une de ces erreurs dont on voit journellement des exemples dans la bouche des personnes cherchant à parler une langue étrangère, identifièrent eu et u et donnèrent à tous deux soit le son u, soit le son eu.

Toutefois la réduction de eu à u est le cas le plus ordinaire ; et ce n'est pas seulement chez les poètes qu'on la constate, mais chez les prosateurs : Montaigne éci-it asture pour à celte heure, Monluc écrit une CuE d'honneur, c'est-à-dire une queue (Commentaires, t. II, p. 630, édition de Ruble). Il est inutile de multiplier ces exemples qui ne prouvent quelque chose que pour la prononciation du français dans la bouche des méridionaux '. En dehors de Du Bartas et de Lartigues, M. Talbert cite encore des rimes de Ronsard: issu receu (p. 11), de Malherbe : ceux déceux (ibid.). 11 n'y a pas à mettre en doute que Ronsard prononçait comme nous issu et reçu ; et quant aux rimes de Malherbe, ce sont ces rimes normandes dont parle Th. de Bèze et que nous avons signalées plus haut. Malherbe, d'après la prononciation de son pays, à\sa.ii déceu et non déçu. Lorsque Rabelais fait rimer minute avec meute, c'est qu'il donne à meute la prononciation de mute que nous avons également reconnue plus haut. Quand Guillaume Crétin dans ses

' Cf. Mevue criliijue, 1876, II, p. 342.

rimes équivoquées o^^ose plantureuse à plante heureuse, il n'y a rien d'invraisemblable à admettre qu'il prononçait ^Zaw/e livreuse. M. Talbert s'appuie encore sur des rimes de mots latins en tis, ur : Ennius rimant avec mieux dans Bonaventure des Périers. Je ne contesterai pas la prononciation Ennieus ; Ennius., un mot latin et non français ; or c'est la prononciation de Vu français qui seule est en discussion, et les exemples latins de Brantôme, Coquillart et Tabourot, que M. Talbert apporte, soit dans sa lettre, soit dans son Etude sur le dialecte hlaisois, ne prouvent rien pour la prononciation de la voyelle française.

Après avoir examiné les poètes du xvi° siècle, M. Talbert remonte au xv<^ pour établir que cette prononciation eu de u est un héritage d'une époque antérieure, et il interroge le Mystère du siège d'Orléans. Sur les vingt mille vers dont se compose cette composition indigeste, écrite et rimée avec une négligence qui lui enlève toute autorité, il trouve une vingtaine de strophes dans lesquelles eu rime avec *(. Admettons la valeur de ces rimes. M. Talbert cite par exemple Dieu perdu, voullu Dieu, tenu lieu, receu proveu, perdu lieu, esleu conclu, venue eue, lieue repieue, où rien ne nous défend de lire Diu, liu, lieue, prononciation dont on a d'autres exemples. Ailleurs trouvant la série veniiz, nuls, menuz, retenuz, M. Talbert lit hardiment veneuz, neuls, meneuz, reteneicz, en s'autorisant du vers suivant : Neulz ne vous oserait contredire (139), mais là neulz est dissyllabe, se prononce ne-ulz et vient, non de nullus qui a donné nul, mais de ne ullus « pas même un m. Les rimes murs [m.\xvos], heurs (heurts), seigneurs fureurs, seigneurs heurs sceurs (securos), voleurs, labeurs, diffamateurs, cleceveurs, leurs (turcs), honneurs, n'ont rien que de régulier et prouvent seulement que la prononciation meur de mur, seur à côté de sûr, signalée plus haut, remonte au xv^ siècle, ce qui n'est pas étonnant. Quant à Turcs, prononcé Teurs, on peut y voir la même influence de l'r. Il cite enfin plusieurs strophes où l'on voit demeure, heure, labeure, meure, relceure, vimev a.\ea adi'enture, conclure, créature, déconfiture, dure, laidure, mesure, parjure, procure, sépulture. Faut-il admettre une prononciation demure hure, etc. ? nous ne le pensons pas ; des rimes par à peu près ? c'est vraisemblable; mais on peut croii'e à une prononciation adventeure, etc., car on a ici précisément cette terminaison ure où nous avons déjà signalé l'action troublante de l'r ' .

1 Dans le Dialecte hlaisois (p. 49), M. Talbert dit qu'aujourd'hui à Blois et aux environs u sonne • géuéralemeut > eu ; il cite des participes passés en m, et des substantifs ea ui',nre. La prononciation des participes tels que vaincu =z vaiuquen peut être une extension analogique de la prononciation de beti = heâ, etc. ; la dipbthongue eu, dont Th. de Bèze constate en 1584 la prononciation eu dans l'Orléanais, a aussi conservé jusqu'à nos jours cette prononciation. Quant aux substantifs en ur, ure où Vu repose sur un u latin, il faut voir dans la prononciation eur, eure qu'ils affectent Tinlluence de i';- vui la [nature aatcurc, morsure morseu^ e, jjiijûre pijueurej.

Pour le xiv siècle, M. Talbert cite un exemple d'Eustache Deschamps qui fait rimer />M (focum) [écrit fit) avec/» =^fuit. Il en conclut qu'il faut lire et prononcer dans les deux mots feu ; conclusion bien hardie quand on songe que/w =fiiit se prononeait/« dans la vieille langue et a gardé cette prononciation dans la langue moderne ; qu'au contraire, il n'est pas plus étrange q\iefôciiin ait en passant par/fw abouti dialectalement àftt qu'il ne l'est de voir forum en passant par feur aboutir

Enfin M. Talbert cite un dernier exemple pris au poème de Hugues Capet: « A Mons et à Mabeuge, à Vins et à Reus. » Il lit ce dernier mot Réeus. « Comment », me deraande-t-il, « comment rendez-vous compte de Rcus qui, sauf erreur, vient de Rodium ? Il aurait dû, me semble- t-il, prendre la forme Rui et non Réus ', comme hui ou ui de hoilie, ciitdde inodio, pui de podium, muid de modium. . . Je crains bien (pourquoi ne pas le dire franchement ?) que pour i^endre compte de Réus, aujourd'hui Rœulx (latin Rodium], vous ne soyez obligé d'avoir recours à une de ces formes ingénieusement hypothétiques dont l'école historique, sous une apparente rigueur, offre à mon avis de si nombreux exemples ^ ». M. Talbert s'alarme à tort : odium, podium, hodie, médium ont donné ennui, pui, hui, mut, parce qu'ils ont Vo bref, mais Rodium pour donner Reux avait sans nul doute Vo long, comme vbium qui a donné rœu, nddum qui a donné nœ\id et les mots en orem qui ont donné eu?-. On comprend maintenant comment le Reus de Hugues Capet se prononçait bien Reus comme il est écrit, et comme il se prononce encore aujourd'hui, et non Réus ou Réeus par un dissyllabe dont la méthode a d'observation, de comparaison et d'induction » que revendique pour lui l'auteur, aurait peine à rendre compte ; qu'ainsi du xiV siècle à nos jours la prononciation Reus n'a pas changé. Mais, dira M. Talbert, le vers d'Hugues Capet est faux"? oui, comme bien d'autres du poème édité par M. de La Grange. Qui ne voit qu'il faut le corriger tout bonnement en : A Mons et à Maubeuge et à Vins et à Reus ?

Il est temps de clore cette discussion. Je crois avoir réduit à leur exacte valeur les arguments dont M. Talbert se sert et auxquels il donne une portée qu'ils ne sauraient avoir. Le témoignage de Palsgrave montre qu'il distinguait «« de eu ; les rimes des poètes qui sont alléguées ne prouvent que leur prononciation dialectale; et il reste établi que dans la langue commune Vo ù et l'ô ont abouti àxin eu qui sauf deux ou trois mots est resté ; que û n'a pas subi de changement depuis les origines de la langue jusqu'à nos jours, sauf quelques mots

• Prononcez Jiéeiis. AujourU'Iiui Rœulx prononcé Seti. » P. 16 et 33.

DE LA PRONONCIATION DE LA LETTRE U j57

OÙ s'est fait sentir l'action d'un r voisin dans la prononciation populaire ; et que eu a abouti à u dans la langue après quelques incertitudes et quelques fluctuations dont nous avons conservé encore une ou deux traces.

Un dernier mot pour finir. Dans les pages précédentes je n'ai cherché qu'à établir ou qu'à discuter des faits qui combattent ou paraissent prouver la théorie de M. Talbert. Cette théorie elle-même, malgré les développements qu'il lui donne, il ne la formule point d'une façon assez précise pour qu'il ne me reste aucun doute sur le fond de sa pensée. Admet-il que depuis les origines \'u avait deux sons, eu et u, qui vécurent l'un à côté de l'autre presque jusque vers la fin du xvi° siècle, époque oii u aurait supplanté eu? Ou croit-il qu'à un moment donné de l'histoire de la langue, le xiv° siècle peut-être, des sons d'origine diverse, venant ainsi de l'ô, de Yu et de Vu latin, se seraient fondus en un son unique eu qui, à la fin du xvi" siècle, aurait commencé à se scinder en eu et en u?

Je crois que M. Talbert est forcé d'admettre l'une ou l'autre de ces deux manières de voir. Or non seulement elles ne i-eposent sur aucune preuve sincère, mais en elles-mêmes elles sont insoutenables. A-t-on un seul exemple d'une langue qui aurait deux sons différents pour une même voyelle, et cela non pas dans quelques mots isolés à prononciation incertaine, mais dans tous les mots présentant cette voyelle'? Ce serait un miracle, ou plutôt une monstruosité dans l'histoire du langage. Et pour prendre la seconde manière de voir, ne serait-il pas également merveilleux que quand deux sons diflTérents à et u seraient venus se fondre dans un son unique eu, celui-ci, se scindant à son tour en eu et en u, la répartition se fût faite si exactement que précisément \'eu serait revenu aux mots ayant Va primitif et Vu aux mots ayant Vu? Là encore on aurait un fait unique dans l'histoire des langues. Et c'est pourtant entre ces deux impossibilités que M. Talbert devra choisir s'il persiste à soutenir une théorie dont je pense avoir détruit les appuis même apparents.

[Romania, 1S7G, tome V, 394-40;.)

Phonologie de la langue française, par C. Ayer, directeur de l'Acadéiuio de Neuchûtel. Paris, Neucliatel et Bruxelles, 1875. Un vol. in-12, vnj-130 p.

Exposé des lois qui régissent la transformation française des mots latins, par A. Scheler. Paris et Bruxelles, 1S75. Un vol. iii-16, VIIJ-2Ô9 p.

Voici deux petits traités de phonétique française que nous envoient la Suisse et la Belgique, preuve des progrès que fait au delà de nos frontières l'étude scientifique de notre langue. Traitant le même sujet, il convient de les réunir ensemble et de les étudier dans un même article.

La Phonologie de M. Ayer est composée de trois parties. La première [Nature et formation des sons, p. 1-34) étudie les sons en général, les voyelles, les consonnes et donne la théorie de l'accent tonique. Cette étude, moitié physiologique, moitié philologique, est en général exacte ; elle pèche toutefois par le manque de précision; l'analyse des sons n'est pas aussi approfondie qu'elle pourrait l'être dans l'état actuel de la science. Le ch. iv de cette première partie (De l'Eiqihonie en français) contient un singulier mélange de remarques justes et neuves et d'assertions fausses. D'où l'auteur a-t-il tiré ce principe « général dans l'ancien français » que ta si/ltabe finate tw peut être terminée phonétiquement que par une voyelle [e muet ou voyelle sonore) et que par suite les consonnes finales étaient muettes (p. 25-26) '? De même au chapitre suivant [Quantité et accent), l'auteur établit que l'accent porte sur la dernière syllabe, à moins qu'elle ne soit muette ; or, ajoute-t-il, comme cet e muet ne sonne pas et comme d'un autre côté l'accent ne peut reposer que sur une syllabe terminée 2>honétiquement imr mie voyelle, il suit de là que la consonne qui vient après la voyelle accentuée ne se fait pas entendre [salM\t'\ parle\T]] ou commence une nouvelle syllabe

[vî-de, grosse ; Iiau-t inférêt, etc.) et que dans les mots dont on fait sonner la consonne finale sans qu'il y ait liaison, par exemple dans sec, mer, il y a en réalité deux syllabes et non une (p. 31). Bizarre théorie qui repose sur une fausse analyse des sons et l'ignorance de l'histoire de l'e féminin en vieux français.

La deuxième partie a pour objet l'histoire des lettres latines. C'est de beaucoup la plus importante, et elle embrasse plus de la moitié de l'ouvrage (p. 34-123). Elle commence par des considérations remarquables sur la formation populaire et la formation savante et sur les principes généraux dos modifications euphoniques (permutation, assimilation, contraction, métathèse, élision, addition de lettres, etc.). La loi d'éqidlihre que l'auteur croit trouver entre l'action de la syllabe initiale où domine la consonne et la syllabe accentuée où domine la voyelle et à laquelle il attribue principalement la syncope des voyelles et des consonnes (p. 42), n'est pas aussi apparente qu'il le pense. 11 ne la fonde guère que sur l'exemple de délié (delicatus) et comté (comitatus) (p. 51) : dans l'un, la chute de la consonne c aurait pour résultat le maintien de la voyelle atone ï, et dans l'autre, la chute de la voyelle atone î, celui de la consonne m. Or l'exemple de délié est faux, parce que la seule forme connue du vieux finançais est delr/ié qui dérive régulièrement de delicatus par la chute de la protonique brève z '. Cette loi d'équilibre dont on ne saisit pas d'ailleurs nettement l'action et qui en outre serait en contradiction avec la loi de la chute de la protonique, ne nous parait pas fondée.

Quand M. Ayer arrive à l'étude des voyelles 'p. 58), il reproduit fidèlement Diez : or l'on sait que la phonétique romane, et spécialement la phonétique française, créée par l'illustre auteur de la Grammaire comparée des langues romanes, est restée, même dans la troisième édition de ce livre classique, en arrière des découvertes nouvelles; d'ailleurs, depuis la publication de la troisième édition (IS'îO) la science a marché à grands pas; aussi la théorie des voyelles, malgré le soin qu'y a apporté l'auteur, est insuffisante. Trop souvent M. Ayer, suivant en cela les errements du maître, fait une large part aux mots de formation savante ou aux mots populaires dont l'orthographe a été rajeunie, et qu'il cite comme des anomalies : par exemple il faut efl'acer (p. 62) clair, aile (vieux français cler, éle), chandelle (v. fr. cJuindoile), 2}ése (v. fr. poise] ; (p. 63) lac, grave ; (p. 64) 7node, école, rude, etc., etc. La façon dont sont cités les exemples où entre le groupe oi (id), montre que l'auteur n'est pas au courant de la question compliquée que soulève ce groupe. Le résumé que M. Ayer donne (p. 69) du traitement des voyelles accentuées est en partie inexact : ô par exemple ne se con-

' Délié àA\.e du xv» siècle et semble dû à une confusion avec le participe deslié.

fond pas avec o quoique tous deux aboutissent généralement à f;^Pour les voyelles dites m jwsition, l'auteur ne paraît pas se douter de l'action de la quantité sur l'altération phonétique. Des faits d'ordre divers sont groupés confusément sans explication. Ainsi pour e en position latine ou romane, l'auteur dit qu'il se maintient. « Quelquefois cepen- » dant, ajoute-t-il (p. 66), il devient ie : neplia, nièce; — ei ou oi : » sec[d\le, seigle; stella, étoile; — et même « ou a : ifeupecfus, dépit; » liiccrna, lucarne. » Quelle confiance dans la sûreté des lois phonétiques peuvent inspirer au lecteur ces prétendues exceptions dont il ne se rend pas compte? En somme, l'auteur, avec tout son talent d'exposition, n'a pas su donner à cette théorie du vocalisme l'exactitude et la précision voulues.

La théorie des consonnes est plus approfondie, et l'auteur ajoute quelque peu à Diez. La modification la plus importante consiste à séparer les groupes de consonnes des consonnes simples, que Diez avait confondus. Cette division éclaire d'un jour nouveau les lois qui régissent la phonétique des consonnes; toutefois là encore l'auteur aurait pu aller plus loin qu'il n'a fait, et au lieu de se contenter de constater les faits et de citer les exemples en détail, il aurait pu formuler des lois générales qui ressortaient elles-mêmes des exemples mieux groupés. Ainsi en considérant d'abord dans les consonnes simples toutes les consonnes initiales; puis toutes les médiales; puis toutes les finales; il serait arrivé à des formules plus nettes, plus propres à s'imprimer dans l'esprit du lecteur, et qui offraient en outre cet avantage de reparaître dans la théorie des groupes '. Reconnaissons toutefois que si dans la théorie des groupes, M. Ayer n'a pas su arriver à des lois plus générales, et si souvent ses explications sont contestables-, cette pai'tie offre l'avantage de réunir en quelques pages un ensemble d'exemples dont on peut tirer bon parti.

La troisième partie [les Lettres françaises] ne contient que quelques pages (123-136). C'est un court et très rapide exposé des principales règles établies par Diez dans sa Grammaire (1, 336-433 de la traduction française). Nous y trouvons quelques remarques nouvelles, entre autres cette observation très juste qu'il n'y a plus en français de diphthongues l'éelles et que dans ia de diahle par exemple 1'* est consonne.

' Vuir plus loin, page 162.

' Vu de cou'le (cubitus) ne vient pas du } (p. 116) ; c'est Vu de cubitus qui donne régulièrement o«. El donne eau et non au (p. 112) ; dauphin vient de *dalijln)ms, aumône de ^■aJi,ii.Oii}ta ; eau lui-mùmc vient, non pas du changement de H en al avec maintien d'uu c étymologique non prononcé, mais du changement de H en èal, l'àl, cal, eau, avec e féminin jadis prononcé (cl. plus loin, p. 2G7). La théorie delà gutturale (p. 103 et suiv.) est en grande partie inexacte. Caisse (p. 120) est provençal ; capsa a donné en l'r. châsse, etc., etc.

En somme ce petit livre a le grave inconvénient d'être en retard sur les dernières découvertes. Il est par trop insuffisant; c'est dommage, car il eit fait avec soin et travail ; et l'auteur y fait preuve d'un talent réel d'exposition, surtout dans les considérations générales. L'intérêt de ce livre, outre les vues d'ensemble, est de présenter réunis commodément pour le lecteur les traits les plus importants de la phonétique française qu'il faudrait aller chercher dans tout le premier volume de Diez. Signalons-y encore des rapprochements avec les dialectes de la Suisse romande qui ont leur prix.

Le jugement que nous venons de porter sur le livre de M. Ajer peut s'appliquer dans ses traits généraux, et sauf quelques restrictions, à celui de M. Scheler. Quoique supérieur en bien des points à la Phonologie, VExjmsé non plus ne satisfait pas les exigences d'une science devenue aujourd'hui sévère et rigoureuse. Et avec M. Scheler la critique a d'autant plus le droit de se plaindre que l'auteur porte un nom bien connu dans la philologie française. Noblesse oblige. L'auteur du Dictionnaire d'éhjmoJofjic et de ces éditions de nos vieux textes si appréciées par le public compétent, se devait à lui-même de mettre son œuvre au courant des derniers travaux. Aux faits réunis par Diez, l'auteur se contente d'ajouter généralement le résultat de ses propres recherches consignées pour la plupart dans son Dictionnaire. Mais celles de MM. Paris, Mej'er, Schuchardt, Mussafia, Ascoli, etc., qui ont dans ces dernièi'es années transformé la phonétique romane, quoi qu'il en dise dans sa préface, M. Scheler semble les avoir laissées de côté.

L'ouvrage de M. Scheler est plus développé que celui de M. Ayer. Tandis que celui-ci consacre une soixantaine de pages (assez compactes, il est vrai) à la théorie des sons latins (p. 56-123), M. Scheler étend son exposition sur plus de deux cent cinquante pages, et, malgré cela, il ne se permet aucune considération générale. A peine quelques lignes sur l'accent tonique, et il entre immédiatement en matière, commençant par exposer la chute des voyelles atones (p. 3 55) pour arriver PU traitement des toniques et des atones qui se maintiennent (75-141) et terminer par l'étude des consonnes gutturales (148), labiales (187), dentales (210). Cet ouvrage est donc une collection de faits et d'exemples groupés suivant certains principes que l'auteur expose d'un style parfois algébrique et avec la sévérité d'un formulaire de chimie. A cela je ne vois pas de mal et la science ne perd rien à être présentée dans son austère nudité.

Mais si M. Scheler, grâce à ce plan et à cette méthode, entre dans plus de détails que M. Ayer; s'il donne plus de développement aux questions, multiplie les exemples anciens et modernes, signale parfois

des diflicultés spéciales, et essaie des solutions ; si en un mot il aspire à la rigueur et à la précision, il faut le reconnaître avec regxet, il est loin d'arriver au but qu'il se propose. Un rapide aperçu du livre suffira pour s'en convaincre.

L'auteur étudie d'abord les atones finales, lesquelles tombent ou sont remplacées par un e muet quand la dernière atone est a ou quand cette atone est précédée de consonnances composées. « On trouve d'ailleurs, » ajoute M. Scheler, de noml)reux vocables sous les deux formes avec » ou sans e muet ; avarus -avare et avef*, casa -case et chez ; firmus » -ferme et/«v»*; l'igidus -roide et roit; tormentum -iowmente et tour- » ment; granum -grame eiyrain ; legumen -légume et Uwv '. » Pourquoi rapprocher et donner comme des anomalies des formes qui doivent leur explication à des causes diverses'? Avare, case, lèyume sont des mots savants ou étrangers; ferme, roide sont ferm, roit refaits, comme d'autres adjectifs, sur les féminins; lourmenfe, graine sont iormenla, grana. — Dans les pro^mroxglons, M. Scheler montre comment la première atone tombe, et comment les deux consonnes tantôt restent avec un e muet final (ordinem, ordre], tantôt se réduisent à une consonne avec un e muet (domina, dame], tantôt sont représentées par une consonne simple (nitidus, net) (p. 6-8). Ces trois lois sont établies par des exemples abondants et en général exacts; mais qu'est-ce qui détermine pour chacun de ces exemples l'application de l'une ou de l'autre de ces lois? Quelle est l'action delà voyelle finale? des groupes de consonnes? Sans doute la plus grande partie de ces explications doit être réservée pour la théorie des consonnes, mais pourquoi M. Scheler entreprend-il dès le début, dans le chapitre des atones, la théorie des groupes? Car il a cru utile d'étudier en détail les proparoxgtons et après avoir exposé les trois lois dont nous venons de parler, il prend un à un les divers suffixes Icus, ïcem^, ïlis, ùlus, etc., et montre ce qu'ils ont donné dans la formation populaire et dans la formation savante. On ne peut qu'approuver ces développements qui, par le nombre considérable d'exemples mis sous les yeux du lecteur, font toucher du doigt la différence radicale qui sépare les deux systèmes de formation de mots ; toutefois il suffit que l'auteur montre la chute des voyelles atones dans les mots vulgaires et l'oppose au maintien des mêmes voyelles dans les mots savants sans avoir besoin de s'occuper du sort des consonnes et d'empiéter, comme il le fait durant vingt-cinq ou trente pages, sur

' L'auleur ajoute en note : • C'est peiit-éire sous l'ialUience de leur pluriel en a • que beaucoup de substantifs neutres oui revêtu la lorme iéminiue. > Pourquoi pcut-Ctre .?

' Citons en passant le singulier lapsus ou la singulière faute d'impression qui-, dans la note 1 de la page 13, fait écrire kc»i dans pcrdlccni, radlccm, juiùccm, cornlcem.

la théorie des consonnes. Mais ceci n'est qu'un défaut de composition. Ce qui est plus grave, ce sont les exemples mal choisis, mal groupés ou mal expliqués, comme dans la page 35 où l'auteur étudie le groupe eus, lus dans des mots dans lesquels « l'élément e, i disparait sans trace, si » ce n'est qu'il sauvegarde au / ou au c qui précède leur carac- )3 tère sifflant qu' ils avaient dijii en latin (l) », Et l'auteur, à l'appui de cette règle, cite sans distinguer des mots savants et des mots populaires, des mots où Yi agit sur la voyelle accentuée, et des mots où il agit sur la consonne, etc. '.

La théorie des voyelles accentuées laisse aussi à désirer. Tout ce qui concerne a = ié (p. 62 et 69-13) est inexact et confus. Sur les rapports de ê et ï, de ô et « on ne trouve rien de satisfaisant. M. Sche- 1er n'a pas fait remarquer que le latin populaire avait ramené c et ô à e, à ouverts ; è et < à é fermé ; ô et m à y fermé ; que les voyelles en position devant deux consonnes ont conservé la valeur qu'elles avaient en latin ; que par exemple S(:x, lêx se prononçaient sèx, léx ; que vïrïdem se prononçait vérede ou vér'de ; que de la sorte « et o devaient donner et ont en effet donné, suivant leur nature, un è ou un e, un à ou un o ; que î en position n'a pu donner que é, tandis que l en position persistait, etc. ^. De là des assertions comme la suivante (p, 89) : « Devant les » nasales complexes c est conservé et produit, avec Ym ou Yn qui suit, » le son spécial qui caractérise notre prononciation de in : ce son s'or- » thographie tantôt par in ou im comme dans cinq (quinque), prince » (principem), simple (simplieem), quint (quintus), ii/nx v. fr. lins (lynx), » quinze (quindecim) ; tantôt, et c'est le cas surtout quand n est suivi » d'une gutturale, par ein ou son équivalent ain : ainsi dans cingere, » fingere, pingere, tingere, stringeve, exstingnere, fr. ceindre, feindre, » peindre, teindre, estreindre, esleindre. o In est différent de ein ; l'un s'est prononcé à l'origine i-n' , l'autre égn' ; le premier vient de i long en position {quinque, quintus, quindecim, cf, qu'unis ; principem àeprlmus-caput ; simple et Ignx sont à discuter) ; le second de ï Yiveîlcïngere, fîngere, etc.). Mêmes explications à donner aux divers traitements do c, ê, î en position devant la gutturale ; c, c'est-à-dire è + la gutturale

' Abstème, audace, factice, *omecitle, justice, sanguin, superbe sont de formation savante ; postiche est italien ; aSr est *agûrinm, aijûirum, agilium (û = ûi), agiir, aûf ; cil, fiiS, lis ont VI mouillé en vieux français: cih, filu, lilz ; joie est gâuiia, jaiiia, joie ; etc., etc.

* A cet égard les assonances et les rimes des vieux poètes français et le dictionnaire de rimes provençales de Hugues Faidit sont singulièrement instructifs. Ainsi on voit nettement distinfruer les mots à è ouvert venant d'un ë bref latin en position des mots à ^ fermé venant d'un ê long ou d'un ï bref latin en position. Lùtre de lîitera rimera avec mettre de mtttere, mais non avec jirèstre de prësbytev ; regrûte de *grêttare (grêlan) rimera ou assènera avec saéte de sagïtta ou avec le suffixe (tte [*êttus ou plus vraisemblablement ittiis), mais non avec teste de testa. Y€i-d [vïvidem) ne rimera jamais aycc perd (perdit). Je ne puis ici q^u'indiquer ces observations.

164 ÉTUDES FR.-i.NÇAISES

aboutit à / par ici ; c et ;', c'est-à-dire é, aboutissent à ci, oi. — P. 78, M. Scheler explique, comme Diez, le changement de cl (èllus) en eau par l'intermédiaire de iel, ial, iau, eau ; depuis longtemps M. G. Paris a démontré que cette série est inexacte, que la diphtiiongaison de cl en tel n'est pas admissible en français, que le changement direct de e en a dans iel, ial est anormal, et que le passage de iau en eau est sans exemple ; qu'au contraire la phonétique et les textes anciens s'accordent à indiquer la série el, èal, éàl, éau, eau (eô), d'oii soit iau [iu, picard, etc. ), soit au (ô, français). — L'auteur résume comme il suit les transformations de û (p. 108). « C^ bref se retrouve soui les formes diverses « suivantes : ou [couve, joug, ou, loup), eu [gueule, jeune, couleuvre), » oi [noix, croix), ui (cuivre, *sui, suis), u [rude, due, sur, grue.) » La science dans l'état actuel exige et permet bien plus de rigueur et de précision.

Dans la théorie des consonnes, l'auteur suit l'exposition de Diez et se contente en général d'ajouter des exemples nouveaux à ceux que donne la Grammaire. Après l'examen de chaque consonne qu'il considère séparément comme initiale, comme médiale et comme finale, il étudie les groupes divers dans lesquels elle peut entrer. Il eût été plus utile da considéier d'ensemble les consonnes initiales, puis les médiales, puis les finales ; de faire un chapitre à part pour les groupes latins et pour les groupes romans et d'examiner ces groupes d'après la nature de la consonne initiale. L'auteur serait arrivé â formuler quelques lois générales comme les suivantes : quand la première consonne est une liquide ou une spirante, elle est traitée comme finale, et la seconde comme initiale (à moins que ce ne soit une liquide) ; quand la première est une muette, elle s'assimile et tombe et la seconde est traitée comme initiale (à moins que ce ne soit une liquide) ; la gutturale dans tous les cas présente uu traitement particulier. Faute d'avoir suivi cette voie, M. Scheler, à l'exemple de Diez, accumule les régies de détail ; chaque groupe présente sa règle et souvent ses règles particulières, et le lecteur se perd dans un dénombrement pénible de faits qui ne semblent avoir aucun lien entre eux. Cette exposition, qui était inévitable à l'époque où Diez créait de toutes pièces le système de la phonétique l'omane, doit être remplacée par celle de lois générales embrassant la multiplicité des faits. Plus la phonétique deviendra rigoureuse et précise, plus elle pénétrera dans l'organisme physiologique des sons, mieux elle saisira le mouvement de ces lois qui régissent dans leur action directe ou dans leur entre-croisement multiple le système du vocalisme et du consonnantisme roman.

Pour entrer dans le détail de cette troisième partie, il serait facile de relever de nombreuses inexactitudes. — P. 187. « gn est transposé en » ng : pugnus, pungus, jwing ; signum, singum, sei/ig ; cognitus,

» congtus, coinie ; vigjiînti, vingti, vbigt. n Dans jioiiiff, seing, cointe, Vi représente le [/ latin qui a été ajouté à 2'oiiiff et à seing par des clerc.5 désireux de rappeler l'étymologie latine. Viginti a donné vi-inii, vint, écrit postérieurement vingt. — P. 208. Dans le groupe mn « en espagnol n devient r ; » c'est n dans le groupe roman m'n et non dans le groupe latin mn. — P. 211. « Le maintien du t ne caractérise pas » toujours un mot comme appartenant à la couche savante ; l'ancienne » langue offre un grand nombre de cas contraires à la règle de la » syncope (du f mcdial), ainsi : visiter, ncdure, quatorze, citer, quite » (quitte), 7ioter, toute, 1/eton, matière, poète. Parfois le t primitif est » redoublé : beta, hetle ; bletum, Nette ; carota, carotte. » M. Scheler parait ici, comme aussi en d'autres passages de son livre, porté à croire que la formation savante ne date que de l'époque moderne, tandis qu'elle remonte jusqu'à la Cantilène de sainte Eulalie [virginitecl]. Dans la liste citée, visiter, nature, citer, noter, matière, poète sont dus aux clercs ; toute est le latin populaire tutta ; il est douteux que béton vienne de hilumen ; quatorze est quatvorclecim où le / est maintenu par le V qui le suit ; la seule inspection des mots lette, blette, carotte [où le t a été redoublé par suite d'une confusion avec les suffixes ette, otte), montre qu'ils ne dérivent pas par voie populaire de bêta, blïta, carota ; car sans parler du maintien du t, il faudrait boïe, Sloie, charowe, ou chevoue. Quitte seul présente des difficultés, et le passage de quietus à quitte, comparé à coi, reste obscur. — P. 213. « ordière d'où ornière » ; ornière vient de orne, en vieux français et encore dans les patois, ligne, sillon, de ordinem. — F. 217. « Le groupe st, devenant final, perd le ( : » repastus, 7-epas ; conquis'tus, conquis ; postea, ^mis ; ostium, Jiuis ; » V. fr. tos pour fost (tôt) ; os pour ost du latin Jtostis. » Ces deux lignes rapprochent des exemples qui jurent entre eux. Conquis ne vient pas de conquistus (ou plus exactement con-quaMus qui a donné conquèst, conquèste) ; mais c'est, comme mis, une forme du participe passé refaite en vertu de l'analogie : puis et huis viennent de postea, ostium, par jJOsl'M, osJcium, de sorte que le t est représenté dans ces deux mots par i. Os est un aff'aiblissement de oz, forme régulière pour osts ; tos (si cette forme est authentique) sera de même tost plus Vs adverbiale, d'où tosts, foz, tos. — P. 231. L'auteur est trop porté à exagérer la durée de la prononciation de Vs devant une consonne, et il voit une anomalie dans l'accentuation du mot côte (coste), comparé à coteau (au lieu de coteau, de costeau) ; l'auteur ne voit pas que l'accent circonflexe en principe n'existe que sur les syllabes portant l'accent tonique ; cf. crête ei écrire ; dans le nôtre, o a l'accent tonique: dans notre {enfant), notre est enclitique. — Il est inutile de multiplier ces citations ; elles suffisent à montrer que l'ouvrage de M. Scheler est loin de répondre aux légitimes exigences de la science.

On était en droit d'attendre une œuvre d'un caractère plus sévère de la part de l'auteur du Dictionnaire d'êfi/molo/jie française. Reconnaissons toutefois que ce traité a, comme celui, plus que celui de M. Aj'er, le mérite de réunir nombre de faits intéressants ; on y trouve quelques explications neuves ' ou que Fauteur avait indiquées pour la première fois, sans les développer, dans son dictionnaire. Tel qu'il est, et malgré son insuffisance et ses erreurs, il sera utile cependant aux commençants qui pourront s'y initier aux premiers principes de la philologie française.

[Henie crilipie, 1873, n» 43.]

' Comme celle de de-struire (de *sin<cere], p. 41, n. 2. Les exemples en général sont plus abondants que dans Diez, et l'auteur cite assez souvent des formes intéressantes du vieux français.

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