ILLE ET QUI EN ROMAN
ouvre à la linguisliquo romane des voies nouvelles, mais, nous on avons bien peur, aussi périlleuses qu'attrayantes, M. F. Neumann a proposé du français il une explication qu'il demande aux combinaisons syntactiques où se serait trouvé engagé le latin ille '. Mais cette lijpothèie ne peut tenir. Pour ne pas interrompre le cours de notre démonstration noLH en rejetons en note la discussion -, retenant ici la conclu -
' Voir la Zcitschrift f. roman. PhiloL, 18S4, p. 243 et suiv. cl spécialemeut p. 260-262.
' Ille, d'après M. Neumann, élait suivi dans la phrase tanlûl d'un mot commençant par une consonne (admctlous far exemple ille veiiit), lanlot d'un mol commençant par une voyelle (par exemple ille hubc). Le gallo-roman ille ceiiit devait devenir le français chicnt ; le gallo-roman ille habct devait donner successivement ïlleahet, elliahct, clljat, d'oii par réaclion de l mouillée sur Vc, le retour (nullement démontré, disons-le en passant) de l'e initial à i ; cf. cilium ccljo cil (ropproclicment sans valeur) ; le niouillcmenl disparaissant, on a il a. Ce développement phonétique suppose que ille c'j est accentué, car il n'y a pas réaction du i/od iinal sur la voj'elle précédente quand elle est atme. M. Neumann explique de la même façon les faits analogues que présentent le provençal, l'italien, etc.
Assurément M. Neumann a raison de voir dans ille un pronom accentué ; car les pronoms personnels sujeU ne connaissent tous à l'origine qu'une forme, la forme accentuée, alors que les mêmes pronoms régimes sont tantôt toniques, tantôt atones. Ce n■e^:t qu'à partir du xii» siècle que ces pronoms sujets ont pu devenir atones. Et c'est même ce qui explique que nos vos, sujets d'abord toniques, devenus atones à l'époque où 0 fermé aboutissait, Ionique à cti, atone à ou. sont devenus nous vous et non nciis veus.
D'un autre côté, j'accorderais volontiers à M. Neumann que l't du nominatif pluriel il soit dû à l'action régressive de Vi final atone suivi d'une voijclle dans illi : lUï haheiU, cllihalent, clljabcnt, el aiint, ii ont, il ont. Mais qu'il y ait eu un ille [habct] et qu'il ait suivi la même marche, c'est ce que je ne saurais admettre. Sans parler des objections de détail que je viens d'indiquer entre parenthèses, je lui ferai la suivante qui me parait fondamentale.
Comme les laits français sont ici connexes avec ceux que présentent les autres langues romanes, en pjriiculier l'italien, M. Neumann s'appuie sur une remarquable étude de M. Grœber qui, dans sa Zcilsclirift (11, 594-600), montre que les diverses formes de l'article et du pronom italien de la 3' personne sont ducs à l'action dill'érente qu'exerce le sou initial du mot suivant, selon que c'est une vu3'olle ou une consonne. M. Grœber a parfaTtement bien démontré que le pluriel sujet cgli vient d'un illi elli suivi d'une voyelle et que l'i final, mis en hiatus, s'est consonuifié et a agi sur les II qui précèdent. Mais e/^li n'est que la (orme que prend devant une voyelle le pronom cUi suivi d'une consonne. C'est cet clli = illi qui est le primitif.
Or, pareils faits se produisent au singulier. Le nominatif singulier egli est bien clli modifié par un hiatus suivant ; mais c'est clli, usité très longtemps devant des consonnes, qui est la forme piimitive cl qu'il faut expliquer. M. Grœber y voit un affaiblissement de illi elle, et il compare ce changement i celui que présente la deuxième personne du singulier de l'impératif de credo : crede = credi : explication donnée en passant et à laquelle M. Grœber lui-même, j'en suis convaincu, n'attache pas grande valeur ; car cet affaiblissement de crcde en credi est un fait d'analogie de la conjugaison italienne, où l'a caractérise absolument la seconde personne du singulier (cf. le subjonctif dicas =: dlca dichi].
Or, celle forme primitive elli = illi, M. Neumann, avec sa théorie d'un hiatus syntactique, n'en peut rendre coinpie, puisque cette théorie n'explique que le mouillemeut de i'I, et par ce mouiUement en français, croit rendre compte de cet » de il, qui répond, eu apparence irrégulièrement, à un l bref, un e' fermé latin.
Nous voilà donc ramenés à un singulier illi elli qui, comme le pluriel illi elli, devient
siou, à savoir que le latin vulgaire a eu un nominatif ilU, et que l'étymologie phonétique de cet //// a été vainement cherchée jusqu'ici. Cet Hli, irréductible à tout autre type antérieur, rapprochons-le encore de qui; puis reprenons les faits dans leur ensemble.
Ainsi, en Italie, en Gaule, en Espagne, le relatif a un nominatif ;??«', et ille s'y présente sous la forme illi. Dans l'espagnol et le portugais, quand qui disparaît pour faire place à quien quem, illi disparait pour faire place à elle cl.
En Espagne, le datif cui est inconnu, et de même le datif /(//. Au contraire, usité en Italie et en Gaule, il a pour corrélatif dans les mêmes pays le datif ilhii lui.
L'accusatif quem est usité, accentué et atone, en Espagne ; iUum y est usité, accentué et atone. Quem n'est employé que comme atone dans les autres régions ; illum n'y a guère été et n'est plus connu que comme atone. Enfin quem, dans l'emploi emphatique, est remplacé dans ces régions par le datif cui ; illum accentué y est remplacé également dès l'oi'igine par le datif lui, ou disparait graduellement devant lui.
La concordance des faits est absolue : l'une des deux séries a agi sur l'autre ; \-ài[\\e\\e'l qui Oit latin, illi no l'est pas; cui est latin, illui ne l'est pas. Il faut donc conclure que c'est qui qui a transformé, par voie d'analogie, son corrélatif «Y/e. Comment? Evidemment par l'action naturelle du terme exprimant la question sur le terme de la réponse. Du même coup sont résolues les étymologies des nominatif et datif ///*' illui et est confirmée et généralisée l'hypothèse de M. ïobler.
Cette refonte analogique de ille sous l'action de qui trouve encore un appui dans d'autres considérations secondairej et entraîne à son tour de nouvelles conséquences.
1° Pourquoi le datif atone illi s'est-il maintenu intact dans tout le domaine roman, ibérique comme le reste : français et provençal li, italien////, espagnol et portugais U [le], ?Ai(/Ae)'? Parce que f m* était accentué et ne pouvait agir que sur un illi tonique.
2° Pourquoi le féminin singulier illa a-t-il suivi son développement naturel dans les diverses langues romanes ? Parce que qui avait perdu en latin vulgaire sa flexion de féminin; que, d'un autre coté, les interrogations par qid et cui impliquent ordinairement, puisqu'elles sont indéterminées, une idée indéterminée de sexe, et par suite, grammatica-
sous une influence svnUclique ici crjli^ là ilh il. Mais d'oti vient ce singulier illi ellii Evidemment du latin populaire iili = ille modifié par qtii.
11 y aurait encore des objections secondaires à l'aire valoir contre la théorie générale de M. Neumaan, qui u'esl juste que dans certaines limites, mais il est inutile de nous y arrêter, devant celle difficulté capitale, qui nous paraît insurmontaUe.
ILLE ET QVl EN ROMAN
lement, une idée de masculin. Qui n'a donc pu agir que sur le masculin. De là la déclinaison romane de iUa. L'italo-gallo-roman a un ca3 nominatif-accusatif illa et un cas indirect illmus ou Hlai, pour les formes accentuées, un datif [iljli et un accusatif {iljla^m) pour les formes atones. De là l'italien ella et ïei, le provençal elha et lieis, le français elle et lie lei li pour les formes accentuées ', et l'italien li gli la, le provençal li ilh ill, la, le fr.mçais li, la pour les formes atones. L'espagnol et le portugais, qui n'avaient point de datif accentué dans la déclinaison masculine ille (parce qu'ils n'en avaient pas non plus dans celle de qui], n'en ont pas eu dans la déclinaison féminine illa, et la forme e?te a servi au sujet comme au régime direct et au régime prépositionnel. Seules les formes atones illi et illa ont dû se maintenir et en effet se sont maintenues : li [h) la; Ihi [Ihe] a.
3° Observations analogues pour le pluriel. L'italo-gallo-roman, sans plus s'inquiéter de qui, qui avail jwdu son -pluriel, disait illi, illorum, illns, sous l'accent, et atones illorum, illos. Pourquoi illorum et non illis? Parce que, ayant depuis longtemps perdu l'usage syntactique de possessif de la pluralité que possédait suus, sua, suum, il avait remplacé ici son adjectif possessif par le génitif du démonstratif illorum; il était dès lors inutile de garder illis à côté de illorum, et celui-ci en prit la place. De là le français //, lor, cls eux, le provençal ilh, lor, elhs. Quant à l'italien qui dit egli^no), loro, a loro, il n'a pas de forme correspondante à illos parce que illos eût donné egli qui se serait confondu avec le sujet (gli^-. Hors l'accent, illorum et illos se maintiennent partout : français et provençal lor, los les, italien loro, gli li. — Au fémi-
• Nous adoptons ici l'élymolo^ie de M. Thomas illae + et pour Tital. et !e fr., illa + tus pour le prov. Il est à remarquer en effet que le génitif lalio illius = illi -{itis et le datif latin illi =^ illo -f- ci ne sont ijtymologiquement que des masculins. Le latin classique, ayant, dans cette comtjiuaison, perdu le sens d'un masculia primitif, a étendu cette forme au féminia, alors que ia langue vulgaire, plus logique et plus conservatrice, aura dit régulièrement illa -{- iiis eliiiiis (conservé par le provençal) et illte + ei illiH (retenu par l'italien et le français). M. Thomas cite le ijiseiiis du C. I. L., 111, 2S7. On peut y ajouter le illae d'une iuscription de Pompéie, C. 1. L., IV, 182, qui montre le maintien du datif léminia primitif correspondant à l'archaïque masculin illo, et le illei et le ipsei du Corpus, I, 1194 et 204, qui, ce semble, confirment le illei déjà signalé par M. Paul Meyer [Bomania, XI, 163) dans une inscription du premier siècle conservée à Poitiers (v. Suite!, dos Aiiti^. de France, 1S73, p. 82 et suiv.).
— Le maintien du datif atone masculin et féminin illi, dans le français masculin et féminia li atone, et la réduction de lei tonique à un li féminin tonique, donnent donc une seule et même forme li qui, masculine, est toujours atone, et féminine est tantôt atone, tantôt accentuée. Ainsi ce n'est pas le même li qu'on trouve dans les deux phrases : li parle [= à elle) el je parle à li (^ à elle). Dans tous les vers du viens français qui ont un li à l'accent rythmique (lin du premier hémistiche ou du vers), ce li est invariablement un féminin, et représente par suite illèi illae + ei.
^ Le provençal offre un moyen terme entre le fr. et l'itdl., car il dit aussi bien lor, de lor, a lor que elhs, de elhs, à elhs : il y a eu confusion entre les deux formes et assimilation comme au Eingulier (voir plus haut). En vieux français, dans des textes
nin iUas (sujet et régime) et i/lorum, substitut de illarinn, donnent de même à l'accent cUc[!w], loro ; elles, leur ; elJias, lor, et atones, Je, loro ; Jes, lor ; las, lor '.
Dans la péninsule ibérique, le maintien de suus sua simin comme possessif de la pluralité rendit inutile illonim qui disparut sans laisser de trace. Dans les formes toniques, par suite, le nominatif se confondant avec l'accusatif, on n'eut plus que illos illas comme pronom unique qui rendit à lui seul les fonctions diverses que le français exprime par j7, leur, eux ou elles, leur et que l'italien rend par egli, elle et loro. Dans les formes atones, illis reparut naturellement, comme au singulier, à côté de illos, illas : lis les, Uris Ihes, los las.
Ainsi s'expliquent, par le jeu libre d'un développement que ne gênait pas l'action de qui, les formes diverses, et en apparence irrégulières, du pluriel illiet illas.
4" Il va sans dire que qui a agi soit directement, soit par l'intermédiaire de ille illi, sur eccille cccilli = icil et sur isle et son composé ecciste eccisli :=^ icist, d'où le datif masculin en -«/ (et féminin en -ei, ce qui semble indiquer l'action indirecte de illa). Pour l'accuiatif, le départ des formes accentuées et atones offre trop de complications pour affirmer dès l'abord qu'elles suivent le sort de quem nti et de illum illui.
5° L'article dans le vieux français indique un primitif illi : on avait proposé pour rendre compte de cet illi un tjpe illïc, et M. Fœrster a signalé * les impossibilités phonétiques de cette forme. Lui-même n'a pas cru pouvoir rendre compte de ce li autrement qu'en admettant une réaction du nominatif pluriel sur le nominatif singulier. Toutes ces difficultés seront désormais écartées ; et il résulte en même temps du fait la preuve matérielle que la formation de l'article est postérieure à l'action analogique exercée par qui sur ille; ce qui n'a rien de surprenant du reste, car le changement de ille est latin et l'article est de formation romane.
{.IMan^cs Scnici; 1887, Uo-lo7.)
bourguignons, on trouve des traces de celte confusion : contre lor, in illos ; en cont, c loiir, in cis [Romania, Vil, 226).
' Si en français illorum atone est représenté par leur et non loiir, il faut y voir une influence de illorum au sens possessif qui était habituellement accentué [la leur chose) et l'est encore comme pronom possessif : le leur.
' Zeitschrift fiir romanisc' e Philologie, III, p. 493,