ILLE ET QUI EN ROMAN
arrivée au français. Or, comme la langue ne pouvait se passer d'un pronom accentué, régime direct, soit pour l'emploi emphatique, soit pour l'emploi sub3tantif, soit pour l'interrogation, elle l'emprunta au datif fi//. Déjà dans les Serments de Strasbourg, on lit : ne netils cui eo refiiniar int pois, en latin cui et non qiiem. Ce àatil cui, à fonction d'accusatif, se fondit naturellement dés le xni<^ siècle avec le nominatif ç;«" : Sainte Marie qui maint pecchierres apele, lit-on, Aliscans, v. 159, dans le manuscrit de l'Arsenal (Belles-Lettres, franc. 185) qui est sans doute du commencement du xiii'' siècle. Le ms. antérieur que copiait le scribe portait certainement Sainte Jfarie cui mainz pechicre apeJe. De là, cette forme unique de notre relatif moderne, quand il est employé absolument ou interrogativement : Qui m'aime me suive ; Aimez qui vous aime ; Jouer à qui perd gagne. — Qui êfes-vous ? Qui vogez-vous ? A qui le dites-vous ?
Ces faits nous font remonter à une déclinaison du latin vulgaire qui avait trois cas, mais où l'accusatif, n'étant plus usité que comme proclitique, se faisait remplacer par le datif dans l'emploi emphatique, absolu ou interrogatif.
2'' L'ancien provençal donne les mêmes faits : un sujet accentué qui, clii, qui atone peut s'alTaiblir en que ; un régime indirect cui et un régime direct atone que, accentué cui : Boecis. . . cui tant amet Torquaior Mullios, Boèce 29 ; CeJla cui mos cors dezira, Cercalmon'. Ce cui remplace un quem accentué disparu.
3° Faits analogues en italien. Les paradigmes sont, au cas sujet, chi et che ; au régime indirect cui ; au régime direct cui accentué et che atone. Le sujet che est atone ; est-ce un affaiblissement de chi ou l'accusatif che = quem ? peu importe pour la question qui nous occupe ; il nous suffit de savoir que l'accusatif latin quem est représenté par un atone che, et que, pour la forme accentuée, l'usage a été prendre un autre cas, le datif (7«' : la donna che vedo ; il prato cui il ruscello irriga. Ofelice colui eu' ivi elegge, Dante, Inferno, 129.
A travers les formes complexes du roumain ce, cine, cui, on démêle également, quoique moins clairement, des faits analogues à ceux de l'italien.
Ainsi, dans la plus grande partie du domaine roman, l'idiome vulgaire déclinait au nominatif qui, au régime indirect cui, formes accentuées ; au régime direct, d'abord, forme uniquement atone quem que (pourquoi uniquement atone ? sans doute parce que la chute de la finale m avait enlevé à que la possibilité de recevoir l'accent) ; puis, comme substitut accentué de cet accusatif, le datif cui.
' Meycr, Recueil d'anciens textes, I (provençal), n» 8, vers 7.
Dans la péninsule ibérique, les choses se passaient autrement. L"usage d'un adjectif ci/iiis cuia cidum, conservé uniquement dans cette province, oublié dans tout le reste du domaine roman, avait rendu inutile le datif cui\ lequel naturellement disparut. Le relatif fut donc représenté uniquement par deux cas, le sujet accentué qui et le régime direct giiem, qui, accentué, devint en espagnol quicn, en portugais quem, et atone, devint que dans les deux langues. De là le relatif archaïque de l'espagnol et du portugais. Les textes anciens en effet connaissent un pronom sujet accentué qui^ employé absolument ou interrogativement. Qui huen mandadero enlia, fui deve sperar, Poema del Cid, v. 1458. — Demm qui lo cohrls non aun'a pavor, Alex., str. 92. — Todos los sus mirayJos, qui los podia contar, S. Dom. de Sil., str. 384. — Qui sacarlûs quisiessc busqué escrividores, id. 386. — Como qui su négocia a tan lien recahdado, id. 396. — Qui la vida quisiere de San Miïïan saler. . . , S. BJill., str. 1. — Demandons qui eran. . ., S. Oria, str. 31.
Ce pronom qui a disparu dans la langue moderne, et c'est quien, quem, et que, les deux formes, accentuée et atone, de l'accusatif, qui en ont pris la place.
Ainsi le latin populaire d'Espagne avait réduit sa déclinaison aux deux cas suivants :
Formes accentuées. Forme atone.
Sujet qui —
Régime quem que{m)
Arrivons au pronom ille. Ici aussi nous avons une double division : d'un côté, en Espagne, deux cas ; de l'autre, dans le reste du domaine roman, trois cas, avec un accusatif accentué emprunté d'un datif tonique.
n. — Le déhonstratif ILLE.
1" Le démonstratif iUe, devenu en roman pronom personnel de la troisième personne, aflecte en ancien espagnol et en ancien portugaisles formes suivantes ^ :
' Avec l'idée de pénilif de possession, essentielle à l'adjectif cfiius, pouvait facilement se confondre lidée d'atiribution, propre au datif. A'oilà pourquoi eut disparut ici devant cuiiis. Dans les autres langues romanes, inversement, la disparition de ctiitis adjectif avant entraîné celle du génitif ciiitis, le datif cui cumula, pour la même raison, avec sa fonction propre de datif, celle de fjénitif.
' Voir Diez, Gramm., II, p. 82 et 85 de l'édition française ; cf. Morel-Fatio, dans Bomania, IV, p. 33.
jlle et qvi en roman yl\
Formes accentuées. Formes atones.
Sujet, esp. elU elle, pg. eli ele elle —
Rég. indir. — — esp. U, pg. Ihi.
Rég. dir. esp. elle (elli) ; pg. elle ele {eli) esp. et pg. lo.
Point do régime indirect accentué ; nous expliquerons plus loin le régime indirect atone.
La vieille langue a confondu les formes du nominatif eUi eli avec celles de l'accusatif elle, ele qui sont devenues d'un emploi habituel aussi bien comme sujet que comme régime accentué. Aussi s'emploientelles précédées des prépositions «, de, por, etc., avec la valeur du régime indirect ' .
Donc à l'origine accord entre la déclinaison de ilh et celle de qui.
2" Dans le reste du domaine roman, les faits sont autres, mais concordent là aussi avec ceux que présente qui.
Et d'abord à l'accusatif.
La forme accentuée de illum est inconnue au français. En français, alors que l'accusatif pluriel illos est représenté par els, eux, Faccusatif singulier *?? y est remplacé par le datif lui : Que lui a grant tonnent ocist, Léger, 12. — Qui \\A portât, Alexis, 76. S'il veil que jo \m serve, id., 99 e. — Il a els et il lui laisié et acolé, Thomas le Martyr, V. 5095, etc.
L'italien a à peine connu ello = ilhnn accentué 2, et lui aussi le remplace par lui accentué : io guarclô lui, ed ecjli guarda me. Mais il possède lo, et archaïque elo [àansglielo, etc ) = illum atone.
Le provençal présente des formes plus embrouillées par suite d'une série d'actions et de réactions analogiques. On trouve à l'accusatif elh, mais aussi lui (ainsi dans Boèce, 139 : Ifolf fort llasmava Boecis sds amigs qui lui laudaven), à côté de la forme atone lo [Molt lo laudaven e amie e parent, ibid., v. 142). Ce lui est la forme primitive combattue par la forme elh qui du nominatif a passé aux autres cas. C'est ainsi que le nominatif singulier ieu du pronom de la première personne s'est parfois employé comme régime prépositionnel, et qu'inversement au pluriel la forme du régime elhs a passé au sujet et a pris place à côté de illi, de illi.
Ainsi, sauf dans la péninsule ibérique, le roman ne possédait pas de illum tonique, ou, s'il l'a possédé, a tendu à le sacrifier au datif lui, et aie laisser perdre.
' L'usage moderne, en portugais, a gardé elh et en espagnol, a réduit elle à ele, €l. Les formes atones de l'esp. U, lo se sont affaiblies en U U, et celles du portugais Ihi, lo en Ihe, 0.
* Voir quelques exemples dans Blanc, Voc. Dant. s. v.
Venons au datif. Il est établi aujouririini que le htin vulgaire possédait (sauf dans la péninsule ibérique) un régime indirect illui^ ; l'étj'mologie en a été vainement cliercliéo jusqu'ici. Toutes les hypothèses qui tendent à le rattacher phonétiquement à un tvpe antérieur illi-huic, illiim-hic, iUaic, illunc, illtic, illitis, ont échoué. M. Tobler en a fait justice, et après lui M. Thomas qui, cependant, non satisfait de l'explication de M. Tobler, fait une dernière tentative, et va encore demander à la phonétique une étymologie nouvelle, fort ingénieuse, mais tout aussi insoutenable que les précédentes -. Toutes ces tentatives échouant, seule reste debout l'explicMtiun de Tsl. Tobler. Pour le moment, contentons-nous de reconnaître l'identité de formes et d'établir la similitude de il/ni eut.
Pour le nominatif, il est également acquis que le latin vulgaire a dit partout, dans le territoire roman, illi et non ille '. Or, l'étjmologie de cet iV/i a, elle aussi résisté à toute explication tirée de la phonétique. On a voulu y voir une combinaison de ilkJiic, l'archaïque illic des poètes comiques*, l'adverbe illic, etc., hypothèses invraisemblables qu'emportent les objections dirigées contre illi-huic, ilhim-hic, etc.
Récemment, il est vrai, dans une étude sur la phonétique syntactique en français, étude curieuse, riche en vues neuves et originales, et qui
• Voir, e .Ire autres, les insc:iplions de Miiralori 20SS, G, Mommscn, I. R. N. 319G. Lui est très l'réqueut dans les formules mérovingiennes.
' Romania, XII, p. 332-333. — Il y voit une combinaison d'un dalif archaïque illo avec le daliC ei du pronom is. Francisque Mcuuier avait démonlré que les prouoms latins à géuilif en -iiis ont tiré ce génitif d'une contraction d'un génit f arcliaïque régulier en -i avec le génitif -iiis du même pronom is. C'est celle combinaison que M. Tliomas veut retrouver au datif; ainsi cui vient de ctio + ei, luiic de hoi -\ei -\- c,
L'élymologie pèche par un point, mais ce point est capital. Illo + ei a bien existé, a bien donné un dalif laliu qui a passé au roman, mais ce datif est le classique illi : illi est précisément à illo -\- ci ce que illiiis est à illi -\- iiis. Quant à cui cl htiic, le groupe «;' représente tout autre chose que la combinaison o -\- ei, o -|- ', oi ; c'est l't final qui seul représente cetle combinaison {comme il le fdit dans illi) ; Vu appartient au radical. Les génitifs archaïques rni -\- iiis, Lui -\- iiis aboutissent à ciiliis, hulns comme le génitif illi -{- iiis aboutit i ill'ius. Les dalifs arclialques cno + ei, huo -\- ei (+ c) aboutissent à ciioei f«oi f»i, /ii(oei(c) huo\[r), hui[r], comme le datif archaïque illo -\- ci aboutit à illoei, illoi, illi.
Ainsi tombe l'élymologie de M. Thomas. Nous verrons plus loin que fausse pour le masculin, elle devient juste pour le féminin qui est ill<s + ei.
' Le vieux français a il, l'espagnol et le portugais ont eu e'ii ; l'italien a dit cUi avant de dire c^/t qui en est un doublet syntactique. Voir la note 2, page 173. Le provençal seul semble avoir hésité ; il a les deux formes, elh qui indique illi et cl qui indique ille. Son article masculin au nominatif est lo (et non comme en vieux français li zzz illi), ce qui indique soit ille, soit illiim. Ces hésitations viendraient-elles d'une action analogique incomplète exercée par qui ? ou serait-ce que les diverses formes des cas obliques auraient réagi les unes sur les autres ? Au féminin, eVia vient évidemment du masculin elh ; l'oblique leis s'emploie également comme sujet, etc. Cf. ce que nous venons de dire sur l'accusatif illuni.
* Nous-même nous avions admis cette dernière étymologie.