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LES PRÉPOSITIONS EN, ENZ, DEDANS, DANS IST

l'autre, la langue donne une partie des sens généraux de en aux nouvelles particules sorties de infiis : enz, em en, dedans, dans. Puis successivement, enz en succombe devant dedans préposition, em devant dedans adverbe. Au xvi° siècle, oie et es, contractions de en le et de en les, disparaissent, et la préposition en, grièvement atteinte par cette disparition, voit s'enrichir de ses dépouilles non seulement la préposition à, mais encore un dérivé de enz, dans qui vivait jusqu'alors d'une vie obscure, relégué peut-être dans l'usage le plus vulgaire, et qui prend soudain un riche développement, puisque non seulement il restreint le domaine de en, mais encore celui de dedans réduit à la' fonction de simple adverbe.

Si l'on compare cette histoire de in et Inliis en français à l'histoire des mêmes prépositions dans les langues voisines, l'italien, le provençal, ou l'espagnol, on est frappé de la fixité relative qu'elle présente dans ces langues. Exemple curieux des vicissitudes que l'esprit mobile de notre race impose à des expressions qui, semble-t-il, devraient être immuables, puisqu'elles sont chargées de rendre des rapports nécessaires et durables.

Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses

dialectes du IX" au XV" siècle, compose d'apros lo dépouillement de tous les plus importants documents manuscrils ou imprimés qui se trouvent dans les grandes bibliothèques do la Franco et de l'Europe et dans les principales archives départementales, municipales, hospitalières ou privées; publié sous les auspices du Ministère de l'Instruction publique, par Frédéric Godefboy. Paris, Vieweg, 1880; 8 fascicules parus grand in-l" (lettre A culière et B-Sfs'slir) ; pages iv-6'32.

Qui do cous n'a rêvé un dictionnaire général de la langue française qui, suivant l'usage de la langue, depuis les origines jusqu'à nos jours, à travers toutes les variétés dialectales, recueillerait non seulement tous les mots communs de la langue littéraire et parlée, mais encore les noms propres de personnes, les noms propres de lieux et leurs ethniques et tous les mots des patois actuels : bref, toutes les formes possibles sous lesquelles depuis huit ou dix siècles s'est manifestée l'activité de la langue '?

L'heure n'est pas encore venue de composer un recueil de ce genre, qui dépasse les forces d'un homme. Mais si un pareil travail parait trop vaste, en laissant de côté les mots patois et les noms propres de personnes et de lieux, n'y aurait-il pas à faire un dictionnaire historique de la langue commune, embrassant tous les mots de la vieille langue et de la langue actuelle, dont il suivrait l'histoire de siècle en siècle? travail plus considérable que le dictionnaire de Littré ou celui de Grimm, qui donnent seulement le développement historique de l'élément vivant, et non point de ce qui est sorti de l'usage dans la langue.

C'est ce dernier travail qu'avait jadis entrepris M. Godefroj*. Il avait recueilli des matériaux pour une histoire générale de la langue commune et réuni des exemples de la langue écrite de tous les temps et

do tous les lieux, depuis les origiues jusqu'à nos jours. Nous avons pu voir de près ce prodigieux amas de notes et d'exemples, classés par lettres dans plusieurs centaines de cartons. Mais, quand il s'agit de publier le fruit de tronte-cinq ans de recherches, M. Godefroy recula devant l'immensité du labeur matériel, ou plutôt il ne trouva pas d'éditeur qui vouliit imprimer l'œuvre entière ; il fut ainsi contraint à morceler son travail et à n'en publier qu'une partie.

On dut donc diviser cette vaste unité; mais comment? M. Godefroy crut qu'il fallait courir au plus pressé. Ce qui manque aux lecteurs de notre vieille littérature, c'est un dictionnaire qui les mette à même de comprendre sans peine les textes. L'auteur se résolut à extraire de son manuscrit le dictionnaire de ce qui n'est plus compris de nos jours, c'est-à-dire de la partie morte de la langue.

De là deux dictionnaires : dictionnaire de ce qui est sorti de l'usago depuis la fin du moyen âge et le xvi° siècle ; et dictionnaire de ce qui dans la vieille langue a survécu, est encore aujourd'hui en usage et constitue la langue moderne. Le premier dictionnaire contiendra tous les mots qui existaient dans la vieille langue jusqu'au xvi» siècle, et qui sont morts maintenant, ou toutes les formes et acceptions, aujourd'hui disparues, de mots encore aujourd'hui en usage. — Le second contiendra tous les mots ou emplois de mots nés dès les premiers temps de la langue, ou que l'activité incessante du français a produits dans des temps plus récents, et qui sont encore usités de nos jours. Ce second dictionnaire rappellera celui de M. Littré avec cette différence que, tandis que, dans le dictionnaire de M. Littré, la langue moderne précède la langue ancienne, ici les articles commenceront par la partie historique et les exemples se suivront de siècle en siècle depuis le ix'' jusqu'au xix«. Il sera pour le français, au moins comme plan général, ce que le dictionnaire inachevé de Grimm est pour l'allemand.

A ces deux dictionnaires, M. Godefroy veut en ajouter un troisième : le dictionnaire de la langue savante qui s'est entée sur la langue commune. Cette langue, en bonne partie conventionnelle, individuelle et de fantaisie, ne pouvait être fondue dans un dictionnaire avec la langue commune sans en altérer le vrai caractère. Langue tout à part et artificielle, elle devait avoir son dictionnaii^e spécial.

Tels sont les trois dictionnaires que M. Godefroy a tirés de son vaste manuscrit. De ces trois dictionnaires, le premier s'imprime, et pour les deux autres, la préparation marche de front avec la publication du premier, de telle sorte que quand l'impression de ce dernier sera achevée, les deux autres seront prêts à être imprimés'.

' Ajoutons que M. Godefroy prépare ea même temps ua petit glossaire à l'usage des étudiants, qui contiendra tout le lexique de la vieille langue avec les définitions

190 ÉTUDES FIL\NÇAISES

Voilà le nouveau plan que des exigences purement matérielles ont imposé à l'auteur.

Devant la difficulté matérielle, il n'est pas de critique qui tienne. On peut regretter que M. Godefroj ait été obligé de morceler son œuvre, ■ mais on ne saurait lui en faire un reproche. Le public doit subir avec lui une nécessité à laquelle il n'a pas pu échapper.

Mais, en admettant que M. Godefroy ait dû ne livrer au public qu'un fragment de son dictionnaire, la solution qu'il a adoptée est-elle la plus satisfaisante? N'y en avait-il pas de meilleure à faire prévaloir ? Une seule était admissible : il fallait donner le dictionnaire complet de la vieille langue jusqu'à une époque déterminée, soit la fin du xiii° siècle, soit la fin du xvi<=.

Dans un dictionnaire historique qui suit le développement de la langue depuis les origines, on est toujours libre de s'arrêter aune époque quelconque, sans courir le risque de manquer aux exigences de la méthode scientifique. S'arrêter au xiv« siècle ou au xvii° est tout aussi rigoureux que s'arrêter au xix". Dans ce dernier cas, l'auteur embrasse toutes les périodes de la langue jusqu'à la dernière, qu'il voit; dans les cas précédents, il se fait le contemporain des hommes du xiv° ou du xvi= siècle et donne le tableau complet de la langue jusqu'à l'époque où il vit par la pensée. Dans tous les cas l'œuvre est complète et offre un ensemble organique. M. Godefroy pouvait donc et devait donner le tableau complet de la vieille langue en s'arrêtant à l'un de ces deux termes.

Il y avait un grand avantage et un inconvénient plus grand encore à prendre pour limite le xiv" siècle. L'avantage était de présenter la langue française sous la forme la plus parfaite qu'elle ait connue dans son développement quinze fois séculaire, alors que son lexique est l'œuvre des forces naturelles du langage, que les mots ont encore leur pleine et entière acception primitive, que le vocabulaire n'est pas encore ou est à peine atteint par l'intrusion de mots de formation savante. Un pareil dictionnaire offrait aux l'éflexions d'un écrivain ou d'un grammairien un des plus beaux domaines qu'ait jamais présentés une langue.

L'inconvénient, c'est que s'ari'êter à la fin du xiii" siècle, c'était se condamner à être incomplet, un grand nombre de mots qui appartiennent sans conteste à la bonne langue du moyen âge, au fonds primitif, ne paraissant pour la première fois que dans les écrivains du xiv" ou du Sv'^ siècle. M. Godefroy, dans certains cas, est obligé de

et les explications, mais sans les exemples ; sorte de sommaire du Dictionnaire général, plus commode à manier dans les lectures rapides, et plus abordable aux étudiants.

descendre jusqu'à la lin du xvi- siècle et même jusqu'au milieu du xvii" pour j retrouver les derniers témoins d'usages anciens de la langue. En ne consultant que les testes du xii'= et du xni° siècles, il se privait volontairement d'une importante source d'informations et ne donnait qu'un lambeau de dictionnaire.

Ce qu'il j avait donc de mieux à faire, c'était de prendre pour limite la fin du xvi" siècle, de donner le tableau le plus complot de toute la langue passée jusqu'à l'aurore de la langue moderne, et de fondre dans une seule œuvre le dictionnaire que M. Godefroy publie en ce moment avec la partie historique du deuxième dictionnaire qu'il prépare. L'œuvre, ainsi comprise, perdait de son unité, mais gagnait en vérité et en profondeur. Elle présentait les aspects multiples que dix siècles de langue parlée, cinq siècles de langue littéraire avaient successivement donnés à notre idiome. Le dictionnaire de la langue savante pouvait être fondu dans les deux autres.

Au lieu de diviser son dictionnaire historique, comme il l'a fait, en trois fragments, M. Godefroy n'avait qu'ç le diviser en deux parties, donnant l'une tous les mots connus de la langue depuis les origines jusqu'au XVI' siècle, l'autre tous les mots emploj-és depuis la fin du xvi° siècle jusqu'à l'an de grâce 1881. Cette deuxième partie, toute morcelée qu'elle paraissait, se rattachait naturellement à la première. Pour suivre l'histoire d'un mot, on n'avait qu'à prendre les deux articles correspondants dans les deux parties. L'unité était bien rompue matériellement, mais non logiquement. Les deux parties non seulement se complétaient, mais se rejoignaient, formaient un tout organique. M. Godefroy qui, dans ses notes, avait classé ses exemples de siècle en siècle, dans l'ordre alphabétique, n'avait donc à donner, pour le moment, à l'impression que la première partie de chaque article, en arrêtant ses exemples au xvi» siècle. Son travail d'élimination recevait une simplification considérable, et en satisfaisant aux exigences de la méthode scientifique, il s'épargnait un vaste labeur de remaniement.

Au lieu de cela qu'a-t-il fait ? Il s'est condamné à une étrange et minutieuse révision, dans laquelle il a éliminé, pour les reporter ailleurs, soit les mots, soit les acceptions de la vieille langue qui ont vécu jusqu'à ce jour, labeur eftVaj^ant dont l'unique résultat a été de désorganiser la teneur de tous les articles et d'en faire le plus souvent des fragments sans unité.

M. Godefroy, dans son avertissement, écrit les lignes suivantes ; « Ce fragment, qui ne formera pas moins de dix volumes in-4", con^ tient tous les mots de la langue du moyen âge que la langue moderne n'a pas gardés. Lorsque nous enregistrerons des mots conservés, ce ne sera que pour certaines significations disparues. Il suit de là qu'il ne

faut pas toujours s'attendre à trouver une classification satisfaisante du sens des mots que nous citons, puisque tel sens ancien peut dériver d'une signification encore aujourd'hui vivante que nous supprimons si/slêmatûjuement. »

Ces lignes contiennent la critique la plus nette et la plus franche qu'on puisse faire de la méthode que l'auteur a employée. Du moins at-il la bonne grâce d'aller au devant des reproches et d'en atténuer ainsi la portée. Mais le mal n'en est pas moins réel. Il n'est guère de pages où le lecteur, curieux de suivre le développement et la succession d'un sens primitif dans la série de ses significations secondaires ou des mots dérivés qu'il produit, ne voie sa curiosité mise en défaut devant ces fragments épars et incohérents des familles de mots qu'il examine. AveiKjléement, aveuglelé, aveufflir, arenylissement, toute la famille à'avcui/le se déroule sous les yeux du lecteur; le chef de la famille, aveugle, seul fait défaut, parce qu'il a eu le bonheur de vivre jusqu'à nos jours. Je ne cite qu'un exemple, j'en pourrais citer des centaines ; il suffit de feuilleter au hasard le dictionnaire. Du même coup, l'intérêt si vif qu'offre à la lecture un dictionnaire bien fait, où chaque article apporte au lecteur le déroulement systématique des diverses acceptions de mots, cet intérêt est brisé, détruit. On n'a plus devant soi que des fragments sans vie, disjecla memlra.

Une fois résigné à ne donner que ce qui est mort, soit en fait de mots, soit en fait d'acceptions, et à écarter de plus les mots disparus de la langue savante du xv" et du xvi° siècle, comment l'auteur a-t-il fait le départ entre ce qu'il devait actuellement accueillir et ce qu'il devait réserver? Pour la langue populaire, il laisse de coté tous les mots encore vivants aujourd'hui ou toutes les acceptions encore vivantes aujourd'hui, quelle que soit la forme, ï orthographe que ces mots aient eue dans la vieille langue. Areugle s'étant maintenu, le dictionnaire ne donnera pas avule, ou aveule, qui sont les formes vraiment françaises du mot. Mais alors pourquoi donne-t-il achoison, au lieu de le réserver pour occasion ? Pourquoi donner la plupart des sens à'acomplir encore vivants aujourd'hui ? quelques-uns cVacoler ? Pourquoi mettre acouhler, qui est une autre forme ô.'accouplcr ? acuseor qui est la forme populaire d'accusateur? (uljacences encore existant au sens de terres adjacentes à? aie, aiue et aidier, conservés dans aide et aidier? aiguë et ses variantes, représentées par eau ? ajou qui s'est conservé dans la forme moderne (corrompue sous l'influence <\q jonc), ajonc? alsi, au sens propre de aussi qui est la forme moderne ? alirui, autrui, dans les premiers emplois cités? amee, c'est-à-dire aimée, au sens de lien aimée, amante? administrer au sens de gouverner? anti et antif, rajeunis dans antiqvc? aplique, ajwrt, conservés dans le français moderne? Dans les mots conservés, il donne les acceptions vieillies.

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Pourquoi omettre alors lalais au sens de verge ou de brin, et ne pa5 même indiquer la forme ancienne halain ? Comment ne trouve-t-on pas d'article lachcler, mot dont le sens et la forme même sont diflerents en ancien et en nouveau français? etc. Le principe adopté par M. Godefroy présentait dans l'application trop do difficultés, soulevait trop de problèmes et de trop délicats pour que l'auteur ne se heurtât pas fréquemment à des inconséquences et des contradictions. Quant aux mots de la vieille langue, disparus de la langue moderne, il en suit régulièrement l'histoire, quand il y a lieu, dans les patois modernes, histoire fort intéressante, et qui rehausse la valeur de tous ces articles. Il a donné là des développements qui n'auraient pu trouver place dans le deuxième dictionnaire, puisque celui-ci n'offrira aucune tête d'articles à laquelle on puisse les rattacher. Nouvelle inconséquence, heureuse, il est vrai. Grâce à elle, on assiste à l'histoire complète des mots de la vieille langue dont les derniers souvenirs vivent çà et là dans les patois. En revanche, on n'a "que des fragments d'articles pour les mots qui ont eu un sort plus heureux dans la langue. Cette inégalité de traitement donne un caractère singulièrement mélangé à l'ensemble de l'œuvre.

Pour les mots savants, le départ offre les mêmes incertitudes. A quelle marque reconnaître que telle formation savante est trop artiflcielle et est d'un usage trop individuel pour être adoptée dans le dictionnaire ? Qui dira pourquoi tels mots sont accueillis et tels autres omis? Pourquoi l'ejeter asf/viiomien, usité dès le xii° siècle, alors qu'on accueille ciccte (vinaigre), adenercr, adeneralion, adeqtier, adepfioii, afjiaho», aygere, aâiiivedion, agrcre, agraricn, amendacion, amphiboloijicn (Nie. Oresme), aiiathcmatisacioit, etc.?

Dans tout cela, l'auteur a suivi plutôt son sentiment qu'une règle rigoureuse et précise. Il est vrai que dans les premières pages d'une œuvre de ce genre, les tâtonnements et les inconséquences sont inévitables, et que la règle se précise à mesure qu'on avance dans le travail. Mais pourquoi avoir voulu, comme à plaiiir, aller au devant des inconséquences et chercher à augmenter les difficultés d'une tâche si hérissée, au lieu de suivre le plan qui avait d'abord été adopté et qui ensuite a été si étrangement désorganisé.

Lorsque nous faisions ces observations à M. Godefroy, il nous répondait qu'il fallait d'abord courir au plus pressé et donner la partie du dictionnaire qui pouvait être la plus utile aux étudiants, et qu'ensuite pour un dictionnaire complet de la vieille langue jusqu'au xvi<' siècle, ce n'est pas dix volurjes qu'il aurait fallu, mais bien vingt.

Ces raisons ne sont que spécieuses, car il est aussi utile et profitable de donner aux étudiants l'intelligence complète de la vieille langue en faisant passer sous leurs yeux toutes les significations que les mots ont

pu avoir au moyen Age à la fois dans l'ordre de leur développement naturel. Quant à l'étendue de l'œuvre, il est toujours possible de faire court en restant complet. Nous verrons plus loin l'excessive richesse de M. Godefroy en exemples, richesse qui devient parfois encombrante. Avec plus de discrétion et un choix plus réservé, M. Godefroj aurait pu sans grande difficulté faire tenir dans ses dix volumes la langue complète du moyen âge jusqu'à la fin du xvi'= siècle.

Pourquoi donc ne s'est-il pas imposé cette discrétion et ce choix ? Parce que M. Godefroy est avant tout un collectionneur. Il attache moins d'importance aux groupements des mots, aux classements des sens, qu'aux mots eux-mêmes. Il a regret à sacrifier des exemples qui sont autant de témoins réels et visibles des usages de la langue. Toutes les richesses qu'il a accumulées dans trente-cinq ans de recherches, il ne peut se résigner à les garder par devers lui, sans en faire profiter le lecteur. Il lui apporte sa récolte tout entière, et la mettant à sa disposition, lui dit: Voilà ce que j'ai trouvé, tirez-en maintenant le parti qu'il vous plaira.

Cette œuvre, telle que l'auteur nous l'off're, avec ses défauts qui sont de méthode et ses qualités, il est temps de l'apprécier. Nous avons à suivre les articles du dictionnaire, en examinant les diverses questions qui se rattachent à la nomenclature, aux définitions et classements de sens et aux exemples. Nous avons sous les yeux la lettre A tout entière, avec le commencement de la lettre B ; par suite, nous avons, grâce aux nombreuses compoiitions de mots avec la préposition a, comme un abrégé et un sommaire du dictionnaire.

Ce qui frappe tout d'abord dans le dictionnaire, c'est la richesse de la nomenclature et l'étendue des dépouillements. Que de mots obscurs, ignorés, qui viennent pour la première fois sous les yeux du lecteur solliciter son attention et éveiller son intérêt ! Ce sera là le vrai mérite de M. Godefroy, l'éminent service qu'il aura rendu à l'étude delà langue française. Ce serait faire une sorte d'injure à l'œuvre que d'essayer même de la comparer, quant à la richesse de la nomenclature, aux nombreux glossaires tentés, essayés jusque aujourd'hui, glossaires de Sainte-Palaye, de Roquefort, de Henschel, etc. Ceux-ci doivent rentrer dans l'ombre, efiacés et absorbés par l'œuvre de M. Godefroy.

Le dépouillement s'étend sur une quantité prodigieuse de textes publiés ou manuscrits. Ce ne sont point seulement des textes courants, devenus classiques, mais des documents à peine signalés ou analysés, des archives locales que les historiens consultaient bien, mais que les lexicographes n'avaient pas songé à utiliser. Les archives du Nord, déjà dépouillées par La Fons-Mélicoq dans un glossaire inédit, apportent un contingent considérable de mots spéciaux, pour la plupart inconnus, et qui sont presque tous autant d'énigmes. La Suisse

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romande nous fournit des formes du xiv° siècle dont on ne soupçonnait pas l'ancienneté. Les diverses provinces du centre, de l'est, de l'ouest, nous livrent avec leurs archives nombre de mots et d'exemples locaux.

Cette richesse de la nomenclature fait revivre la vieille langue sous ses faces diverses, langue littéraire et langue technique, langue des écrivains, des jurisconsultes, des savants, des industriels, des artisans. Cette récolte forme un vrai trésor de la langue française.

Non point qu'il n'y ait des omissions. Dans une enquête aussi vasta que celle à laquelle s'est livré M. Godefroj, ce serait exiger au-delà des forces humaines que de demander des dénombrements parfaits. Quand on dépouille un texte, pour y chercher les mots commençant par une lettre déterminée, on a bien des chances de ne pas faire d'omission. Mais quand l'attention doit se reporter à la fois sur les vingt-quatre lettres de l'alphabet, il serait bien difficile qu'elle ne se lassât pas en quelques points, et que des mots intéressants ne lui écliappassent. Nous en signalerons ici quelques-uns : aasprir. ahaiulcr, adcce, acaïr, acorctas, afirer, afit, ageliner, aiol (au sens donné dans le Roman de Rou, éd. Andresen, v. 346), alevée (s. f. « plant nouveau »), amable [ainahlelé est présent), asorhir, astronomien, avUonir, — ahiler (au sens de s'attaquer à), aforcer (au sens de faire violence à une femme, à une fille), s'apercevoir (au sens de prendre ou reprendre possession de soi-même, au propre et au figuré), al ainz que (= le mieux que [possible]).

Ces omissions sont fort excusables dans un ouvrage, et un premier ouvrage de ce genre. De nouvelles lectures permettront à M. Godefroy de compléter son dictionnaire, et vraisemblablement le supplément qu'il prépare à mesure de l'impression sera assez riche en mots oubliés pour former un volume considérable Être complet est un idéal qu'il faut se résigner à ne pas atteindre. On peut dire dès à présent que tous ceux qui recueillent depuis un certain temps sur l'ancien français des notes lexicographiques trouveront encore largement à ajouter à l'inventaire de M. Godefroy, mais qu'il n'en est pas un qui ne trouve encore beaucoup plus à y recueillir pour la première fois.

Les mots une fois recueillis, il faut rédiger les articles. Ici commence un travail de critique singulièrement délicat. Et d'abord, parmi ces mots, il en est qui n'ont d'auti'e autorité que des fautes de copistes, ou des erreurs d'éditeurs. Ces mots doivent être éliminés sans aucun égard. Les inscrire dans le dictionnaire comme articles avec exemples à l'appui, c'est leur donner une autorité à laquelle ils n'ont'aucun droit'. Sur ce point, M. Godefroy n'a pas été assez sévère. Il a recueilli trop

' [A notre avis, le mieux serait d'enrciristrer tous ces mots à leur ordre alphabétique, en indiquant qu'ils sont fautifs et en renvoyant à l'article où ils figureront sous leur vraie forme. — Note de la Rédaction de la Romania.]

facilement de cei mots qui n'ont jamais existé dans la langue : leçons erronées de manuscrits (M. Godefroy sait mieux que nous avec quelle inintelligence et quelle facilité d'erreur les scribes copiaient les manuscrits) ; fautes d'éditeurs que M. Godefroy accepte avec trop de confiance ; erreurs mêmes de M. Godefroy, qui a parfois mal lu ses textes. Voici des exemples :

aalse, adj., « plusieurs de ces exemples pourraient s'écrire en deux mots : a aise » ; — tous les exemples cités.

aasacr, « mot douteux, assiéger : « ont conseil pris à'aasaer a force Paris » (Benoit) » ; — mot barbare, vers faux, lire aseir.

alaplisier, « on pourrait lire ces deux mots : a iapiisier ». — Assurément, il n'y a que cela à lire.

allente, dans deux vers barbares et inintelligibles empruntés au Bidl. du Bihlioph. (Il, 240) : Et autre deux en di/apcnle Od siini tomes e tomes ahlente. — Le dernier vers est faux d'ailleurs (M. Godefroy les dit tirés du Livre as lais, pour la Lumière as lais).

aTjiiurai/e. M. Godefroy propose la correction abuiinage ; il faut abiivrage (cf. l'art. Aloivrage) ; en tout cas la forme ahiurage ne devait pas être admise.

achation ou macJianio/i, dans un vers d'ailleurs faux ; l'un est aussi impossible que l'autre ; le texte où se trouve ce monstre existe dans de très nombreux manuscrits, qui auraient permis de corriger l'édition où il figure.

achreier. « mot douteux dont le sens semble être : donner, octroyer » . Exemple unique, un vers de Garnier de Pont-Sainte-Maxence, où ce mot achreier fait un vers faux ; lire tout bonnement achareier ou acharier.

acomlle, adj. ; lire a coinhle.

aconqueremenches, ex. unique ; lire sans doute soit aconqueremeiits, soit acoiiqueranches.

actaîier, d'après actnlerai (= achèverai) ; lire sans doute achaherai.

adchant (éclosion), forme barbare que suffit à faire exclure l'article an [au addoant] qui la précède dans l'exemple cité.

aerc, « s. m. ? : le fer tranchant ti mist el cors 0 l'acre bote U cuir fors (Tristan I, 4013, Michel) » ; — lire acier.

agenoailteement, lire agenouilleement .

aguette, espèce d'oiseau ; lire agrclte ou aigrette.

aJmcier, rassembler, entasser ; exemple d'Ogier, vers faux ; lire huciet ou huchier.

alant, dogue, chien de chasse, lire alan (espagnol «fa/w) ; la forme aktjti n'est qu'une mauvaise orthographe récente,

amain, adj. ; lire a main, locution adverbiale.

amissier, leçon mauvaise du Bok de '^"ace, donnée seulement par le

texte sans autorité de Pluquet ; lire avec Andresen amaissier. amat, exemple unique : Adam enfui dolent et amat, vers faux ; lire mat. ancedis, « probablement ancêtre », exemple unique tiré du Eoncisvals

de Bourdillon, texte de fantaisie sans valeur. anfaim, affamé. Exemple unique de VTsopet. Lire sans doute en faim, ajjartiner, faute évidente pour apartcnir. apenoir, expier : les deux exemples cités indiquent qu'on a là des

variantes dialectales pour espenoir et espenir. rt^'ffs/fiwV, infinitif, qui n'a jamais existé, pour «;■«/«•, tiré, à tort, du

parfait arestiiit et du participe aresfeii, etc., etc.

Nous aurons occasion d"en citer d'autres plus loin ; rappelons seulement encore ici l'adjectif hes, en repos, content ; il faut lires lies.

Les mots recueillis se présentent avec des variantes multiples et des différences orthographiques considérables. Quelle est la forme à adopter pour en faire la tête de l'article ? La solution la plus juste consiste à prendre la forme française du moyen âge, et à la faire suivre de toutes les variétés dialectales ou de toutes les formes diverses dues aux caprices des auteurs ou des copistes. C'est bien la solution adoptée en principe par M. Godefroy, qui rejette à leur ordre alphabétique toutes ces formes multiples, en renvoyant à la forme française pour le corps de l'article. Toutefois, ce principe n'est pas toujours appliqué avec si!ireté et rigueur. D'un côté en effet, les diverses formes citées dans les exemples ne figurent pas toujours en tête de l'article ; elles ne sont pas toujours rappelées à leur ordre alphabétique avec renvoi à la forme qui constitue l'article ; enfin certaines formes renvoient quelquefois à des articles qui manquent. De l'autre, il y a hésitation dans le choix des formes qui doivent constituer les têtes d'articles. Après avoir adopté les formes en al comme formes de tètes d'articles [albe, alçor, altaicjne, etc.), M. Godefroy reporte à lau les articles iaîsent, hanche et sa famille, laiidequin, etc. Il admet tantôt le préfixe ad sous la forme simple et française «, tantôt sous la forme ac {accoier, etc.), ad[adjom~ ture, adjoiislances, etc.), af[affcner, affiler, etc ), al {alluitier, etc.). Les mots en o fermé sont tantôt cités avec l'o, tantôt avec Vou. Adoler est plus fréquent que adouler, qui fait la tête de l'article ; adoler même manque à son rang alphabétique. En revanche, l'adverbe de adouler est à l'o : adoleement et non adouleement. On trouve à an des piots qui doivent figurer à en (ampas, anfain, anservante, anuiant). Inversement on voit figurer comme têtes d'articles des formes secondaires : aengler pour aangler, aressier pour arecier (cf. drecier), afaitiement pour afaitieement, afammer pour afemmer, afelardir pour afaifnrdir, afichiemént pour afichieement, affisceler pour afficeler, afroier pour afreier, acjensir pour

agencir, ageter pour ageiier, aiUevain pour ailevln ou mieux aJerain. Il fallait choisir la forme principale du dialecte français, celle qu'indiquent les lois de la phonétique étymologique.

Il n'y a pas à objecter que plus d'une fois cette forme fait défaut, et que dans l'usage général du français au xii* ou au xiii° siècle, telle forme dérivée a pris la place de la forme primitive. Ainsi affubler à côté de affilier [acl-filnilare), qui est étymologique. Car, de vouloir dresser actuellement l'état exact, précis et minutieusement détaillé de la langue du moyen âge est un pur rêve. Chaque jour, l'étude plus approfondie des textes vient modifier sur quelques points l'idée que nous nous faisons de la langue. Et plus les conquêtes de la science s'étendent sur ce domaine, plus 1 on pénètre dans les détails, plus les points de vue particuliers changent. Aussi, dans cette incertitude oii l'on est d'établir pour nombre de mots la forme ou l'orthographe dominante à telle époque dans chacun des divers dialectes, ce qu'il y a de plus simple et de plus méthodique, c'est d'admettre pour tête d'article la forme, réelle ou Uiéoriqtie, du dialecte français du xii'= siècle. Que M. Godefroy désormais suive rigoureusement cette méthode, les chances d'erreur seront moiins grandes que dans tout autre système, et les avantages seront nombreux, quand ce ne serait que de faciliter aux lecteurs les recherches dans le dictionnaii'e'.

Il s'agit maintenant de constituer les articles. Ici M. Godefroy n'est pas absolument à l'abri de la critique. Il lui est arrivé assez souvent de séparer des articles qui ne devaient en faire qu'un, et de réunir des articles qui devaient être séparés. La règle à suivre ici encore consistait à interroger l'étymologie. Quand un même mot a pris, par suite des diverses lois phonétiques, des formes différentes, il fallait réunir ces formes divergentes sous le même chef ; les variétés dialectales n'ont aucun droit à être séparées de la forme considérée comme normale. Il n'y aurait d'exception à faire à cette règle qu'au cas, très rare en ancien français, où chacune des deux formes aurait reçu de l'usage un emploi spécial et bien déterminé. Tels, dans la langue moderne, chaire et chaise. Mais presque toujours, dans la vieille langue, chacune des formes divergentes a toutes les significations des autres ; il n'y a donc aucune raison pour en faire des articles différents. Au contraire, si deux mots différents par l'ét^'mologie arrivent, par suite des lois de la phonétique, à se confondre dans un même mot, y eùt-il même confusion de sens, un dictionnaire historique doit les diviser et les rendre chacun à sa famille.

' [Le conseil nous paraît difficile à suivre pour M. Godefroy, non qu'il ne soit excellent en lui-même ; mais il suppose une connaissance exacte et complète de la phonétique étymologique des divers dialectes que bien peu de philologues possèdent aujourd'hui sulûsamment. — Béd]

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M. Godefroy, à tort, a séparé aïe et aine, acueilUr et alceuâre, acon~ sivre et aconsivir, agire et agesir (cf. ijlaire et plaisir, faire et taisir), ahuisier et agiiisier, acreu (1. acreiis] et acrous, accoier et acoier, aardoir et aerdre, ajuirie et aiwe, l'adj. J«?- et haron, aniesir et amaisir, anti et fl«y</, l'interjection ff^« et le verbe agarer, andief et andier, amil, amin et ami^ angroh et angros, ajrrismement et aproismement, algier et ff^/f<, etc., etc. Dans ces séries de mots, l'étymologie est la même et les variétés de forme n'ont qu'une valeur secondaire.

Mais en revanche il a eu tort de réunir {claim d') aherse qui vient à'acrdre avec aherse de irpicem, aflamer (de flame = flamma) et aflamier (de flamle = flammula) ; de rapprocher de adeser ( addesare , addensare) le picard adheqaier qui reporte à un type latin en-care ; de rapprocher de arder le picard asir qui doit être d'origine germanique, de adevine subs. f. le wallon adevina, qui doit être adevinal subs. m. {^ad-di finale). Dans adidre, aduif, il faut distinguer docere et ducere. L'exemple de l'Inleniellc consolation de adhérer est placé à tort au verbe acrdre. Agréer (un chemin) n'appartient pas au verbe agréer, rendre agréable, mais à un autre agréer, qui est omis, composé de a et de gréer (disposer, arranger) et dont le substantif verbal est agroi ou agrai (aujourd'hui agrcs\ recueilli par le dictionnaire. Areer venïerme deux verbes, l'un composé de raie, l'autre du radical red qui se trouve dans conreder conreer corroyer, et est d'origine Scandinave, etc., etc.

Allons plus loin dans notre examen. Après les têtes d'articles, on s'attendrait à trouver l'étymologie ; M. Godefroy la supprime systématiquement, sans doute parce qu'en bien des cas elle reste inconnue et impénétrable. M. Godefroy ne songe à donner au public savant que des éléments d'information ultérieure et n'a pas la prétention de faire œuvre de critique et de science personnelles. De là cette réserve et ces scrupules, réserve et scrupules que nous comprenons bien, non sans regretter toutefois que M. Godefroy ne se soit départi quelquefois de la règle de prudence qu'il s'est imposée. Dans bien des cas, l'étymologie était facile à reconnaître et à indiquer ; et cette étymologie aurait donné à la lecture des articles une clarté et un intérêt dont l'auteur se voit forcé de les priver. L'étymologie met sur la voie du sens primitif, et permet de classer les significations avec plus de sûreté et de précision . Si M. Godefroy s'était imposé cette tâche, non dans toute son étendue, mais dans les cas où elle est le plus facile, peut-êti'e la composition de ses articles s'en serait-elle avantageusement ressentie '.

' [Nous pensons que M. Go'lefroy, s'étant sagement abstenu de s'aventurer sur le terrain si périlleux de l'éiymolor^ie contestable, a fait œuvre conséquente en renonçant à toute élj-mologie. La limite entre ce qui est sûr et ce qui est douteux varie selou la science de chacun, et si une fois on abandonne le principe salutaire de l'abstention, on ne sait plus oii s'arrêter. — Ri'd.]

En effet, une des parties faibles du dictionnaire est la définition et le classement des sens. M. Godefroy ne s'est pas assez attaché à en serrer de près la signification et à en montrer la filiation et le développement. Je ne parle naturellement pas des articles systématiquement incomplets, qui ne présentent que les significations disparues aujourd'hui de l'usage, et dont les significations encore vivantes, qui permettent de les relier entre elles et d'en montrer les dépendances et les rapports, ont été volontairement supprimées. Mais je parle d'articles complets par eux-mêmes, de mots qui ont eu toute leur vie dans la vieille langue, ont vécu et sont morts avec elle, et qui, par suite, doivent présenter un système bien coordonné de significations. Eli bien! ces articles en général, qui sont nombreux dans le dictionnaire, sont peu satisfaisants. Les définitions sont trop lâches, les acceptions diverses mal reliées. Les sens ne se suivent pas dans leurs divisions et subdivisions, marquées par des numéros d'ordre qui indiquent les genres et les espèces. Ils viennent le plus souvent les uns au bout des autres sans qu'on voie nettement pourquoi ils occupent telle place plutôt que telle autre. En un mot la précision et la rigueur font défaut dans cette partie de la tâche de M. Godefroy, la plus ardue, il est vrai, et la plus délicate. Il aurait pu l'améliorer sensiblement s'il avait tenu plus do compte des recherches si fructueuses qui depuis quelques années ont été faites tant en France qu'en Allemagne sur ce domaine. Non seulement il n'y renvoie jamais ses lecteurs, ce qui lui aurait souvent permis d'être à la fois précis et bref; mais il parait ne pas les connaître fort bien lui-même.

Il n'est guère de page qui, à ce point de vue, ne prête à la critique. Nous ne citerons que quelques exemples :

Amenée, « action d'asséner un coup arec violence ». Exemples : si grant amenée ; moult riiisie amenée. — On voit que l'idée de violence est uniquement contenue dans les épithètes qui accompagnent le nom.

Apertise, « franchise indiscrète : Pour la Irop grande apertise et la légèreté, etc. [Livre du chevalier de La Tour). Trop grant apertise n'a mestier [id., iliid.) ». — Ici encore le sens d'indiscrétion dans la franchise se trouve, non dans apertise, mais dans l'épithôte trop grande. Le sens même Ci& franchise donné à apertise est fort douteux.

Aventui'è, « heureux : Fut ele bien aventurée (Wace) ». — Ici aussi l'idée de bonheur vient de l'adverbe bien, qui modifie aventurée.

Aposté, « abominable : Corrumput sunt e sunt fait aposté en félunie (Ps. de Cambridge, LU, i, Michel) ; latin aborainabiles ». — Le latin abominahilcs traduit, non aposté, qui veut dire simplement placé, posé, mais aposté en felunie, ce qui est tout autre chose.

Adelier n'est pas amincir, mais rendre délié.

DICTIONNAIRE DE l'ANCIENNE LANGUE FRANÇAISH 201

Le sang qui s'afik [Roland, 1614) ou qui afih [J. Bodel, Saisnes, cxx) n'est pas le sang qui coule, mais qui coule en filet. L'image a disparu dans l'interprétation do M. Godefroj. De même afonder, verbe neutre, a être renversé, abattu : Si un liève, l'autre afonde (God. de Paris) >3. La traduction dit moins que le mot à traduire.

Aouiller est expliqué a remplir un tonneau >3; ajoutez : jusqu'à l'œil, la bonde.

Pour expliquer un sens, on multiplie les synonymes qui l'interprètent ; aluchier est expliqué par quatre mots qui se suivent à la file ; dans la même ligne amaimicr au figuré, par cinq ; aloiier, dans un sens par quatre, dans un autre par cinq ; amonter, dans un sens, par six ; amanevi, par sept !

Nous retrouverons ce manque de précision dans les classements do sens et les sous-définitions ; voyez, par exemple, les articles aaisier, aatir, acueiUir, ademeilre, adenler, adosser, adresser, afronter : comme on pourrait les simplifier et les rendre plus clairs avec une méthode plus vigoureuse et qui serrât de plus près la signification ! Tels, comme acueiïlir et adresser, sont absolument inextricables. L'article adresser a neuf colonnes où se déroulent, à peu près au hasard, je ne sais combien de sens et de sous-sens spéciaux. Le début est encore assez satisfaisant : « remettre à droit, rendre droit, redresser, tenir droit, relever : adrecier les ruines, la sente del pont, les chevo's, etc. (pourquoi ces cinq expressions pour traduire adrecier? redresser ai relever suffisaient). — Eéfléchi : se dresser, se redresser, se tenir droit, être redressé, se lever, s'élever, se soulever (suivent des exemples pour lesquels se redresser et se relever suffisaient). — Actif: mettre dans le droit chemin, la droite ligne. — Figuré : remettre dans le droit chemin, ramener àla raison, à l'ordre. — Réfléchi : s'adresser, rentrer dans le bon chemin, réparer ses torts, faire réparation. — Actif: rendre droit, juste ; régler, former, instruire (tous ces sens pourraient être contenus dans une définition unique, tenir ou mettre en droit chemin). » Jusqu'ici les sens, quoique un peu lâches, se suivaient assez bien ; voici oii commence le chaos : « Avec un régime de chose, indiquer, enseigner [adrecier la voie) ; avec un régime de personne, instruire, donner des nouvelles à, diriger par des conseils (adrescier quelqu'un] ; dresser à [adrecier quelqu'un aux, armes) ; avec un régime de choses, réparer, corriger, amender, faire droit à, rectifier, rétablir [adrecier un tort, etc.) ; arranger, ordonner [adrecier la batailk) ; exécuter, accomplir entièrement [adrecier des soiûiaits). Avec un régime de personne, faire droit, réparation à quelqu'un, lui rendre justice : secourir, aider, pourvoir, munir, rendre service à ; préparer, former, lever ; reproduire exactement (dans une ti'aduction) ; diriger, conduire, guider, et par extension

aclrecier son chemin ; vuer, atteindre, frapper ; adrccifr en mciringe, faire contracter mariage; s'adrecier, prendre le droit cliemin, se diriger quelque part ; approcher, parvenir, arriver, marcher, s'arranger, en parlant de choses. Neutralement, adrecier, se diriger à, être proche de, appartenir à, venir à bout de, réussir; adrecier A, s'adresser à. » Telles sont les définitions des sous-sens dans l'ordre du dictionnaire, et nous avons simplifié l'article en supprimant des significations secondaires peu importantes. Et ce n'est pas tout ; car après le verbe vient le particij-e avec ses significations multiples et aussi incohérentes que celles du verbe. Grâce à cette absence de méthode, les mêmes sens se trouvent épars au commencement, au milieu et à la fin de l'article. Adrecemei en dreit se?iiier se trouve dans la colonne 1 ; Li Tijois s' aclrescierent tout droit vers Nique se trouve à la colonne 7, et Sa doctrine nous adrecet en la voie de pais, à la colonne 6. Et ces trois exemples qui offrent le même sens sont séparés par je ne sais combien de sens différents, sans aucun rapport avec eux.

Voyez encore adosser : « mettre à dos, renverser sur le dos, en général renverser, jeter par terre, faire tomber. — Poursuivre (lisez : presser quelqu'un par derrière). — Appuyer, garnir, tapisser. — Abandonner, quitter, jeter. — Adosf^è, placé derrière le dos. — Protégé, mis à couvert par. » Quels rapports entre ces divers sens '? Ils se réduisent tous cependant à quelques sens simples : renverser si>r le dos, d'où par extension abattre; appuyer sur le dos, d'où appuyer; tourner le dos, d'où abandonner, et, par extension, d'un côté, jeter derrière le dos; de l'autre presser de près quelqu'un qui fuit, tourne le dos.

Il y a dans toute cette partie du dictionnaire un défaut de rigueur qui sera vivement senti par les lecteurs. Reconnaissons toutefois que pour nombre de significations de détail, les définitions sont données avec netteté et témoignent d'une connaissance réelle de la langue.

Nous arrivons maintenant aux exemples. Avec le matériel des mots, les exemples forment la partie la plus riche, la plus neuve du dictionnaire. On ne se lasse pas d'admirer la richesse de la lecture, l'abondance inouïe des citations. Pour tel mot rare où les plus habiles et les plus compétents auraient à peine fourni un ou deux exemples, M. Godefroy en apporte les mains pleines et les sème avec une véritable profusion. Les éloges que nous donnons plus haut à la nomenclature, nous n'avons qu'à les répéter textuellement pour les exemples. Ceux-ci, dans leur variété infinie, font passer sous nos yeux, sinon complète, du moins dans une grande partie de son étendue, l'immense littérature du moyen âge, publiée ou inédite. C'est là qu'on peut vraiment mesurer à quel labeur long et acharné l'auteur du dictionnaire a dû se livrer.

Cependant, puisque nous devons faire notre devoir de critique jusqu'au bout, il faut avouer que cette richesse devient quelquefois

encombrante. Nous avons déjà fait pressentir notre avis sur ce point dans les premières pages de cet article. Les exemples doivent servir à élucider ou à établir le sens d'un mot. Deux ou trois exemples bien nets pour un sens doivent évidemment suffire. M. Godefroy ne se contente pas de cela, et ne pouvant se résigner à faire un choix dans sa récolte, il la donne tout entière. Un ou deux spécimens suffiront. Soit abateis, c'està-dire abattis. M. GoJefroy définit : action d'abattre, de renverser, qu'il s'agisse de choses ou de personnes (définition qui, par parenthèse, n'est pas tout à fait juste, car abateis désigne aussi bien, dans la plupart des exemples cités, la réunion d'un certain nombre de personnes, de choses abattues que Faction d abattre.) Après quoi il donne un exemple tiré de Garin le Loherain :

La vcis=:iez un grant abateis

De gens navres, de mors et de malmis.

suivi de deux ou trois variantes du même texte d'après des manuscrits de Paris et de Montpellier : La reissiez un fier abateis, ou moutt grant abateis, ou ./. abateis grant. Viennent ensuite des exemples presqu'identiques : La reissiez un abateis fier [Coronement Looijs), La veissiez estor et fort abateis (Farise la Duchesse) et d'autres exemples à'Athis, à& Fierabras, de Farise, qui ne nous apprennent rien de nouveau. Est-ce tout? Nullement." Car voici venir les exemples en pi'ose : abateys de Turcs (Continuation de G. de Tjr), abateis de tabernacles et de îogeis (Bersuire), abattis d'hommes (Wavriu), abateis des toges (Froissart), grant abateis, abatis (id.). Nous n'en avons pas encore fini. Voici maintenant le second sens de M. Godefroy : chose abattue, renversée, monceau de cadavres, pour lequel l'auteur donne trois exemples, sans parler d'un troisième sens (fort problématique) d'abateis, taillis, bois fraîchement taillé, qui se trouve dans deux vers de Garia et de La Jfort de Garin.

Arrcment (atramentum) a trente-trois exemples au seul sens d'encre.

Franchement, n'y a t-il pas ici abus ? M. Godefroy aurait pu épargner une place qui eût été plus utilement employée. C'est qu'il ne peut se résigner à garder pour lui un seul des exemples qu'il a réunis ; ils l'ont intéressé, chacun d'eux a son prix à ses yeux, et il croit de son devoir d'en faire profiter le lecteur. Un peu de discernement était ici à recommander.

Ce n'est pas seulement l'abondance stérile des exemples qu'il faut blâmer. Souvent ils sont beaucoup trop longs et occupent inutilement de la place. Tels exemples qui pourraient se réduire à deux ou trois lignes s'étendent sur huit, dix, quinze, vingt et quelquefois trente lignes. Pour actionnement, action judiciaire, M. Godefroy a cet exemple: « Que les lettres d'actionnement en cas d'appel qui seront

présentées a monclit seigneur le chancelier ou a messieurs des requestes ordinaires de l'iiostel, touchant le fait de ladite vente et du trésor, et les dépendances qui toucheront le domaine dudit seigneur ou les finances extraordinaires ne soient passées ne scellées sinon que la clause qui s'ensuyt y soit au long déclarée. » Ne pourrait-on pas remplacer par quelques points de suspension toute cette longue incise depuis qui seront presrniees, etc., jusqu'à /?/)fl;?c^s exircwrdiiiaires, qui n'éclaire en aucune manière le sens propre à' adionnement ?

Les exemples doivent être choisis avec scrupule, et se suivre dans l'ordre des sens des mots. Au verbe aminer, l'exemple qui donne le sens primitif {aminer un mur) vient le troisième, après deux autres vagues. — Baucent veut dire, à ce qu'il semble, cheval dont le pelage, de quelque couleur qu'il soit, est marqué de taches, sans doute de taches blanche?. M. Godefroy traduit vaguement cheval tacheté, pie. C'était le cas de renvoyer à une bonne dissertation de M. Bœhmer [Rom. Sludien, I, 260) que nous recommandons à M. Godefroy pour les autres noms de couleurs de chevaux. Il y trouverait des exemples intéressants qu'il ne cite pas, comme celui (ï Alexandre : Les coslés a haucens et fauve le erepon. Parmi ceux qu'il cite, le premier à donner était celui à'Elie de S. Giles : La teste fut hauchande et tuit li quatre jnef. M. Godefroy le place après neuf exemples sans portée : destrier balcent et sor ; cheval balcent d'Espagne ; cheval lauzant gascon ; un (cheval) sor, un noir et un haucent ; tin noir imlefroi Imucent, etc. M. Godefroy, en général, n'a pas apporté plus de rigueur et de précision dans le classement des exemples que dans celui des sens.

De même pour les formes grammaticales. Ainsi dans les verbes, les exemples doivent être choisis pour faire paraître sous nos yeux les variétés de formes qui affectent les conjugaisons un peu difficiles. Prenez les verbes aidier, araisnier, aparler, et autres de ce genre : les exemples du premier sens, du sens propre, doivent déjà nous donner le tableau à peu près complet de la conjugaison, et l'on doit pouvoir suivre dans les citations la succession des formes diverses qu'amènent les déplacements de l'accent. Cette règle non plus n'a pas été rigoureusement suivie par M. Godefroy, qui classe au hasard les exemples, sans se préoccuper assez des renseignements qu'ils peuvent apporter à l'histoire de la langue '.

Cet oubli des questions grammaticales se montre encore d'autre manière. A l'article allain, M. Godefroy cite un exemple où allain est précédé d'une h manifestement aspirée [unefeste haidainne), un autre

' [.-V notre avis, les exemples du dictionnaire! ne doivent être choisis et donnés in extenso qu'au point de vue du sens des mois. Les formes variées de la déclinaison et de la conjuffaison peuvent être réunies en tête de l'article, avec simple renvoi aux sources. Au fond, elles appartiennent à la grammaire. — Ii^'d.]

DICTIONNAIRE DE l'aNCIENNE LANGUE FR.ANÇAISE 205

OÙ, même écrit sans li, il n'admet pas l'élision [Karles les voit de sa saule autaiffiie), plusieurs enfin où altain admet l'élision [Tresqu'en la mer cunquM la terre alfaigne, Roland, 3, etc.). En outre, il cite deux fragments d'exemples, découpés de telle manière qu'il est impossible de savoir si derrière l'orthographe altain, il faut admettre une prononciation altain ou haltain. L'un d'eux est frappant : une inerre aulainne (Gai/don, 1929) ; il semble qu'il faille lire hautaine ; point du tout : le vers complet est : Et puis porter sor une pierre aulainne. — M. Godefroy, qui supprime alcun, aucun, donne akuniii, parce que cette forme a disparu; mais il ne dit pas que alcunui ne se présente jamais que comme complément indirect.

A['rès ces observations générales, nous avons à aborder quelques questions particulières, et d'abord le système graphique adopté dans la publication des exemples.

Nous ne pouvons aborder ici la discussion générale du meilleur système de reproduction à suivre dans l'impression des textes du moyen âge. C'est une question sur laquelle les sentiments peuvent varier ; il faut surtout remarquer que, suivant le but qu'on se propose, telle ou telle méthode est indiquée. Une édition diplomatique peut être bonne en certains cas ; l'emploi le plus abondant des signes diacritiques peut être utile dans certains autres. Nous n'avons ici à nous occuper que du cas spécial d'un dictionnaire. L'auteur d'un dictionnaire, prenant ses exemples dans des manuscrits et dans des éditions conçues d'après des systèmes différents, a le choix entre deux manières de faire : ou reproduire chaque passage tel qu'il le trouve dans sa source immédiate, ou adopter un système général qu'il applique à tout. La première manière amènerait une insupportable bigarrure ; la seconde est plus raisonnable : c'est celle qu'a suivie M. Godefroy. Nous l'approuvons également d'avoir fait des signes diacritiques un emploi très restreint : ils peuvent être introduits avec une certaine sûreté dans un texte spécial dont l'éditeur a déterminé la date et la provenance ; ils ne pouvaient être appliqués k des citations qui vont du ix'' siècle au xyi". Le seul que l'auteur du dictionnaii'e ait admis (outre la distinction de te et v, i et j) ', c'est l'accent aigu sur Ve final accentué ; cela peut en efi'et se soutenir, mais ce qui est fort peu logique, c'est de ne pas mettre l'accent sur ce même e final, quand il est suivi d's : toutes les raisons qui conseillent d'imprimer lonté, chanté, dé, engagent également à imprimer iontés, chantes, dés. Nous pourrions faire plus de réserves sur l'emploi de l'apostrophe. La ponctuation était indispensable plus qu'ailleurs dans ces petits morceaux fragmentaires où le contexte général n'aide

' [A notre avis, la disliucliou de c et ç, g et ^, est aussi utile et en général aussi sûre que celles-là. Sur d'autres points encore nous croj'ous que M. G. aurait pu faire plus. — Sa/.]

206 ETUDES FR-iNÇAISES

pas l'intelligence ; celle de M. Godefrov est bien conçue, mais, dans l'exécution, laisse souvent à désirer.

Comment M. Godefroj a-t-il reproduit matériellement les textes qu'il cite? Généralement, semble-t-il, avec assez de soin. Il se rencontre cependant, dans la masse énorme de ses exemples, beaucoup d'inexactitudes, soit que M. Godefroy ait admis sans le corriger un texte manuicrit ou imprimé défectueux, soit qu'il se soit trompé dans la reproduction d'un texte exact. Quelques-unes des fautes que nous signalons doivent être aussi attribuées à l'imprimeur.

a : page 3, col. 2, n. 3 : « sa voix grande halle, lire grande halte. — a : page 6, col. 1, ligne 6 : A^el dis pas. . . , lire di. — aaise : a cels qu'ils trouvent âemandeirent Ou cri dans aies, s'ert en aiese, lire il et aise; cet exemple ne doit pas figurer a aaise. — aatie : premier exemple qu'il on tourné ; lire ont. — Ibid., avant-dernier exemple : en cet ost. . . hardie, lire celé. — alondos : [règne) E riche e lele et delitahle E plenteif e alundûs (Benoit). Pourquoi laisser Jp/e.!" — «JoH/ié : dernier exemple, Hes Hue Chapet endementres, Qui d'Orliens tent la ducheé, Fist tant. . . qu'il fu, etc. (Guiart, Bog. lign.) Que veut dire ce ffes? il est sans doute pour Mes. — alosmer, page 29, fin de la colonne 2 : Comme cens qui imour abonne (Guiart, Eoij. lign.), lire que ou cui. — alraser, 1, fin : de smaragde et sardoine ; sans doute et de sardoine. — abrivé, ex. de Brun de la Montagne, changer sir en sire. — achesmes, ex. de Le Maire de Belges, p. 48, col. 3, en haut, fZfs peu heureux femmes, lire heureuses. — acop, dernier mot de la col. 1, is, lire si. — adesirer : pourquoi laisser l'abréviation Gue, c'est-à-dire Guenes, au milieu du vers ?

— adevaler : espaules qi point n'encraiçoient, lire encrucoient (variantes: encrucquoient, encnmcoient). — adevinal: ex. de Clèomades : car il n'est Mans, etc., lire eii. Dans l'exemple de Froissart (Scheler, I, 93), mettre des points api'ès le second vers pour indiquer la suppression de deux vers. — adirer : lire ert pour est dans l'exemple du Besctnt de Dieu.

— Un peu plus loin, au bas de la colonne, (^vCavoge perdu et adirée, lire avog. — Peut-on laisser les vers faux qui terminent les colonnes 1 et 2 de la page 107 (art. adomesgir et adonc) ? — adonner, ex. du Roman des Etes : mettre deux points après regarde ^vers 2), et le reste jusqu'à povre entre guillemets, ou séparer ce n'adonne; autrement cette longue citation est inintelligible. — adosser, 2° exemple en vers, vers 2 faux. — aente: elsi, lire et si. — Ibid., Or m'en merveille dont vos est pris Chis maris. . ., lire tnerveil. — aentrer : Set el que l'ait? par foi, ele non ; lire el non. — aerdre : Ne voloit le tanz perde ; lire perdre. — ahucier, fausse leçon, vers faux ; lire hucier. — ainz, page 192, col. 2: Ne sa hiinte ne quier, aim sa grant honur (Garnier de P.-Ste-Max.), vers faux, lire ainz voit. — aie, 2, premier exemple : tête, lire tele. — alongir : Ramedieus, lire Damedieus. — amie : tolue, lire tolu. — aparer :

DICTIONNAIRE DE l'aNCIENNE LANGUE FRANÇAISE 201

fillette... Yeult estre aujourdlaii mariée Et a ung masie appàree ; lire appariée. — aterminer,' p. Ali, col. 1, ligne 2: vers faux, lire corne, aventurelle : le vers 2 de l'exemple est inintelligible dans sa première partie. — ietizor: bel ai'iet cor2)s, lire avret. — etc. etc.

Ces fautes sont relevées au hasard dans le dictionnaire, plus particulièrement dans les premières feuilles ; elles sont un peu trop nombreuses. M. Godefroy fera bien de veiller avec soin à la correction des textes, et do les faire vérifier à plusieurs reprises ; il serait tout à fait fâcheux que des fautes et des négligences de ce genre missent le lecteur en défiance, et enlevassent à ses citations l'autorité qu'elles méritent en général.

M. Godefroy cite volontiers ces exemples d'après les manuscrits, en indiquant les folios : cela est bien quand les ouvrages ne sont pas imprimés ; mais s'ils sont publiés, il vaut mieux faire les citations d'après les éditions en indiquant la page et les vers ; car on permet au lec teur de vérifier l'exemple, d'étudier le contexte et de préciser ainsi la signification. M. Godefroy ne suit pas assez strictement cette règle. Ainsi il cite généralement le Roman de la Rose d'après les manuscrits de Paris et de Rome (manuscrits Corsini, du Vatican, etc.). Pourquoi ne pas citer simplement d'après Méon ? A aaisier, ex. de la Rose d'après le manuscrit Corsini, folio 18 ; lisez Méon, 2489-90 ; à acordance, ex. d'après le manuscrit Corsini et le manuscrit Vat. Ott. 1212 ; lisez Méon, 485-6. Dans certains cas, il est intéressant de rappeler les variantes, par exemple à aconsivre : La nature naconsurronl. Rose, Vat. Ott. 1226 ; aconsuiront., ibid. Vat. Chr. 1522, 104 a ; aconsieura Vat. Chr. 1858, 138 h. Le lecteur serait pourtant aise de trouver un renvoi à Méon : Mais pour baiser ie, pourquoi ne pas citer tout bonnement les deux vers de Méon: Et lor doiiront si gratis colees De baiseries, d'acolees (11676-'77)? et à quoi bon donner après la citation du manuscrit de la Bibliothèque nationale 1573, folio 92 a, qui porte beseries, les variantes De baiseries, d'acolees (Vat. Clir. 1522, folio 70 (/), De baijseries {ibid. Corsini, 13 c), Ee bctseries [ibid. Vat. Chr. 1858, 93 c)? Un peu plus loin, il y a un article à part pour la variante bcsir : Eté ot la boche petiteste Et por besir son ami preste, variante citée d'après le manuscrit de Lausanne. On serait bien aise de voir un renvoi au texte de Méon : Et por BAisiER son ami preste (vers 855), et de s'assurer que la leçon haisir ou besir n'est due qu'à une faute de copiste. Il est vrai qu'en ce cas particulier, M. Godefroy n'a pas même le droit de citer la vraie forme baisier ; car, de par le plan qu'il s'est imposé, laisier s'étant maintenu dans la langue moderne sous la forme baiser, n'a pas le droit de cité dans le présent dictionnaire. Bizarre conséquence de la méthode suivie, qui exclut la forme française, et consacre, par un article spécial, une faute de copiste.

Nous pourrions relever nombre de citations de ce genre : il n'est guère de page du dictionnaire qui ne nous olfre un exemple. Nous nous bornerons à quelques faits. Aie : être en aie de, désirer ardemment ; exemple du Vrai anel, d'après Richelieu, 25566, folio 226, verso ; pourquoi ne pas citer d'après le texte de Tobler, p. 15, v. 365- '7, que M. Godefroy a eu certainement sous les jeux? car, comme Tobler, il cite à l'appui de cette expression le même exemple de Jean de Condé (édition Sclieler, II, 255, v. 59 ; il le cite inexactement d'ailleurs, et avec une faute de renvoi).

Aaisiei' : Qui me haisant Entre ses iras et niaaisasi [De Jowjtet,

Richelieu, 837, folio 116 d). Il serait plus simple de lire, Montaiglon et Raj'naud, Failiaiix, IV, p. 117, v. 174-175. — Ne se jwoient aaisier Ne d'acoler ne de iaisier [Du vair palefroi, Richelieu, 837, folio 349 c). Citez également Méon, I, 171, et Montaiglon, I, 31.

Aemptir : Aemptissons ta prophecie (Gerv., Best., Brit. Mus. Add. 15606, folio 87). Citez simplement d'après le texte publié par M. Paul Mejer, Romania, I, p. 428, v. 174.

Agaifier : pechié Qui me cuide avoir aguetié [La ffoiice partie, Richelieu, 837, 151 i). Voilà un texte qui a été publié plusieurs fois par Méon, par Rajnouard, dans Legrand d'Aussj, par Bartsch, par Montaiglon ; il était bien facile de renvoyer à une de ces éditions.

Ahochier : Mes son soupety aJwcJia A un pel [Estuta, Richelieu, 837, folio 228) ; mettez Barbazan, III ; Méon, III, 397 ; Montaiglon et Raynaud.IV, 91.

La page qui suit cet articlo est typique. J'y vois successivement l'article almje avec des citations de trois manuscrits du Brut de Wace, sans aucun renvoi au texte de Le Roux de Lincy, II, p. 150, vers 2 ; l'article akonir, avec un exemple du Court Mantet, d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale 1593, folio 114; renvoyer à Fr. Michel dans F. Wolf, Ueher die Lais, ou à Montaiglon et Raynaud, III, 13, V. 387, variante ; ahonlagier, avec trois citations de la Rose, d'après les manuscrits que nous avons vus plus haut, une citation du dit àoLeesse, d'après Vat. Chr., 1519, 37 a : on pouvait renvoyer au texte publié par Keller, Romvart ; ahontcr, avec des citations de la Rose, du Content dou monde, de Gace de la Bigne, de Charles d'Orléans, de Loherains, d'après les manuscrits, alors que tous ces textes sont publiés.

Je viens de citer le Romvart de Keller ; il est à remarquer que nombre de passages indiqués comme cités d'après les manuscrits du Vatican, font partie d'extraits publiés par Keller dans le Romvart, précisément d'après ces mêmes manuscrits. A Adevater, je vois un exemple avec cette indication : Ane. poês. franc., Vat. Christ. 1490, f' 132 v" ; le passage est pris à Keller : qui reconnaîtrait derrière cette citation et cet extrait d'un manuscrit de Christine de Suède deux vers d'Adam

de la Halle, deux vers du Jeu de la Feuillèe ? N'y a-t-il pas là de quoi dérouter le lecteur ? Pourquoi ne pas renvoyer tout bonnement au Romvart? Quelquefois M. Godefroy indique à la fois l'édition et les manuscrits. J'ai en ce moment le dictionnaire ouvert à la page 320, et je vois à l'art. aparenlZià] . six exemples consécutifs tirés du Froissart de M. Luce : le 1<^'' sans autre indication ; le 2" avec la note : manuscrit Amiens fol. 27 y° ; le 3° avec la note : manuscrit Rome ; le 4° avec la note : manuscrit Rome fol. 94 ; le 5° sans indication ; le 6° avec la note : manuscrit Amiens. A quoi servent ces additions ? A indiquer que M. Godefroy s'est donné la peine de vérifier ces leçons sur les manuscrits ? Pourquoi alors le folio n'est-il pas indiqué aux n°' 3 et 6, qui reportent à des manuscrits? N'est-ce pas plutôt que M. Godefroy a pi'is ces indications dans le texte même de M. Luce ?

Je ne nie pas que dans quelques cas M. Godefroy n'ait dépouillé des manuscrits qui ont été publiés plus tard. Ses premières recherches remontent à 1845 ou 1850 ; et dans la rédaction définitive du dictionnaire, il a conservé pour les exemples tirés de ces manuscrits l'indication des sources telle qu'il l'avait donnée à l'origine ; cela est fort légitime. Mais dans d'autres cas comme dans certains des exemples cités plus haut, la publication des textes était antérieure à ses recherches, et dans d'autres certainement il n'a connu les manuscrits que par les éditions. Il faut bien avouer qu'au fond de tout cela il y a un secret désir de paraître avoii* consulté beaucoup plus de manuscrits qu'il n'en a été vu. Cependant M. Godefroy est assez riche de son propre fonds, et son dictionnaire met en circulation assez de documents inédits pour que le simple tableau et l'exposé exact de ses recherches personnelles dans les manuscrits lui fasse le plus grand honneur. Quand il cite d'après des textes imprimés, qu'il indique donc simplement l'édition, en donnant au lecteur les moyens de contrôler ses citations.

J'ai voulu quelquefois, dans ces derniers cas, vérifier les exemples, et j'ai trouvé les indications en défaut. Page 6, col. 1, sus la teste a tmnchter, ex. de Cuvelier, Du Gncsdiii, 1, 217; sus a perdre te cors (id., ibid.) ; je n'ai pas trouvé les exemples aux pages indiquées ; acdsier, Fercevat, manuscrit Mons, p. 132, Potvin. Je ne vois l'ien de pareil à la page 132 de l'étude de Potvin sur le manuscrit de Mons (bibliogr. de Chi'estien de Troyes) ni de son édition da Perceval ; — adestrer [Dotopatos, 9534), renvoi inexact ; — aplaignier, Rose, Méon, 697, lire 6970 ; — adelir, et ailleurs, renvois à Benoit, Chronique ; confusion constante quant à la tomaison ; — adevaler, Percevcd, manuscrit Berne, 106 c (et de même en plusieurs endroits) ; indication insuffisante. Quel est le manuscrit indiqué, le manuscrit 113 ou le manuscrit 154 ? Tous les deux contiennent un Perceval.

Quand M. Godefroy cite des exemples en vers d'après les éditions, il renvoie généralement au premier vers de la citation. Aas, dans un exemple de Guillaume de Palenie, est renvoyé au vers 5607 de l'édition de Michelant ; la citation a treize vers et le mot aas se trouve seulement au vers 7 de la citation, c'est-à-dire au vers 5612. Ainsi encore à adau(/ier, le lecteur est renvoyé au vers 1419, lisez 1421, des Set dormans de Chardry (éd. Koch) ; afaiiement, « Wace, Brut, 2705, L. de Lincy », lire 2706 ; « Roa, 2919, Andresen », lire 2920 ; afaitiè, « Benoît, Ducs de Normandie, II, 10843 » lire 10845 ; afi, « Mousket, chronique, 30183, Reiff. », lire 30188 ; «/;««/, « DoloiMtos,\1^10 », lire 12674. Ce système, qui manque de rigueur, n'est pas sans présenter des inconvénients. Le renvoi doit indiquer soit les numéros du premier et du dernier vers cité, soit le numéro du vers contenant le mot pour lequel est cité l'exemple.

Une dernière observation sur ce point. Pour un certain nombre d'exemples, on voudrait une indication plus précise de l'époque à laquelle ils appartiennent. 11 ne faut pas oublier que les exemples s'étendent sur une durée de six siècles, et plus d'un texte, surtout des textes anonymes, sont assez peu connus pour que le lecteur ignore absolument à quelle époque les rapporter. De quelle époque est le Kalend. des iery. cité à alowjir? le fragment du Cartulaire de la Prairie de la Hcdle des dras de Valencicnnes cité à ajuchit? etc. Il y a là une lacune que je signale à l'attention de M. Godefroy.

Arrivé à la tin de ce compte-rendu, trop long pour le lecteur, trop court pour la matière (car bien des observations de détail ont dû être écartées), nous terminons en émettant le vœu que M. Godefroy poursuive courageusement son œuvre, en la perfectionnant, mais sans la ralentir. Il est de l'intérêt de ces études qui nous sont si chères que le monument élevé par M. Godefroy à la langue nationale soit le plus tôt possible achevé. Le Dictionnaire de l'ancienne langue française paraît sous le patronage du ministère de l'instruction publique ; celui-ci tiendra à honneur de voir mener ù bonne fin une œuvre aussi vaste et d'un intérêt aussi général.

[Eomania, vol. X, 1881, 420-430.)

Dictionnaire historique de l'ancien langage françois ou glossaire de la langue française, depuis son origine jusqu'au siècle de Louis XIV, par Lacurnc de Sainlc-Palaye, publié par les soins de L. Favre. Paris et Niort. Dis volumes in-i», 1875-1882.

Malgré les vives critiques dont il la vit accueillir au début, M. L. Favre, sans se laisser déconcerter, a mené courageusement à bonne fin sa hardie entreprise. Chaque année a vu régulièrement se succéder un ou deux volumes et sept années ont suffi à achever l'œuvre. M. Favre a eu confiance dans le succès et il a eu raison.

Parmi les amateurs de l'ancienne langue, il n'en est point un seul assurément qui se fasse illusion sur la valeur réelle de l'œuvre de Sainte- Palaye. Sainte-Palaye eût-il mis la dernière main au dictionnaire qu'il préparait pour l'impi'ession, lui ei!it-il donné toute la perfection dont la science de son temps eût été capable, qu'il n'aurait fait qu'une œuvre très imparfaite, puisqu'il ne pouvait utiliser les textes manuscrits de l'ancienne langue et que les documents dont il disposait étaient d'une valeur en général fort médiocre. Tout lettré un peu au courant de notre vieille langue et de notre vieille littérature sait donc à quoi s'en tenir sur les imperfections notables de l'œuvre. Et cependant M. Favre a réussi dans son entreprise et l'édition, croyons-nous, n'est pas loin d'être épuisée.

D'où vient cette contradiction apparente? Elle s'explique bien simplement, par le besoin pressant qu'on a de documents lexicologiques : le dictionnaire de Godefroy, si légèrement composé et si imparfait qu'il soit, répond cependant à tant de besoins que son succès est partout assuré. Ce dictionnaire ne donne que ce qui est mort dans la langue et, par suite, est sans explication sur les origines des usages lexicologiques actuels. Le dictionnaire de Lacurne, lui, tout incomplet qu'il est, donne du moins des mots qui ont continué de vivre dans la langue moderne,

aussi bien que des mots qui ont disparu. Sur le xv^ et le xvi° siècle, il peut encore offrir des renseignements qu'on ne trouve pas ailleurs.

Littré en a tiré un grand parti dans la partie historique de son Dictionnaire : il n'en a pourtant pas tiré tout le parti possible et bien des trouvailles y sont encore à faire. Je ne citerai qu'un exemple : Littré, an mot piston , donne les explications suivantes :

« 1° Organe mécanique, en forme de cylindre très court remplissant » exactement une certaine portion de la capacité d'un tube dans lequel » il exécute un mouvement de va-et-vient ; 2" Partie mobile qui est » dans le cylindre de la machine à vapeur ; 3" Petits boutons qui ser- » vent à ouvrir une boîte en les pressant du pouce ; 4° Fusil à piston » (suit l'explication de l'expression) ; 5" Cornet à piston (suit l'explica- » lion de l'expression) ; 6° Terme de fontainier, pièce mouvante d'une » soupape de fond : piston de garde-robe. » — P;:s d'historique. Etymologie : « Italien peslone, de pesiare, fouler, frapper. »

En parcourant cette série de significations, on ne voit là qu'une suite de sens spéciaux dérivés d'un sons primitif qui manque. D'ailleurs l'italien ^jfs/oHe signifie proprement jj;7o/t : et il n'est pas vraisemblable que le premier sens donné dans Littré (pièce mouvante d'un cylindre) dérive directement, par emprunt, du sens de pilon qu'a l'italien.

OuvTons Lacurne et nous y lirons : « Piston, pilon. » Suit un exemple de Rabelais où on lit fourffons, tenailles, mortiers, pistons, etc. Le sens du mot au xvi" siècle était donc pilon. De là sortent tous les sens spéciaux que Littré donne un à un et la filiation des significations est parfaitement établie.

Même après ce qu'en a tiré Littré, Lacurne offre encore des ressources notables : c'est une œuvre bien inférieure à ce que pourraient exiger les érudits les plus indulgents ; mais notre pauvreté en dictionnaires de la vieille langue est si grande, nous souffrons, si je puis dire ainsi, d'une telle misère le.xicologique, que le Lacurne peut encore être fort utile. Et il faut remercier son courageux éditeur d'avoir osé mettre entre les mains du grand public l'amas de matériaux bruts et souvent informes amassés par Lacurne et qui dormaient au fond de nos grandes bibliothèques.

[Seviic critiijiie, 18S4, n» 4G.)

'Ep[iTiv£Û[j.(iTa (niX) KaOriiiEptvTi 6ju>,(a de Jiilius Pollux, publiés pour la première fois d'après les manuscrits de Monlpellicr et de Paris, par A. BouCHER[E, professeur au lycée de Montpellier. Un vol. in-i", 331) p. Paris, Imprimerie nationale, 1872. (Extrait du tome XXIII, 2" partie, des Notices et Extraits des Manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques).

Le manuscrit 3049 de la Bibliothèque nationale renferme (fol. 80 V- 115 y"] un petit opuscule qui, par le sujet qu'il traite, rappelle assez bien nos guides de conversation. C'est un double recueil de phrases latines et grecques à l'usage des personnes qui, connaissant l'une de ces langues, voulaient s'exercer dans l'autre. L'ouvrage, dont la copie a été exécutée au commencement du xyi" siècle par Hermonyme de Sparte, est intitulé no>>'j3=0xo'Jî T.tç.\ xa9ï.(ispivT,ç ôfiiXfaç, Poïïucis de quotidiana loculione, et rien n'empêche de voir dans ce Pollux l'auteur de r'OvojiïjTixôv, Julius Pollux, précepteur de l'empereur Commode. Cette « conversation journalière » commence par une préface annonçant le but de l'auteur et le plan de l'ouvrage qui doit contenir 3 livres (fol. 80-85). Suivent, sous forme de petits dialogues, les descriptions de l'emploi de la journée d'un enfant et de celle d'un homme. Emploi de la journée d'un enfant : toilette du matin, arrivée à l'école, exercices scolaires jusqu'à midi, collation à la maison, retour à l'école (fol. 85-93). Emploi de la journée d'un homme ; rencontre de deux amis dont l'un a alTaii'e au tribunal du préteur et se fait assister par l'autre (93-100) ; visite de deux personnes à un ami malade (100-102) ; promenade au marché et préparation d'un diner (102-107) ; séance à la salle de bains (107-110) ; diner (110-114) ; coucher (114-115).

La Bibliothèque de l'Ecole de médecine de Montpellier possède un manuscrit (n° 306), du ix» siècle, intitulé 'Ep[iT,v£tj[j.aTa, Interpretamenta, renfermant un texte grec et latin comme le manuscrit de Paris avec

214 ETUDES FR,^.NÇAISES

lequel il offre certains rapports. II commence par une introduction qui est la reproduction à peu près littérale du début de celle qui ouvre la KaO. ô|j.iX., et qui, comme celle-ci, annonce trois livres, dont deux seulement sont donnés. Le premier de ces deux livres contient une série de petits dialogues dans le genre du manuscrit de Paris, mais bien plus nombreux d'un côté et beaucoup moins développés de l'autre (fol. 139 v°-146 v°). M. Boucherie, qui a eu soin de leur donner des numéros d'ordre, en compte vingt-cinq, qu'il analyse ainsi : « Emploi de la journée à Rome, » visites en ville et hors de ville, entretiens avec des amis, déjeuner, » promenade au marche, affaires, séance à la salle de bains, dinei-, )) coucher. » Le deuxième contient une série de plus de 3,000 noms groupés en 44 sections, à la manière des glossaires du moyen âge, où les mots sont classés dans un ordre plus ou moins logique, d'après la nature des objets.

Tels sont les deux textes que M. Boucherie a eu l'heureuse inspiration de publier, et qu'il nous donne réunis sous le titre commun de 'Ep|iT,vïùtiaTa (y.ar xaer.aspivT, èm\ia de JitJius PoUux. Cette publication est de la plus haute importance pour la philologie grecque et latine, et elle soulève diverses questions qui méritent d'être examinées de près.

La première est celle qui est relative à l'auteur des Interprclamenia. M. Boucherie n'hésite pas à voir dans ce livre le même ouvrage que la Qmiidiana locutio de Pollux, et par conséquent à inscrire ces deux variantes d'une œuvre unique sous le nom de Julius Pollux. « Les 'Ep[if,- » vEûjiaTot du manuscrit 306 de Montpellier et la Koer,ji;pivTi éaata du » manuscrit 3049 de Paris ne sont que des copies ou des éditions du » même ouvrage ; l'auteur est indiqué par le manuscrit de Paris ; rien » ne s'oppose à cette désignation ; tout au contraire y concorde, et la » chronologie et ce que l'on connaît des travaux, de la profession, des » qualités et des défauts de Pollux » (p. 18). Cette conclusion peut être exacte pour l'identification de Pollux du manuscrit de Paris avec J. Pollux : mais a-t-on le droit d'identifier les Intcrpretamenta avec la Quofidiana locutio ? Il est permis d'en douter.

M. Boucherie s'appuie sur la reproduction de la préface du manuscrit de Paris (que j'appellei^ai P) dans le manuscrit de Montpellier (ou M) et sur une certaine ressemblance dans l'exposition et le développement des sujets qui oblige d'admettre unité de composition. Mais les différences l'emportent de beaucoup sur les ressemblances et, à bien examiner les deux ouvrages, on se voit forcé de les séparer. P contient cinq ou six sujets traités avec des développements relativement étendus, présentant une suite et formant chacun un petit tableau ou un petit récit assez complet en son genre. Quelque banal que puisse être le sujet, bien qu'il ne faille pas s'attendre à y trouver de l'originalité et de l'art, cependant on ne peut s'empêcher de remarquer que la lecture de P est bien plus

POLLUCIS DE QUOTIDIANA LOCL'TIONE 215

intéressante, et que la rédaction dénote une main plus exercée que celle de M; et c'est là un trait qui confirme, pour moi, l'identification du PoUux de ce manuscrit avec Julias Pollux. On ne peut pas en dira autant de M où le plus souvent les sujets traités aussi brièvement que possible se suivent au hasard.

D'ailleurs les sujets traités ne sont pas les mêmes. P commence par l'emploi de la journée de l'enfant; toute cette partie manque dans M. P nous montre ensuite un doininus rencontrant son ami Gaius qui, ayant aflaire au tribunal, le prie de l'assister. Le dialogue se développe sur huit pages du manuscrit (93-101). Voici ce qui y correspond dans M. Un esclave apporte à Licinius une lettre de Gaius l'invitant à l'assister au tribunal. Licinius s'habille (ceci manque naturellement dans P) et part. Puis la scène change : on se trouve chez un professeur d'éloquence; cinq lignes plus loin, on demande l'adresse d'un ami; puis monté sur des mules, on part avec un soldat à Tibur. L'on arrive chez d'autres amis : salutations générales ; vient enfin un petit paragraphe qui semble la conclusion du premier : « Puisque nous avons gagné, dînons ensemble. » Jusqu'ici assurément il est impossible d'établir la moindre ressemblance entre les deux textes. Après le procès, P donne le récit d'une visite chez un ami commun Lucius, malade, mais qui, au rapport de l'esclave, est descendu au jardin; cette visite manque dans M. Scène nouvelle dans P : invitation à déjeuner, course au marché pour les préparatifs de ce déjeuner : là encore M se sépare de P, car s'il nous conduit chez un marchand, c'est chez un marchand fripier, et ce sont des vêtements dont il est fait acquisition. Enfin dans P, après le déjeuner, Gaius est invité à des jeux et exercices; on va au bain ; puis arrive le dîner, et l'on se couche ensuite. Ici M présente quelque ressemblance avec P : nous y retrouvons la séance au bain, le dîner et le coucher, mais là encore l'idée seule du développement concorde, les détails diffèrent absolument.

Cette rapide comparaison suffit, je crois, à établir qu'on se trouve en présence de deux textes d'origine différente, et les légères ressemblances qu'ils présentent s'expliquent par la nature même des deux ouvrages. En dehors de la préface sur laquelle nous allons revenir, ils n'ont de commun que trois points de développement : l'affaire devant le magistrat, la séance au bain et le dîner. Or si l'on songe que le type de ces ouvrages devait être tombé dans le domaine commun, l'on conçoit que ces coïncidences étaient inévitables et que certains moHfs s'imposaient nécessairement à tous les auteurs à'Inlerpretamenta. Pour conclure des ressemblances à l'unité de composition, il faudrait qu'elles portassent sur l'exécution, ce qui n'a pas lieu ici pour M et pour P.

M. Boucherie vient lui-même confirmer nos remarques par ses observations sur les manuscrits de Leyde et de Saint- Gall qui contien-

216 ÉTUDES FR.'i.NÇAISES

nent eux aussi des Interpretamenta où l'on trouve, comme dans la seconde partie de M, une série de mots latins et grecs groupés sous 38 chefs différents. Si l'on jette les yeux sur le tableau comparatif où M. Boucherie reproduit (p. 2) les titres des 38 chapitres des Interpretamenta de Lejde et de Saint-Gall et ceux des 44 chapitres de M, on voit que les 3S titres des premiers se retrouvent — moins un — dans les 44 de l'autre, et que si l'ordre n'en est pas semblable, il y a des séries de chapitres se succédant dans le même ordre (chapitres 24-31 et 34-40 de M correspondant aux chapitres 9-16 et 23-29 de Leyde et Saint- Gall). De plus si l'on se reporte aux citations données en note par M. Boucherie, il semble que les divers chapitres contiennent à peu près les mêmes mots disposés dans le même or. ire. Les deux ouvrages présentent donc des ressemblances intimes; cependant M. Boucherie ne les croit pas suffisantes pour se permettre de les identifier. Je comprends jusqu'à un certain point ses scrupules, mais je lui demanderais pareille réserve en ce qui touche M et P '. La préface il est vrai fait difficulté. M débute par une introduction de quelques lignes qui reproduit à peu près littéralement le premier quart de la préface de P. Mais si de l'examen des deux ouvrages il ressort la nécessité absolue d'admettre deux mains difl'érentes, l'identité de la préface suffit-elle à ruiner les conclusions précédentes? En bonne méthode, non. Les deux ouvrages sont différents ; donc la préface de l'un a été prise à l'autre, M aurait copié P; ou toutes deux ont été inspirées par un modèle commun ; ce serait une de ces phrases tombées dans le domaine public. Pour conclure et résumer mon opinion, je comparerais KaO. b\iCK. et les 'Epii. à deux recueils de morceaux choisis de littérature portant en tête une même épigraphe (une page de RoUin sur l'utilité de la lecture par exemple) et çà et là se rencontrant dans la reproduction de quelques morceaux*.

' Les Interpretamenta de Leyde et de St-Gall ont été publiés par Boeckiag sous le titre de Dosithei mngistri Interpretamcntorv.in liber rf/'/i»s (Bonn, 1832). Cette attribution à Dosithée repose sur cette seule raison que dans le rass. de St-Gall ils viennent une pafre après la grammaire de Dosithée, séparés de celle-ci par une liste d'expressions grecques et latiues et de verbes grecs et latins, par un exj'licit et par un blanc d'une demi-page. La preuve est plus que. faible, et je partage de tout point ropinion de M. Boucherie qui les considère comme anonymes. Quant aux Interpretamenta de Montpellier, s'il les identifie, — à tort selon nous, — avec la KaO. ôiiO.. de Paris, nous serions presque tentés de les rattacher au texte de Leyde et de St-Gall, tant les rapports nous paraissent sensibles entre M et les extraits donnés de l'ouvrage de Bœcking. Il est vrai que ^L Bo'icherie n'a guère eu l'occasion d'indiquer que les ressemblances, et si nous pouvions voir le texte même publié par Bœcking, peut-être serions-nous frappé de certaines ditTérences dont il faudrait tenir compte.

' Nous Terrons plus loin une autre preuve reposant sur ce fait que l'auteur de M est un Grec s'adressanl à des Grecs, et que l'auteur de P est ou un Latin ou un Grec établi à Rome. — On pourrait peut-être faire valoir contre notre hypothèse une coïncidence assez remarquable, à savoir que M et P annoncent tous deux trois livres ; il est vrai qiie P n'en donne qu'un et M deux seulement ; mais les lacunes sont sans

POLLUCIS DE QUOTIDIANA LOCUTIONE 217

J'arrive maintenant à l'examen des textes. Le premier est M dont M. Bouclierie donne un double texte, l'un qui est la reproduction exacte du manuscrit avec toutes ses fautes, le second — imprimé audessus de l'autre — qui en est le corrigé, ou le texte critique. Cliacun d'eux est sur deux colonnes, la première pour le grec, la seconde pour le latin. Les corrections sont nombreuses, car le texte, œuvre d'un scribe latin qui savait à peine lire le grec, est rempli de fautes ; ces corrections sont ingénieuses et faites surtout avec méthode. D'ailleurs M. Boucherie, à la fin de la préface, a consacré une dizaine de pages à l'examen de ces erreurs dont il demande l'explication aux ressemblances de sons et de formes (voir p. 21-32). Tout ce travail critique est remarquablement fait ' .

Quant au texte, quelle en est la valeur? Une première question se présente tout d'abord, question non soulevée par M. Boucherie, mais non sans importance pour l'autorité à accorder à la partie latine : des textes grecs et latins que l'on a en présence, lequel des deux est la traduction de l'autre?

Les éléments de solution ne manquent pas. Ce qui frappe tout d'abord, c'est que souvent un même mot latin correspond à plusieurs mots grecs, comme par ex. p. 82 où on lit T/iYSiitàv aux ; nx^arnKirru dtix. Mais comme la réciproque est vraie aussi, qu'à la même page on lit : YpajifiaTEi; fesserarii ; yfaaaaTsTî Jitleiriti (et non liUerarii ; voir l'errata)-,

doule des omissions de copistes et dans M et dans P l'œmre primitive devait contenir trois parties. Cette coïncidence n'est pas concluante ; car tous ces Interpréta mciif a étaient sans doute faits sur uu plan unil'orme, d'ailleurs très simp'e. 1" livre : phrases ; 2« livre : mois ; 3' livre : conjugaisons, formes fçrammaticales. Il n'est pas prouvé que le ms. de Leyde contînt ou annonçât plus de trois livres, malgré ce que semble dire M. Boucherie (p. 3).

' Une petite critique cependant. Pourquoi dans le second livre, M. Boucherie sépare-t-il chaque mot par un point"? Ce livre n'est pas composé seulement de mots détachés ; souvent les noms sont accompagnés d'une ou de plusieurs épiihètes qui n'en peuvent être séparées.

' Ces doubles et quelquefois triples traductions sont fréquentes. En voici des exemples pour les premières pages. Nous prenons à la page 56, commencement de la 2» partie.

Texte grec : p. 56, 6£oi vàic-oi. (2 traduclions latines) ; 67, SiijiEvpov (2) ; 72, eijpoç (2), àsrAiwtYî; (2) : 73, ei; xà' [iÉ).),ov (2) ; 76, opix.v] (2) ; 78, êTri^itai (2) ; SO, iniTixi; (2) , 81, [icîjivTi; (3J ; 82, yçiani.^i.izeXi (2) ; 84, tôïov (2), àypo; (2). yiiiçiia^i (2) ; 86, SpÉita-;ov (2) ; 87, àîJiîTs),09Ù).aç (2) ; 89, aï-yEipo; (2) ; 90, xâ),a(Jio; (.2) ; 91, vaô; (2) ; lepov (2) ; 92, cte'çavoi (-) ; [iàv-rt; (2) ; 9J, wpoçTjtTi; (2) ; àYvôv (2) ; 93, tîmoçiôe; (■2) ; 96, cuYYsvEi'a (2) ; 97, TÉxvœ (2) ; matrip (2) ; 98, Ocowoir.TO; |2) ; 99, yv^vi (2) ; 100, xoivwvo; (,2). — Texte latin : p. 36, dii inferi (2 tr. gr.) ; 57, sihanus (2) ; 57-5S, aurora (2) ; oS, mater magna, (2) ; 6S, soniis (2), tiirbor (3), procella (2) ; 69, aeitiis (3), solislitium (2) ; 71, buH/loralis (2) ; 72, annus (2) ; 73, mcridie (2], temjms (2) ; 74, creptisciilum (2) ; 76, tiimor (2) ; '77, arior (2) ; 78, alga (2) ; 79, princeps (2) ; 82, dux (2) ; 83, magisler tici (o), ptigna (2) ; 85, salttis (2), lenticula (2), fenum gracitm (2) ; 86, suncilio (2) ; i'è,popago (1), mespiUim (2) ; 90, calamus (2) ; 91, sacrificiuiii (2), aitaria (2) ; 92, haruspex (2) , fatidicus (2) ; 93, sors (2) , augur (2) ; 96,

il n'y a rien à conclure de ce fait, sinon que l'auteur avait sous les yeux des dictionnaires grecs-latins et latins-grecs dans lesquels les mots de chacune de ces langues étaient rendus par plusieurs équivalents ou bien (au cas qu'il fût grec — ce qui est notre avis) qu'il avait une connaissance suffisante du lexique latin pour trouver plusieurs équivalents à un même mot grec.

Mais si ces variantes multiples ne prouvent rien, d'autres faits établissent sûrement que le latin a été traduit du grec, et qu'au fur et à mesure que l'auteur écrivait en colonne ses mots grecs, il en donnait la traduction littérale, sans s'inquiéter si la grammaire latine trouvait son compte dans ce calque des formes grecques.

En voici quelques exemples : P. 48. teus xp;»? | ex uSaTo? | Tocxspov — praecide \ carncm \ exaquam \ madiduM. Madidiim au neutre, amené par Tixepov. — P. 59. VenaUa (1. Venus) fiorifer traduisant 'A-fpo5iTT;àv6oaopoî; àvOoydpoç n'a qu'une terminaison pour les deux genres. — P. GO. smsum

humanX'Sl traduisant Siivoisv àvepcoTrtvr.v. — P. 64. nep\ tov Z ojtÉpwv xXavr,- Twv Kpdvo'J ', 'lI>v(o'J, Xùa^-jr,:;, "Apéuç, 'EpiiaO, Aïo'?, 'Ayp-jSitTiç — De Septem

stellis erraticis : SatiirKi, Sohs. LmiM, Martis, Mcrciiru, Jons, Venons ; le ti\iducteur avait oublié au milieu de sa phrase que de gouverne l'ablatif-. — P. 73. h;Umv y.pdvo; est traduit par 2)rœfcritum tempus. Le contexte force d'admettre la leçon du grec ; l'erreur est duo à un !i\xive prœferiium iempus qui se lit deux lignes plus haut. — P. 130.

xp=aî I jroipiov I mov | e; 'jSato; | a» uîa-ïoî | «■ktov | wij.ov — Carnem \ StalUM \

jwm'nijM I alix[)n | exaqita | assvu \ crudvid. Même faute qu'à la page 40. — P. 133. u8(op I xaTapov | xaTapov | Siaiys? | BoTiïpov «J/uypov | yXia^m J 0-p|j.ov I ÇstiTov — aqua | piirvu | mioidvM. \ perlucidvu \ hirhklvM \friffiduM I fepidv).i \ cal'J'du}^ \ fervente. Erreur semblable. — P. 145. ofv=a I 7:etxtoi — aves volxx (!). Même page, \efenicopierus (omis par M. Boucherie dans les glossaii'es) semble une latinisation du grec çoivixdxTEpo.;. — Enfin, argument d'une autre nature, les deux sections du chapitre de morihus lunnanis (p. 182-199 — 1'"'' sect. qualités ; 2", défauts), donne les deux séries d'épithètes dans l'ordre alphabétique grec. Quand cet ordre est interrompu, remarque M. Boucherie (p. 182, n. 2), c'est presque toujours pour rapprocher des synonymes'.

siihclcs (2), itii-/s [2] ; 9S. neplis (2), fiemiiii (2) ; 99, vxor (3) ; \(SI), procuvator [2), cuiator (2), cngnitor (2), tlominus (2), domina [i). palcr familias (2).

On voit cependant que le lalin l'emijorle sur le <;rec, ce qui vient à l'appui de noire thèse, que l'auleur a pensé en grec, puis traduit en latin. — La suite présente la même proportion de doublets.

' Pourquoi M. lioucherie corrige-l-il la leçon du mes. en ^pôvou ?

• ImposfiUe de voir là une erreur du scribe ; les sept noms n'y auraient pas passé.

' Nous n'avons pas cité une masse de petites preuves do détail, qui chacune prise à part, n'ollre rien de bien assuré, mais dont l'ensemble finit par porter la conviction dans l'esprit. Psr ej. p. 12S ; ffoSia TtavTocanâ traduits par viaria omnifjcnus (faute

POLLUCIS DE QUOTIDIANA LOCUTIONE 219

De ces diverses particularités, il ressort évidemment que chaque mot du texte latin est la traduction du mot grec correspondant. Quelle confiance peuvent donc lui donner les romanistes qui lui demandent des formes du latin populaire, il est facile de le voir. M. Boucherie cite (p. 13) les solécismes Scis ubi manet, sciio si inius est[]}. 39, 40), comme des solécismes de la langue parlée, de la langue populaire. Peut-être n'est-ce que la traduction littérale du grec : oWs? zoO [lévHi — y''"'' ^'' ïvSov èort — Et de même les tournures qtioiî sufficil ad homines vir/infi (p. 45) ; qi(of suiit horm ?jam octo (p. 44), etc. reproduisent peut-être

simplement le grec t6 «fxoOv tcô; àvepùitou; x — Toiai eb\ wpïi ; ■r,Î7) ôxTii.

Assurément hene liaient (p. 40) n'e^t ni vraiment latin, ni roman, mais grec : xiîvû; ï/v.. De même calceet me aliqiiis yallicas (p. 46) ne peut être que u-o5T,TiTu (le tV, ta ^lôpia. Ke quod vitllis (p. 51) vient de ji-iîTi OéXets. Ces exemples suffisent. On voit que la valeur de ce texte est bien moindre qu'on pouiTait se l'imaginer. A considérer seulement le titre, on pouvait espérer rencontrer un texte du latin vulgaire ; on ne trouve que du latin classique, gùté d'héllénismes, avec quelques termes nouveaux ou quelques acceptions nouvelles empruntées à la langue familière. Aussi la grammaire et la syntaxe n'offrent rien de bien curieux. Le texte grec, rempli de fautes, est intéressant pour l'histoire de la prononciation du grec. Le texte latin présente les incorrections qu'on est habitué à rencontrer dans les manuscrits anciens. En voici quelquesunes, qui pourraient aller rejoindre toutes celles dont M. Schuchardt a donné le classement dans son Vocalisme du laliii vulgaire : cenare 49, 50, etc. ; cakiamenfa 37 ; laliim {-ne] 33, 34 ; causedicus 39 ; hevhanœ. [vcri.) 92 ; orreum 86 ; hâve 34, 45 ; ospitaUs 54; ilaris 57 ; haer 67 ; orror, orripilatio 76 ; harena 78 ; da mappa[m] ad manus 51 ; coiidianos {-nus) 35 ; amicus {-cos] 41 ; coco {coquo) 41, 69 ; ionUraUs 55 ; cJostrum l'2G ; 2)rœsfeteris 36 ; linquamem (Jiq.) 47 ; acUaliulo 49 ;2}i$cis {-ces) 63 ; etc., etc. En fait de romanismes, je ne citerais guère (à côté de ceux qu'a déjà relevés M. Boucherie dans son glossaire, tels que cicala, fervente, adduce, etc.) que manducenius, p. 48, traduisant sji-j-tojiîv, et

qui ii'est pas appareille dans le lexle corrigé de M. Boucherie) ; p. 132 : ûSvo; traduit par deux mots fC/VfS /niera ; p. SI, ponite mensam, corrifré après coup en im/jonite, et amené par le grec Oéts ; p. 80, coiisoliiris donné deux lois à une diftance de (3 lignes, ce oui ne s'explique qu'autant que l'auteur pensait en grec; p. 131 : Zwjjieutov, Tr,y!ïvtTov traduit par ex jure, ex sait-tgtiie\ etc., etc. — Le texte fournit-il ces jireuves contraires ? Je ne vois guère que deux passages difficiles à expliquer avec l'hypothèse d'un auteur grec. P. 133 : oivo; | 7ta),aiov | axpa-rov | u5af£;, etc. — vinum, vêtus, mei-um, aqimtiim, etc. P. 137 : Kpsiç | xajrpiov | etc. y,ofiœ | [îoEia | -a'jpiot | {Locyia. I etc. | apvia | e),ctçta | — caro rerriiw-, etc. (tous les adjectifs au féminin). Peut-être les adjectifs de la page 137 sont-ils des pluriels neutres ; on trouve en elfut au milieu de la série le mot uâpxcç. Il en est de même p. 134, où je remarque ôîv6|i£),t, a3t'iT|ria et d'autres noms neutres. Cependant les premières épithëles de o!voç font difficulté ; toutefois remarquons que àxpa-ûov et OBape; s'emploient au neutre absolument. Voir le Thésaurus de H, Est., s. v. «xpaTO; et l'exemple d'Athénée.

vessica, p. 123. Je rappellerai encore le mot tisana, grec Ttiivr), p. 85, au lieu de 2ifisai)a, T.^iaivn. Cette forme est vraiment populaire ; je la retrouve clans les textes talmudiques du in° siècle (traités Betza, 14, a ; Moed Katon, 13, 6), légèrement altérée d'après la phonétique hébraïque : iisné (au sens de orc/e mondée eijiotion d'orge mondée). De là l'italien tisàna (accentuation grecque, iisana, titjvt,), d'où le fr. tisane^. Le texte de P est beaucoup plus correct que celui de M. Aussi M. Boucherie a-t-il jugé inutile de le donner en double, comme il a fait pour M. Il le reproduit avec les corrections nécessaires, mais en indiquant toujours avec grand soin la leçon du manuscrit quand il la modifie. Le latin et le grec se suivent de très près, cependant il est difficile de distinguer lequel des deux est la traduction de l'autre, ou s'ils n'ont pas été composés ensemble. En tout cas l'auteur était plus maître de la langue latine que celui auquel on doit M. L'on aurait bien quelques faibles indices semblant montrer qu'ici aussi le latin est traduit du grec, par ex. : induime superariam alba.m = èvôujâjiTiV £Z£vSûtt,v Tvs'jxtJv, p. 205. — Ul scrijjsi aiifem (pour Ut aidem scrijjsi = Ypi»]'»? Ss, p. 206. — Quonwdo habes = xw? iy^.i (p. 208). — Audivisti quia vicimus = (r-xo'jsaç) 6ti (ÈvixTisa[i£v) (p. 210). — Mais d'autres prouvent le contraire : a û-oi£Tav-[iivi Elit (pour èîTi) =: quo3 subjecta sunt, p. 204, et de même a àvïYxoii siïiv, p. 218. "Ap;a!j9: àTrap/ir.i; = mihi incipUe cth viitio, p. 207 : 'Av uoi TiSù èffxt =: si fibi suave est, p. 212. nïT^piTov forme grécisée du \a.i. piperatum, p. 216 (omise dans le glossaire), niv-a ôpeûx; î/ti est bien traduit par omnia se recte habenf, p. 212-. Le latin, pour reproduire mot pour mot le grec, ne pousse pas comme dans M la servilité jusqu'au barbarisme ; il reste latin. Aussi faut-il attacher plus de prix aux rcmanismes qui rappellent la construction grecque, l'infinitif pour le supin [salutare p. 205, et p. 208, 2 fois) ; si et l'indicatif, pour an et le subjonctif {î/i/e)T0/7« eiim si possumus, si Iwi^i^a., p. 211), l'impératif pour le subjonctif (ne dormita, ^r, vûi-a^e, p. 215), etc. Rappelons siium pour ejus dans : videre dominum sitiim, iôsîv Tbv xûftov aÙToO, p 211 . Pour résumer les caractères de la Quotidiana locutio, plus comi)lète et mieux faite que la première partie des Interpretamenia qui lui correspond, d'une langue plus correcte, d'un latin plus pur, présentant çâ et là

' Ce mot peut s'ajouter à ceux que j'ai étudiés dans la Romania I, p. 92 [dans lo premier volume de ces Essais, p. 19G). Je ue l'avais pas fait entrer dans mon étude, parce que j'attribuais la chute du n à la phonétique hébraïque. Mais le lisaiia des Interpretamenta vient prouver que le tisné du Talmud est réellement une forme populaire grecque et latine, et à son tour est coulirmé par celle-ci. Les dictionnaires du prec moderne donnent nTtcâvT]. Le mot a sans doute été refait.

' Signalons encore un petit indice. M commence sa préface par mti'Jos video cupienies grwce disputarc cl latine, mettant graecc avant latine ; P intervertit l'ordre des deux mots : multos cupientes latine loijiiii et graece (p. 202), et de même: j>er ^iiem facilius latine et graece loiui instruantur (p. 204) .

POLLUCIS DE QUOTIDIAXA LOCUTIONE 221

quelques constructions populaires, elle diffère quant au sujet et quant au style des Intcrju-etamenta, et rien n'empêche de l'attribuer à l'auteur

de l 'OvojiaîTixdv.

A ces deux textes, M. Boucherie a ajouté deux extraits du manuscrit 6503 de la Bibliothèque Nationale (fonds latin) ; ce sont 17 fables d'Esope, et un très court fragment de droit romain, texte grec et traduction latine littérale. Ces extraits ont déjà été publiés par Bœcking en 1832, d'après les manusci'its de Leyde et de Saint-Gall, plus récents de trois siècles que le manuscrit de Paris (M. Boucherie ne nous dit pas la date de ce dernier). Le texte grec des fables est fort maltraité, grâce à la manie du scribe qui, connaissant bien le latin, mais mal le grec, l'a mutilé à plaisir ; cependant les véritables leçons se retrouvent encore assez facilement sous les erreurs de lettres et les altérations qui ne les détruisent pas en somme, et M. Boucherie, aidé de la version latine et du texte, fort corrompu, il est vrai, de Bœcking, a pu rétablir à peu près sûrement la partie grecque. Le latin, qui est fort correct, présente quelques particularités : p. 229 : Sic exiijuum animal au lieu de fam ex. an. ; p. 230 : jJost modicum, hellénisme = fi£T'û).!rov ; p. 237 : c«//«spour /élis (on a, d'ailleurs, d'autres exemples de ce mot dans la basse latinité) ; p. 240 : Interrogante si ipse esset ; p. 247 : hiberno, pris absolument au sens de hiver (omis dans le glossaire), etc.

Le fragment de droit romain n'offre pas grand intérêt.

Les résultats nouveaux qu'apportent les documents publiés par M. Boucherie sont consignés dans un double index grec et latin qui termine l'ouvrage, et qui se partage en deux sections, l'une contenant les mots nouveaux, l'autre les formes rares et les acceptions nouvelles, division utile à certains égards, gênante à d'autres. Ces deux index doubles ou ces quatre glossaires qui s'étendent sur 80 pages, quoique encore quelque peu incomplets surtout en ce qui touche les romanismes, suffisent à montrer la valeur de ces documents. Beaucoup moins précieux, il est vrai, qu'on aurait pu le croire pour l'étude du latin populaire, ils ne laissent pas que d'avoir une importance considérable, et si le travail de M. Boucherie, excellent surtout dans la restitution critique du texte, présente encore quelques lacunes ou laisse encore quelques points non élucidés, l'auteur n'en a pas moins le mérite d'avoir heureusement enrichi le trésor de la philologie grecque et de la philologie latine.

{Eevw critique, -IS'S, n» 40.)

Nouvelle grammaire française, fondée sur l'histoire de la langue, à l'usage dos élablissemeuls d'inslruclion secondaire, par Auguste Brachet. Paris, HachcUe, IS'â. Un vol. in-12, xis-248 p. — Pris : 1 rr. 50.

Poursuivant ses travaux de vulgarisation, M. Brachet publie aujourd'hui une nouvelle grammaire française, où pour la première fois, dans un livre destiné aux classes, on essaie d'expliquer les règles par l'histoire de la langue '. On ne peut qu'applaudir à cette réforme, qui tend à faire entrer dans le domaine commun des vérités élémentaires jusqu'ici réservées aux érudits. C'est en quelque sorte une l'évolution dans l'enseignement, révolution salutaire à laquelle M. Bi'achet aura l'honneur d'avoir attaché son nom.

Le livre se recommande en général, outre la nouveauté et l'importance du sujet, par la clarté du langage et la simplicité de l'exposition. Ce sont des qualités de vulgarisateur que M. Brachet possède au premier chef. Mais l'œuvre de M. Brachet est très inégale. A côté de parties faites avec soin et talent, on en rencontre d'autres en plus grand nombre qui semblent avoir été rédigées à la hilte. C'est l'explication la plus vraisemblable des lacunes et des erreurs vraiment regrettables qui déparent ce livre. Nous croyons rendre service à l'auteur et au public en les relevant ici avec plus de détail que ne le fait d'ordinaire la Revue ; et si nos observations peuvent sembler trop minutieuses ou trop sévèi'es, M. Brachet n'y verra que notre désir d'être utile et de contiùbuer, par les corrections et les améliorations que nous proposons, au succès d'une œuvre qui a naturellement toutes nos sympathies.

' Nous devons cependant mentionner l'ouvrage de M. Marly-Laveaux, qui poursuit un but quelque peu différent, mais qui se recommande par de rares qualités, et dont nous rendrons un compte détaillé quaud il aura achevé de paraître.

Après une préface fort spirituelle où l'auteur défend justement l'étude historique de la langue contre les préjugés d'une routine aveugle et les entraînements de novateurs irréfléchis, il donne dans l'introduction une description sommaire de la géographie et un aperçu de l'histoire de la langue française. En quelques traits nets et précis, M. Brachet établit la différence du provençal et du français, du latin populaire et du latin classique, du français et des dialectes ou patois, des mots de formation populaire et des mots de formation savante.

Après cette introduction commence la grammaire proprement dite qui comprend trois livres : I Elude des lettres (alphabet, voyelles, diphtongues, consonnes, syllabes, accent tonique, signes orthographiques) ; II Etude des mots (dix chapitres consacrés aux dix parties du discours) ; III Etude des jihrases (1" syntaxe des mots : substantif, article, adjectif, noms de nombre, pronoms, verbes ; 2° syntaxe des propositions).

Livre I, Elude des lettres ; voyelles pures. Parmi les voyelles, l'auteur place exi, ou avec raison ; ces voyelles ne sont composées qu'en apparence pour les yeux, mais elles offrent pour l'oreille un son unique aussi simple que celui de «, de o. A l'occasion des voyelles françaises, l'auteur passe en revue les voyelles latines et dit ce qu'elles sont devenues en û'ançais. Cette petite page de phonétique donne lieu à bien des remarques. P. n et 20, où l'auteur a-t-il pris -que e latin se prononçait toujours comme e ouvert ? — § 18, ce qui est dit sur les longues et les brèves est vague et peu exact. — « A latin bref, dit M. Brachet, devient e ouvert : sel de sal, mer de mare, fève àefaia ; d latin devient é fermé : aimé de amatum, pré de pratum, etc. » M. Brachet devrait pourtant savoir aujourd'hui (voy. Revue critique, 1S69, I, 250) que le français ne distingue pas, dans le traitement de Va, la voyelle brève de la voyelle longue : a bref ou long est devenu en vieux français é et cet é, pour des causes spéciales qui ont agi sur lui, qu'il vint de cl ou de d, s'est transformé dans des cas déterminés en è (voy. G. Paris, Alexis, p. 50). De là des a devenant é : lez de lùtus, dé de dàtum, ou è : père de pàfrem, sel de sàl; de là encore des « devenant é : pré, de prcïlum, honte de lonitàtem, ou è : mire, de mâtrem, tel de iâlem, etc. Cette erreur, au commencement de la Grammaire, est fâcheuse. Les élèves, en effet, attirés par la nouveauté de ces recherches, ne manqueront pas d'étendre ces lois phonétiques à d'autres exemples, et s'ils les trouvent dès le début en défaut, ils pourront prendre en soupçon les principes de la grammaire historique. — L'auteur dit que ô devient eu ou reste o devant m ou n, que u reste il (ou) devant deux consonnes ; il a raison de ne pas parler des exceptions de u = o, î< ; mais il aurait pu parler de ô = ou ; car quand nos écoliers voudront appliquer les règles indiquées pour ô, ils songeront immédiatement à nos, vos qui de-

224 ÉTUDES FR,4.NÇAISES

viennent nous, vous. — Au sujet des voyelles longues, marquées généralement de l'accent circonflexe, M. Brachet dit que ce signe indique ordinairement la suppression d'une lettre, notamment s, consonne prononcée jusqu'au xiv" siècle, puis disparue. 11 serait plus exact de dire : prononcée jusqu'au xiii^ siècle. — Entre l'ô bref latin et l'eu français correspondant, M. Brachet signale comme sous intermédiaires ue (xi° siècle), oe (xii"); il peut ajouter «o, qui existait au x» siècle. « Quelques mots, comme accueillir, ajoute-t-il, sont restés à l'étage ne » et n'ont point suivi la transformation en oe. » Il faudrait dire plus clairement qu'il s'agit ici, non de la prononciation, mais de l'orthographe. — Comme exemples de l'y intercalé entre deux voyelles pour éviter un hiatus, je trouve croyant et éciiijer ; les deux exemples sont inexacts : credeniem ne donne pas croant d'où croyant, ni scutarius écuer, d'où écuyer, mais créant, devenu croyant sous l'action du présent/e croi, et ccu-ier. M. Brachet dit que l'y vient d'ordinaire d'un c et d'un (7 latin entre deux voyelles, et il ne cite d'exemples que du c; on pourrait ajouter reyalem royal, legalcm loijal, etc. — Le chapitre m est consacré aux diphtongues ; je remarque l'omission des diphtongues ieu, ion (jneu ; piou-pioîi), sans compter les diphtongues fortes conservées dans 1 interjection aye, dans EaouJ, etc. — Pour les nasales (chapitre iv) on regrette de ne pas trouver la série complète des notations orthographiques des voyelles nasales : an, en {à) ; en, in, ain, ein (è) ; on [ô] ; im, eun (œ) ni la liste des diphtongues nasales. — M. Brachet distingue les consonnes (chapitre v) en fortes [k, t, p ; cli, ç, f] et en douces [g, d, etc.) ; mais il a le tort d'employer le terme doux pour désigner aussi le son sifflant ou chuintant du c et du y devant e et é, ce qui introduit de la confusion dans ce chapitre. Selon M. Brachet c dur vient du latin ce : sec de siccum, etc. ; pour être exact, il faut dire : de c ou de ce devant 0, u ; cf. vacca, vache et corpus, corps. Observation analogue pour^. La distinction de c et de ^ devant a, e, i ou devant 0, u pouvait être faite sans compliquer l'exposition et elle avait son importance. On est fort étonné de lire (p. 26) cette affirmation, que s latin était prononcé z; il est aussi singulièrement inexact de dire que ti latin sonnait is devant une voyelle; car, à ce compte, les Romains n'auraient pas prononcé amicitsia, comme le dit M. Brachet, mais amicitsa. « S dur vient de s latin », dit M. Brachet; ajoutons : de s initial. « S doux du c latin, de //plus voyelle »; ajoutons encore de s médial : rose. « V, au milieu d'un mot, vient de ^; ou de h ■»; ajoutons encore de v : avoine de avenu, etc. « L mouillé s'écrit e7/ ou^7 » : M. Brachet oublie la notation par l après un i : ]jcrsiL,pcrih. Pour Yx, M. Brachet oublie également la valeur de s à la fin et même au milieu des mots {six, soixante, etc.) ; cette omission amène quelque obscurité dans l'exposition de la formation du pluriel en x (cf. § 79).

Le livre I" se termine par des observations sur l'accent tonique et le balancement de la voyelle atone et de la voyelle accentuée (généralement devenue diplitongue) dans la dérivation. Les remarques sont très justes; je signalerai toutefois le mauvais choix des exemples, où sont rapprochés des mots tels que lièire, chevalier — lévrier, chevalerie, etc., ce qui fait croire à une diphtongue ic d'une même origine dans les deux mots. Il aurait fallu varier les exemples de l'alternanco [voile, révéler; bœuf, bouvier, etc.), et en montrer le caractère général. Une autre remarque qui se rattache à la précédente, c'est que l'auteur a eu tort de ne parler qu'à la fin du livre I" de l'accent tonique. Déjà p. 21, il parle de voyelles accentuées et non accentuées sans que l'élève sache ce que c'est que l'accent; s'il avait dit que les lois de phonétique qu'il donne au début (p. 17) ne sont vraies que pour les toniques, et s'il avait ajouté un mot sur le traitement des atones, toute cette fin du 1'"' livre devenait beaucoup plus limpide et plus rigoureuse, sans être plus compliquée. Le dernier chapitre du livre I" est consacré à l'examen des signes orthographiques qui ont été empruntés au grec par les grammairiens du xvi'^ siècle. En somme, malgré de nombreuses erreurs de détail, ce premier livre est neuf et bon.

Livre II, chapitre 1'=''. Bu nom. Pour le genre, M. Brachet pose ces règles : « Les substantifs latins masculins sont ordinairement restés » masculins en français.. . Il n'y a qu'une seule exceplion : ce sont les » substantifs abstraits en or. » Pour être exact, il faudrait dire « il n'y » a qu'une seule exception générale », car il y a bien des exceptions particulières. « Les substantifs latins féminins sont également restés » féminins en français. » Ajoutons comme exception générale les noms d'arbre (sans parler des nombreuses exceptions particulières). La rédaction du § 70 est plus que bizarre : « Dans un très petit nombre de >3 cas, le féminin est plus court que le masculin (suivent les exemples : » compar/ne, taure, mule, vieille, etc.); les masculins sont dérivés des » féminins au moyen des finales et, ard, on, eau, etc. » Immédiatement après cette règle, on lit à l'historique : « Il ne faut point conclure de » ces exemples qu'il y a en français des masculins formés à l'aide des » féminins. » Que M. Brachet se mette d'accord avec lui-même, et efface de sa règle cette assertion étrange que des masculins dérivent de féminins. Signalons encore dans ce paragraphe une distraction singulière : « Mulet signifiait jadis le petit d'une mule, son poidain « ; il faut croire qu'au moyen âge les mules étaient fécondes ! — Les paragraphes concernant les irrégularités dans le genre des noms (§§ 71-74) et le pluriel des noms composés (§§ 82-85) seraient mieux placés à la syntaxe. L'observation sur le genre de garde, élève, etc. (§ 71) est neuve, mais inexacte ; car ce ne sont pas seulement des noms abstraits comme garde, aide, manœuvre, qui changent de genre en devenant concrets,

226 ÉTUDES FR.-i.NÇAISES

mais encore des noms concrets féminins qui deviennent masculins quand ils désignent des personnes : guide, irompetle, enseigne. De plus, même au sens concret, les noms comme élhve, garde deviennent féminins quand ils désignent une femme. Enfin, l'exemple de garde masculin (garde-f/;«ssf) opposé à celui de garde féminin [la garde des frontières) est mal choisi. Garde dans garde-cltasse est un temps personnel du verbe garder.

La théorie du pluriel des noms composés ramenée à trois règles est défectueuse : 1" Les noms formés de deux noms ou d'un nom et d'un adjectif forment leur pluriel, dit M. Brachet, en ajoutant un s à chacun de ces deux mots : chais-tigres, hasses-tailles ; cette première règle peut passer, quoiqu'elle' offre déjà des exceptions; 2" Pour les noms composés d'un adverbe ou d'une préposition, le pluriel se forme en ajoutant un s au substantif : des avant-coureurs, des sous-préfets. Cette l'ègle est inexacte. Quand le mot invariable est un adverbe ou une préposition prise abverbialement (c'est-à-dire sans régime), fort bien ; le substantif varie : des avant-coureurs, des sous-préfets. Mais quand le mot invariable est vraiment une préposition qui régit le substantif, celui-ci reste invariable : des à-compte ; 3" Quand le nom composé est formé d'un nom et d'un verbe [tire-bouchon], de deux noms séparés par une préposition [tête-à-tête, jwt-au-feu), d'un verbe et d'un adverbe [passepartout), il reste invariable au pluriel sauf quelques exceptions que l'usage apprendra. On ne peut vraiment placer parmi les exceptions enseignées par l'usage des pluriels tels que chefs-d'œuvre, arcs-en-ciel, chars-à'hancs, etc., oii la variabilité du premier terme s'impose d'ellemême.

La section III du chapitre i" est consacrée à la formation des substantifs. C'est une nouveauté de ce livre d'avoir donné à la formation des mots la place légitime qu'elle doit occuper dans toute grammaire. Déjà plusieurs auteurs avaient tenté de faire entrer la compoiition et la dérivation dans l'enseignement du français. A M. Brachet revient le mérite d'en avoir donné les règles méthodiquement. L'auteur a reconnu lui-même combien était faible ce qu'il en disait dans sa Grammaire historique; il a repris la question et est arrivé à ce résultat assez curieux que la grammaire à l'usage des classes est incontestablement supérieure en ce point à la grammaire historique. L'auteur n'a pas cru devoir consacrer un livre spécial à la formation des mots, mais, à la fin des sections du substantif, de l'adjectif, du verbe, il étudie les procédés employés par la langue pour créer de nouveaux substantifs, de nouveaux adjectifs, de nouveaux verbes. La plus importante de ces sections est celle qui concerne la formation des substantifs; elle est généralement bien faite ; on y constate toutefois des omissions et des erreurs. La composition est ramenée seulement à l'addition d'un préfixe devant un

subsUanlit ^§§ 89-90) ; ce qui est contradictoire avec le § 82, où M, Bfachet distingue divei'ses sortes de mots composés dont il donne plus ou moins exactement la formation du pluriel. On voit aussi les inconséquences de cette disposition où les règles du pluriel des noms composés (qui relèvent en réalité de la syntaxe) sont données avant la théorie de la formation de ces noms. — § 91, après est omis dans la liste des préfixes [après-midi, etc.) — § 96, la formation du suffixe ayc est donnée inexactement; cf. sur le passage de alicumà. agemon article de la Romania (voir plus haut, p. 140). — § 102, les exemples de la chute de ie dans les mots misère, audace, etc., ne sont pas justes, parce que ces mots sont de formation savante. — §§ 1 13-118, le suffixe ure formant des sub.stantifs à l'aide d'adjectifs estomis [verdure, etc.). — § 120, loyer n'est pas heure, mais * locarium. — § 121, les substantifs verbaux comme appel, èijout, etc., seraient, selon M. Brachet, tirés de l'infinitif appeler, égouller ; cette explication toute mécanique étonne chez un disciple de Diez. qui a donné de ces formes une explication plus scientifique. Comment M. Brachet expliquera-t-il, dans son hypothèse, les mots tels que relief, mainiien, etc.? — §§ 124-144, je constate l'absence du suffixe aye, ce suffixe si vivant à l'aide duquel des substantifs sont journellement tirés des verbes [hlanchissage, lavage, nettoyage, etc.).

Le chap. ii est consacré à l'article. Rien à signaler, sinon que le § 142 doit rentrer dans la syntaxe, et que la note sur l'emploi de uns, unes en vieux français (pour désigner les duets naturels : « unes joues ») est inutile dans une grammaire élémentaire.

Chap. m. De l'adjectif. — La formation du féminin et du pluriel dans les adjectifs est exposée avec soin, et les explications historiques sont justes (cependant l'auteur persiste à tort à attribuer les formes comme grande au xiV siècle, voy. Bévue critique, 186S, 1,28). Je supprimerais la section III (Degrés de signification dans les adjectifs) Une note sur meilleur, pire, moindre swifivaii. La distinction des degrés de signification se comprend en effet dans le grec et dans le latin qui affectent l'adjectif de terminaisons spéciales pour le comparatif et le superlatif. Mais à quoi bon transporter dans le français qui les ignore ces distinctions des langues classiques'? On prétend que le superlatif est marqué par très ; pourquoi pas par Ijien, ^arforf, ]iav extrêmement, par excessivement? Formons donc les règles de la grammaire française d'après l'étude de notre langue, sans les emprunter toutes faites à d'autres idiomes.

Ce qui suit sur la formation de l'adjectif (§§ 160-18"/) est bon. La liste des dérivés est suffisante pour une grammaire élémentaire. Quelques observations : Le français, dit M. Brachet, forme des adjectifs parles mêmes procédés qu'il emploie pour former des noms, c'est-à-dire par composition (voy. § 88) et par dérivation. Au § 88 auquel renvoie

228 ÉTUDES FR.\NÇAISES

l'auteur, il n j a rien de pareil. Est-ce uue faute d'impression ? Je ne le crois pas, parce que l'auteur ne parle nulle part explicitement, ainsi que nous l'avons constaté, des procédés de formation des mots composés. — Archi ne sert pas seulement à former des adjectifs, mais encore des substantifs : archi-prêtre ; et il serait bon d'indiquer la signification péjorative qu'il prend dans la langue populaire : archi-fou.

Le chap. iv [Noms de nomljre] est bon ; i-emarquons seulement que zéro n'est pas un nom de nombre cardinal comme itn, deux.

Le chap. v [Du prononi) doit nous arrêter. Il donne lieu à dos observations de détail et d'ensemble. Je commence par les premières. § "202, M. Bi'ach.et fait dériver moi de mi pour mihi, et il en rapproche d"un côté nil pour nihil, de l'autre fidem foi, nijnim noir. Ces assertions sont plus qu'étonnantes. M. Brachet sait pourtant bien que Vi est bref HaMS, fidem , nùjrum et que cet * a donné ei, ai (cf. p. 17), que i est long dans mi, nil et que i long est resté sans changement en français (cf. p. 13), et que par conséquent moi ne peut venir de mi. D'ailleurs M. Brachet oublie ici ce qu'il a dit p. 18 où il fait venir plus justement moi de me ; de même § 253 (p. lOD; où il adopte également l'étymologie de me = moi, il se met en contraliciion avec ce qu'il affirme ici. — Il fait dériver toi, soi de libi, sibi; cette dérivation est plus spécieuse, à cause de \'ï bref de tïM, sîbi, mais aussi erronée : les deux mots viennent de /% s,'. Quant à ms, te, se, ils viennent de ;«', tê, se enclitiques. — Il eiit été plus exact de dire que ils vient, par l'addition d'un s, du vieux français il qui est le lat. illi (M. Brachet ne craint pas plus loin de dire que leurs est le vieux français leur auquel le français moderne a ajouté s) ; c'eut été aussi plus simple, parce qu'on n'aurait pas embarrassé les élèves avec cette contradiction apparente qui montre dans un même mot illos une double dérivation (7s et eu.t- — Le § 204 parle des pronoms personnels en et leur ; leur est bien cité dans la liste donnée au § 202 des pronoms personnels, mais non en. Puisque M. Brachet croit devoir remettre parmi les pronoms le mot en qui n'est étymologiquement qu'un adverbe, pourquoi ne rien dire de y qui lui aussi peut être considéré comme un véritable cas de pronom, puisque dans cette phrase : « aves-vous pensé à l'affaire ? — J'y pense », y remplace / affaire au même titre que en rsmplace ce nom dans la réponse : j'en rêve. Y et en, ce nous semble, doivent partager le même sort et être considérés tous deux comme des pronoms ou, ce que nous préférerions, tous deux comme des advei'bes '. — Xos et vos ne sont pas

' L'auteur replace en parmi les adverbes de lieu (§418) sans s"expiquer sur la différence esscnliclle qu'il élablit entre eu proaom et en adverbe. Serjil-ce que ea pronom se rapporte aux personnes et en adverbe aux choses ? Cette différence n'est pas assez précise, puisque les pronoms personnels peuvent désigner des choses aussi bien que des personnes. Quelle est la nature de e.» dans ces deux phrases : < 11 ouvrit le tiroir

NOUVELLE GRAJnrAIRE FRANÇAISE 229

des adoucissements de.3 ancienne-S formes fr. nosfir, voslre (§ 206) ; car on peut se demander pourquoi le pluriel a été seul adouci et non le singulier. Nos, vos viennent de noslros, vosiros qui ont donné régulièrement mstrs vostrs, nosis vosis, noz voz et finalement nos vos. — C'est vers le xiv<^ siècle, dit M. Bracliet, que ma ta sa dans certains cas furent remplacés par ?)îo» Ion son; on trouve déjà au xii« siècle des exemples du masculin pour le féminin. — Sur le pronom cet M. Bracliet s'exprime ainsi : (§ 214) « Le pronom latin erciste donna le vieux français icist au xi° siècle, puis icest abrégé en ccst... » ; il serait mieux do dire: « le pronom latin eccisticm (à l'accusatif; cf. § 11) donna lo vieux français icest, abrégé en cesi... » ; en eifet icist est la forme du nominatiL Observation du même genre pour eccille := ice (§ 220). — Ce (dans ce livre) ne vient pas de ecce hoc, comme le dit M. Brachet, mais est un affaiblissement de cet ; ecce hoc n'existe quo dans le neutre ce [ce que je dis, etc.). Chacun ne vient pas de chaque un (§ 230), mais du lat. quisque unus. — On s'attendrait à voir expliquer la différence qui existe entre mcme adjectif démonstratif (§ 216) et iiiême adjectif indéfini (§ 230). — § 230 (article autre), qu'est-ce que cet alteri equus donné entre parenthèses comme explication de V autrui cheval? Est-ce la traduction du français? il faut alors alterius equus. En est-ce l'étymologie? il faut en ce cas alteri huic equus. — « Certain, du lat. certus (certain). » Lire : dérivé du lat. certus, à l'aide du suffixe ain. — J'arrête ici les observations de détail, et aborde une question générale. M. Bracliet distingue les pronoms possessifs, démonstratifs, relatifs, interrogatifs et indéfinis en deux classes : pronoms proprement dits et adjectifs. On ne se rend pas bien compte de cette division. Le pronom est-il un mot qui remplace le nom? alors comment peut-il devenir adjectif? Cette classification est si peu naturelle qu'elle conduit l'auteur à des contradictions. Ainsi p. 99 : « Les pronoms indéfinis se divisent : 1° en adjectifs indéfinis [nul, tout, etc.), ainsi nommés parce qu'ils ne peuvent s'employer seuls et précèdent toujours un nom [nul homme, etc.), et 2° en pronoms indéfinis, etc. w Or, p. 101 je lis cet alinéa : « On peut » encore employer seuls, et sans qu'ils précèdent un nom, certains » adjectifs indéfinis, tels que nul, tout, tel, etc., qui deviennent alors » pronoms indéfinis. » L'élève se reconnaîtra-t-il au milieu de ces distinctions contradictoires ' ? La vérité est que les pronoms possessifs,

• et tu tira son calepin. — Il prit son calepin et en arracha une feuille ? • — Même observation pour dont (§ 223) et oà (§ 418).

' El CD outre souvent très fausses ou très mal expliquées. Ainsi § 203, ou distingue dans les prénoms per;onnels : < l" Ceux qui se meUcnt toujours avant le verbe et sans

• préposition, comme me, te, se, le, la, les, leurs ; 2° ceux qui se placent toujours a/irùs lo

• verbe tt sont jjn'cûlés d'une pri!position, comme moi. toi, soi. • Pour la vérité de la première règle, comparez les phrases comme prends-le, -la, -les, dis-leur; pour celle de la seconde : lui comjiris, donne-moi, rends-moi.

démonstratifs, etc., doivent l'entrer dans la classe des adjectifs, et non les adjectifs dans celle des pronoms. De même que l'adjectif qualificatif devient substantif quand il est pris absolument, les adjectifs déterminatifs pris absolument deviennent pronoms. Ou plutôt, il n'y a pas de pronoms déterminatifs. Qu'est-ce en effet, par exemple, qu'un pronom indéfini qui désigne un être d'une manière vague et indéfinie '? Quel mot dans la phrase rem])\Ace peri^onne, chacun , on, etc.? L'histoire de la lan"-ue et la logique s'accordent à montrer que les seuls pronoms sont les pi'onoms personnels qui remplacent réellement des noms ; et que les autres doivent être ramenés, les uns aux noms, les auti'es aux adjectifs. Dans une grammaire telle que la comprend M. Brachet, je placerais dans le nom, à côté des noms collectifs, ceux que j'appellerais indéfinis, à savoir : on [l'on], cJiose, rien, personne, et même autrui et quiconque. Après le nom je donnerais les prénoms qui ne comprendraient que les pi-onoms personnels. Dans le chapitre de l'adjectif, un paragraphe final établirait qu'il peut être pris absolument et jouer le rôle de nom. Pour l'adjectif qualificatif, ex. : le leau, le vrai. Pour les détei-minatifs, les uns s'emploient absolument en retranchant le nom auquel ils se rapportent, ce sont : aucun, ce, maint, nul, plusieurs, tout ' ; les autres doivent s'unir à d'autres déterminatifs qui les précisent et leur donnent un sens plus complet : quelqu'un, chacun, l'un, l'autre, le mien, le tien, le sien, le nôtre, le vôtre, le leur, la mienne, etc. ; les miens, etc. ; les miennes, etc. ; lequel, etc. Cet, ces, celui, celle, ceux, celles, se déterminent, non pas à l'aide d'un autre déterminatif, mais à l'aide d'un adverbe déterminatif c/', lit, ou d'une proposition : « celui-ci xa'a ait; celui que j'ai vu m'a dit. » Restent les pronoms relatifs qui, que ; mais comme ils accompagnent presque toujours l'antécédent auquel ils se rapportent, on ne peut les considérer réellement comme de vrais pronoms, et leur caractère sui generis leur donne le droit d'être placés aussi bien parmi les adjectifs que parmi les pronoms. On voit de la sorte comment la théorie du pronom peut se réduire ; on simplifie la grammaii"e en même temps qu'on pénètre plus profondément dans l'essence des déterminatifs. Mais je ne puis qu'indiquer ici cette vue. Si elle paraît trop l'évolutionnaire, M. Brachet, qui toutefois a innové en faisant rentrer l'adjectif dans le pronom, pouvait innover plus heureusement et sans apporter plus de trouble dans l'économie de la grammaire, en faisant rentrer le pronom dans l'adjectif.

Chap. VI. Du verbe. — Nous arrivons à un important chapitre qui embrasse environ le tiers de l'ouvrage. Dans ce chapitre, M. Brachet, se séparant des grammairiens antérieurs, innove heureusement en divisant la seconde conjugaison en deux classes, la classe des verbes qui se

' On pourrait y ajouter le, la, les, si ron fait de ces mots des adjectifs déterminatifs et non des pronoms personnels.

conjug'iient directement en //• (tels que partir, partant) et celle des verbes qui se conjug-uent avec l'addition à certains temps de la syllabe iss [finir, Jiiu'ssaiif). Cette division lui permet de classer les conjugaisons en deux séries, les conjugaisons vivantes [aimer, finir] dans lesquelles rentrent tous les verbes de création nouvelle, et les conjugaisons mortes, héritage du passé, qui ne peuvent plus servir à de nouvelles formations (partir, devoir, rendre). Cette classifleation, empruntée d'ailleurs à M. Chabaneau [Théorie de la conjugaison française), a l'avantage de bien montrer aux élèves comment la langue, loin d'être un ensemble de décrets immuables rendus par des grammairiens, est vraiment un oi'ganisme vivant dans la bouche du peuple et livré à d'incessantes transformations. On ne peut qu'approuver ce point de" vue. Toutefois, M. Bracbet, dans l'exposition des conjugaisons, n'y reste pas fidèle, et, alléguant que la deuxième conjugaison en ir (partir) et la troisième sont trop peu riches pour mériter une étude spéciale, il les renvoie aux verbes irréguliers ; c'est perdre le bénéfice de sa division.

L'exposition de la conjugaison consiste donc, en somme, pour M. Brachet, à montrer d'abord les rapports historiques des temps français avec les temps latins d'où ils dérivent, à donner ensuite la conjugaison de aimer, finir et rompre, reléguant tout ce qui ne se conjugue pas sur le modèle de ces trois verbes, parmi les verbes irréguliers dont il donne la liste complète. En réalité, l'auteur tourne la difficulté au lieu de la résoudre ; d'un autre coté, il est incomplet. En effet, pour nous occuper d'abord de ce dernier point, il choisit par exemple pour type de la 5° conjugaison régulière en re, le verhe rompre. Le verbe sera très bien choisi {puisqu'il présente les trois terminaisons s, s, f au présent de l'indicatif), si on fait rentrer rendre, rendre et les analogues dans la classe des verbes irréguliers (;7 rend, il vend). M. Brachet ne le fait pas, considérant avec raison ces verbes comme réguliers ; mais encore faut-il que l'élève sache à quoi s'en tenir sur les troisièmes personnes : // rend, il rend (et non il vent, il renf) '. Pour le second point, l'auteur tourne la difficulté que présente l'exposition systématique de la conjugaison françiise. « La théorie scientifique de la formation des verbes irréguliers, dit-il, dépasserait de beaucoup la limite d'une grammaire usuelle » (§ 313). Je suis bien de son avis ; toutefois je crois que, sans même remonter au latin, en restant dans les lois de phonétique du français, on pouvait faire plus qu'il n'a fait.

Un fait certain, d'abord, c'est que la première conjugaison se sépare des trois autres par des flexions du présent et du parfait de l'indicatif [e, -es, -e pour la 1'''= conjugaison ; -s, -s, -t pour les trois autres ;

' Le verbe vaincrt, qui n'a guère d'autre irrégularité que vendre, rendre, est au contraire classé parmi les irréguliers. Car on ne peut sérieusement considérer comme une irrégularité le changement de c en qu dans vainquant et les analogues.

ai, as, a, âmes, elles, èrent pour la l™ conjugaison ; -s, -s, -/, '•mes, '■les, -rent pour les trois autres), ce qui permet d'établir deux conjugaisons, l'une dont l'infinitif est en er, l'autre dont l'infinitif est soit en ir, soit en oir, soit en re. Cette division est conforme à l'histoire : are a donné er; mais ère, ère, ire, ont donné à peu près indifféremment ir, oir, re. Ex. : implêre, emplir ; hahère, avoir ; ridcre, rire ; légère, lire ; fodëre, fouir ; fallere, falloir. On peut donc admettre que les trois dernières conjugaisons n'en font en réalité qu'une '.

Ceci posé, admettons l'ancienne théorie de la formation des temps, qu'a négligée M. Brachet, parce qu'il fait dériver directement les temps français des temps latins. Cette théorie est commode, quoiqu'ellB' doive être modifiée en quelques points. On peut admettre que l'infinitif forme le futur et le conditionnel (ceci d'ailleurs est absolument exact) ; que le passé défini forme l'imparfait du subjonctif (on effet le plus-queparfait du subjonctif en latin dérive du parfait) ; que le participe passé forme les temps composés, c'est évident. Pour le participe présent, je ne dirai pas qu'il forme le pluriel de l'indicauf présent, mais tout l'indicatif présent (ainsi que l'imparfait de l'indicatif et le présent du subjonctif), puisque c'est un même radical qu'on a dans finisc-o, fnisceliam,fiiiisc-am,finiscenlem. Or admettons comme principe que pour conjuguer un verbe on donne, ainsi qu'on le fait en latin, les temps primitifs, à savoir l'infinitif, les participes et le parfait, on a tous les éléments de la conjugaison dos yQvhai faibles, moyennant certaines lois de phonétique qui sont à établir dans le chapitre des lettres et qui Iroiivent déjà leur applicalion dms l'étude du subsfanlifet de l' adjectif.

Ex. : sur le modèle de romp-anfje romp s, tu romp-s, il romp-t, on aura :

lisant qui donne lis-s, lis-t d'où régaVèrement lis, lit

naiss-ant naiss-s, naiss-t nais, nail '

rend-ant rend-s, rend-t (ronds), rond

parl-ant pai't-s, part-t pars, part

mett-ant mett-s, nicU-t mets, met

dorm-ant dorm-s, dorm-t dors, dort

viv-aut viv-s, viv-t vis, vit

val-ant val-s, val-t vaux, vaut

absolv-ant absolv-s, absolv-t absous, absout

craign-ant craign-s, craign-t crains, craint elc. etc. etc.

' Cf. encore les voyelles du parfait et du parlitipe : coiij. en ir : partis, jtarli ; vêtis, vctu ; courus, couru ; conjl eu rc : pris, pris ; cousis, COUSU ; connus, connu ; etc. ; coiij. eu oir : assis, assis ; ris, vu ; valus, valu .

• El de même finiss-aut — finiss-s, finiss-t — finis, finit. M. Brachet fait de is, il dans finis, finit, des terminaisons (p. 111) ; l't de cette terminaison est le même que celui de iss dans finissons, etc.

Voilà donc toute une série de verbes prétendus irréguliers, dont l'irrégularité consiste dans une rencontre spéciale des consonnes réduite d'après des lois^j/'o/jres au français et qu'on peut enseigner dans une grammaire usuelle.

Nous arrivons aux verbes qui éprouvent des modifications plus profondes dans leur forme. Ce seront les verbes de la conjugaison forte. Dans la première conjugaison en er nous aurons les verbes en cler, eter. Dans la seconde, les verbes dont la terminaison du p. prés, ant est précédée de a, ou, eu, u. Ces verbes changent au présent de l'indic. et du subj. e, u en oi si l'infinitif est en oi : devant, devoir, je dois, que je doive; buvant, boire, je bois, que je boive. Ils changent e en ie si l'infinitif est en ir : venir, quérir : je viens, je quiers. Ils changent ou en eu : mourant, mouvant : je meurs, je meus (excepté cownV, je cours). Les verbes forts qui n'ont pas l'infinitif en re forment le futur et le conditionnel en changeant rt«^ en ra« r« /.s : cour-rai, dev-rai, mour-rai; val-ant, valrai, vcd-d-rai, vaudrai, etc.

En somme, dans cette théorie que je ne puis qu'indiquer, et qui repose sur l'histoire de la langue, les seuls verbes irréguliers sont, dans la conjugaison faible : envoyer, bénir, cueillir, dire, fleurir, haïr, moudre et coudre, offrir, couvrir, vaincre; dans la conjugaison forte : aller, choir, gésir, pouvoir, prendre, saillir, tressaillir, savoir, seoir, voir.

En tout cas, quelle que soit la valeur qu'on attache à ce système de conjugaison, il peut servir à montrer, je crois, que le problème n'est pas insoluble, et qu'on peut donner une théorie de la conjugaison française relativement complète sans dépasser les limites d'un ouvrage élémentaire. En regrettant que M. Brachet ne l'ait pas tentée, nous devons accepter son livre tel qu'il nous le donne et en poursuivre l'examen.

La première section est consacrée aux définitions (sujet, complément, diflerentes espèces de verbes, modes, etc.). Ces définitions sont toujours claires et simples; mais cette simplicité est achetée souvent au prix de la rigueur, et plus d'une fois les définitions esquivent la vraie difficulté. Ainsi comment se fait-il qu'à un si grand nombre de temps du verbe correspondent seulement trois divisions du temps (§ 250)? D'après l'auteur (§ 282) les temps simples marquent une action non achevée à l'époque dont on parle ; mais il a soin de ne pas citer à cet endroit/e lus, qui contredit cette définition. L'impératif n'a pas de première personne, parce que « lorsqu'on se demande à soi-même, il est » inutile d'exprimer le commandement » (§ 274) ; cela ne veut pas dire grand'chose : en réalité, c'est parce que quand on se commande à soi-même on se dédouble pour ainsi dire, et que l'on envisage la partie de soi-même à laquelle on parle comme une deuxième personne :

Arrcle-foi, maUici/reux .' — § 226, ce que dit M. Bracliet sur l'imparfait est absolument inexact ; je renvoie pour la question à une note que j'ai publiée dans la Fiomania, II, 145. — « Le futur, dit M. Brachet, » est formé on ajoutant à l'infinitif le présent de l'indicatif du verbe » avoir {ai. as, a, etc.), et de même le conditionnel en ajoutant à l'infi- » nitif l'imparfait du verbe avoir : avais, avait, etc. » Il est absolument nécessaire d'expliquer la chute de av dans avons, avez, avais, etc. ; car les élèves ne manqueront pas de se demander pourquoi l'on ne dit pas 7WI/S aimeravons. — Touchant l'impératif, M. Bi acliet s'exprime ainsi (i^ '275) : « Les personnes de l'impératif so;(^ emprunlées aux perss)ines cûrrcsponJantes du présent de l'indicatif. Il n'j a qu'une exception pour la première conjugaison qui dit cluinte sans s, tandis q\ie finis, romp s, Tfçoi s ' ont Ys de l'indicatif chanle n'a point de s, parce qu'il correspond à l'impératif latin canla (chante). » La contradiction est visible. — Arrivant, dans la section III, à la théorie des temps composés, il donne incidemment, et parce que ce sont des verbes auxiliaires, la conjugaison de avoir et de être. Leur importance devait leur mériter une place plus marquée. — Les explications données sur être (p. 124-12.5) contiennent beaucoup trop de philologie pour un livre de cette nature; à quoi bon, par exemple, apporter des preuves de l'ctjmologie A'être = essere ? il suffit de l'établir sans discussion. D'un autre côté, cette philologie n'est pas toujours de bon aloi. L'espagnol et le portugais ser ne viennent pas de essere, mais de sedere. L'auteur prête au vieux français un subjonctif soi de sim, tandis que la seule forme est soie, de siam. — P. 128, observation du même genre. M. Brachet dit « avoir, vieux français aver, du latin habere » ; lisez : aveir. « Avais, vieux français avoi et aveie » ; lisez : avais, plus anciennement avoir, et primitivement avcic.

Los sections IV- VIII sont consacrées à la conjugaison des verbes actifs, passifs, neutres, réfléchis et impersonnels. Elles ne donnent lieu à aucune remarque importante. Les verbes réciproques seraient à supprimer : on a là un fait de pure syntaxe. On peut hésiter à supprimer les verbes passifs. La section IX donne la liste des verbes irréguliers. Pourquoi, s'écartant de la division indiquée § 253, l'auteur les groupet-il en verbe irréguliers : « 1'' de la première conjugaison (er). 2° de la » deuxième conjugaison {ir). 1. Conjugaison avec iss. 2. Conjugaison » directe en //•. 2" (sic) de la troisième conjugaison. 3° Conjugaison en » air? » Pourquoi ne pas dire : 1. Conjugaison en er. 2. Conjugaison on /;•, issant. 3. Conjugaison en (V, aiit. 4. Conjugaison en re 5. Conjugaison en oir? — Pour aller, l'auteur reproduit l'étymologie qu'il

' Vieux français irçoi, romp. M. Bracliet aurait pu le dire, comme il l'a dit pour le lirésent de l'indicalil (§ 261), où d'ailleurs ce l'ait, dont il y a de nombreuses traces au XIII» siècle, est attribué par lui au xvi*.

donne dans son dictionnaire étj-mologique , à savoir ailnare. Cette étymologie est inadmi5!^ible; elle a contre elle le sens môme de aller, qui exprime tout le contraire de adncire : cf. aller, partir ; — venir, arriver. S'il fallait absolument retrouver le verbe nare dans aller, ce ne serait que la forme enare (tout l'opposé de adnare] qu'il faudrait choisir. — M. Brachet explique (§ 319) bénit en le rapprochant de fini-t-iis. C'est inexact. Bénit vient de lenedictm et non de tenedilus; la terminaison it, ite, qu'il renferme est donc la même que celle de dit, dite {dictus,-ta] ; le participe bénit est donc bien la forme primitive qui a été conservée, comme cela se voit souvent, dans un sens spécial, pendant que le verbe s'assimilait à la conjugaison générale définir. — Au § 321 , l'auteur parlant dos prétérits des verbes tenir, courir, dormir, dit que ces formes différentes s'expliquent, comme toujours, par les formes latines originaires. L'élève ne sera-t-il pas rendu méfiant, s'il remarque à côté de cette affirmation absolue l'omission trop habile de la forme /if courus ? De même, plus haut, la forme y? rompis n'est pas expliquée. — § 330, ce n'est pas assez de renvoyer pour le verbe dormir au verbe mentir ; comment deviner le présent Je dors ? — Dans la section X, l'auteur étudie la formation des verbes par voie de composition et de dérivation. C'est un bon chapitre. Je supprimerais toutefois au § 412 (dérivés en cr) deux exemples d'un français douteux : napoléoniser, bonapartiser.

Cliap. viii-x. Adverbe, préposition, co)\jonction, interjection. — Dans ces chapitres l'iauteur s'est borné à reproduire les autres grammaires en y ajoutant seulement des explications historiques, sans essayer de soumettre à un examen approfondi cette partie de la grammaire française sur laquelle bien des erreurs ont été dites et redites. Mais ce n'est pas le lieu ici de discuter les théories reçues touchant l'adverbe et la conjonction. Les remarques de M. Brachet sont gêné-, paiement claires ; je signalerai spécialement la page consacrée aux adverbes en ment. Toutefois les erreurs ne manquent pas; en voici quelques-unes. Où M. Brachet a-t il vu que le vieux français disait aller lent, agir laid (§ 422) ? Dans ce même paragraphe, je lis la ligne suivante : « Les adjectifs neutres tels qne facile, bene, brei'è, docte que » les Romains employaient comme adverbes. » Depuis quand bene et docte sont-ils des neutres d'adjectifs ? — Aux §§ 423 et 424, sont donnés les degrés de signification de l'adverbe : clairement, plus clairement, très clairement : juste, 2)lus juste, très juste; le plus clairement et le plus juste manquent. Je ne signalerais pas cette omission, si immédiatement après au § suivant, pour superlatif de lien et de mal, on ne citait seulement le mieui; et le pis ou le plus mal et non trèî lien et très mal. — § 426, la discussion sur l'étymologie de coup est inutile ou tout au moins n'est pas à sa place. — § 428, certes n'est pas le latin certe^

mais ceiias. OU (ibid.) est plutôt un composé roman, o-il, qu'un composé latin, lioc-ilhul. Pourquoi écrire avec un t [dit] le participe passé de oïf (ibid.) ? Au re^te toute cette polémique sur oui est parfaitement déplacée dans un livre de ce genre. — § 438, je lis : « Ne comprenant » plus le sens de cette locution voici, voilà = voi [vide] ci, là, les gram- » mairiens du xvii" siècle décrétèrent que voici, voilà étaient prépo- » sitions et, comme telles, désormais inséparables. » Ce ne sont point les grammairiens qu'il faut accuser de ce fait, c'est l'usage. Voici, voilà ne sont plus compris du peuple; c'est pour cela qu'ils sont passés à l'état de prépositions. Même observation sur les prépositions durant, concernant, touchant, etc. : ces mots ne vivent ^\\xs comme formes verbales dans la langue. — § 444, il est téméraire d'affirmer que donc vient de iunc.

III. Syntaxe. — La syntaxe, la partie la plu j importante de la grammaire aux yeux des professeurs, celle à laquelle ils attachent, et, non sans raison, le plus de prix, devait èire, ce semble, la partie la plus neuve de la grammaire de M. Brachot. Le troisième volume de la Grammatik de Diez, si rempli d'observations profondes et originales sur la syntaxe des langues romanes, pouvait fournir à l'auteur les éléments d'une syntaxe singulièrement intéressante, n'eût-on pas sous la main Mfetzner qui lui aussi pouvait donner des choses nouvelles. Nous avons le regret de constater que M. Brachet n'a guère pris ici à Diez et à Mœtzner que le plan et les titres des grandes divisions, et que cette partie de son travail est absolument insuffisante : à peu près quarante pages (p. 191-234) pour la syntaxe du français, c'est à peine une esquisse, et cette esquisse porte à chaque page la marque d'une rédaction hâtive et d'une grande légèreté. Peu ou point d'historique ; beaucoup de règles formulées sans raison explicative. M. Brachet qui dans sa préface tourne en ridicule les décisions absolues des grammairiens, qui présentent leurs règles « comme les arrêts indiscutables d'un code pénal », n'est ici ni moins autoritaire, ni moins subtil que les autres. Chaque paragraphe est rempli de ces mêmes formules qu'il blâme si spirituellement : « 11 faut dire, on ne doit pas dire, etc. » ; seulement elles sont appliquées trop souvent sans réflexion suffisante. Enfin l'exposition n'a pas sa lucidité habituelle et nombre de règles sont aussi obscures qu'inexactes. Sans indiquer ici les lacunes, ce qui serait refaire la syntaxe, je me contenterai d'observations de détail.

Première partie [Syntaxe des mots). — Au § 460, l'expression raj)}}orl de possession est employée dans deux sens absolument contradictoires; l'auteur rapproche les locutions telles que maison de Faut (et dans la note, maison à Pierre) où le second terme désigne le possesseur, des locutions telles que fusil à aiguille où le second terme désigne le pos-

sédé '. — § 466. D'après M. Brachet, il faut dire l'histoire ancienne et la moderne (et non l'histoire ancienne et moderne) parce qu'il faut « répéter l'article, si les adjectifs servent à qualifier des 2}ersonnes ou » des choses différentes ». Voilà une rédaction peu claire. — § 468. « L'article indéfini se remplace par la préposition de devant les noms » précédée d'un adjectif (par exemple de bon pain); mais cet article » persiste quand Va.A]eQ.Wi svàile nom [du pain excellent). » Pourquoi? — § 470. « Si les noms (auxquels se rapporte l'adjectif] sont de difi'é- » rents genres, l'adjectif prend ordinairement le masculin : le roi et la » reine sont ffénéreiLV. » Pourquoi ordinairement? N'est-ce pas une règle absolue du français? — § 413. La règle de gens, déjà donnée ailleurs du reste, n'est pas à sa place dans le chapitre de l'adjectif. — § 477. « Placés après le nom, ils [nu et demi) s'accordent avec lui en » genre et en nombre. » Cette règle est vraie pour nie ; elle est fausse pour demi qui ne s'accorde pas en nombre avec le mot qui précède : huit heures et demie \ cinq 2}ieds et demi; demi s'accorde ici en réalité avec le substantif sous-entendu pris au singulier : huit heures et demie, c'est-à-dire et une demi-heure ; quatre pieds et demi, c'est-à-dire et un demi-pied. — § 489. Rien de plus obscur que les distinctions entre l'état, la fonction et la qualité des personnes. — § 491. « Les adjectifs » possessifs se remplacent par l'article quand il s'agit d'une chose insc- » parable de la personne, et quand le sens de la phrase indiijue clai- » rement le possesseur : Il s'est cassé le bras (et non pas : son bras) ; » mais il faut dire il a perdu sa fortune. Cette règle n'est juste ni dans la forme, puisque l'adjectif possessif so/j est remplacé parle pronom personnel se (s'est cassé) en même temps que par l'article, ni dans le fond, puisqu'on dit : il Joue sa tête, elle passa son iras sous le mien. — § 492. « Le nom de l'objet possédé (quand il appartient à plusieurs per- » sonnes) se met au singulier si l'objet est possédé en commun : le pire » et la mère attendaient leur voilure ; il se met au pluriel s'il y a autant » d'objets possédés que de possesseurs : les ambassadeurs attendaient » leurs voitures. » Comment appliquer cette règle à l'exemple qui suit : le père et la mère attendaient leurs enfants ? Que de subtilités, au lieu de dire simplement que l'objet possédé se met au singulier s'il n'y en a qu'un, au pluriel s'il y en a plusieurs! — § 496. « Devant les mots » (c'est-à-dire les adjectifs fémin.) commençant par une consonne ou » une h aspirée, on fait varier l'adverbe tout (comme un simple adjectif) » pioiir adoucir la prononciation : toute surprise, toute honteuse. » Voilà l'explication, bonne tout au plus pour les grammaires les plus suran-

' M. Bracliet revient ici sur une interprétation qu'il a déjà donnée ailleurs : c'est que Molière a dit : empoisonneur an diable pour empoisonneur du diable. C'est une erreur ; dans les vers du Jlisanthrojie où se trouve celle invective, elle signilie tmpoisonneiir {^ui aille] an diable !

nées, que donne l'auteur de la Gi-ammaire liistorique et du Diciionnaire élijmologique ! — §§ 4'..)7-498 (régie de quelque). On est tout heureux de trouver là une de ces explications claires, précises et élégamment exposées auxquelles nous avait jadis habitués M. Brachet. — § 499. La ligne consacrée à l'adverbe mêmes (avec s) est inutile et jette de l'obscurité dans la règle.

La seconde partie [Sijnlaxe des jiroposilions), dont le plan est pris à Diez, peut paraître neuve pour le grand public ; elle est intéressante, quoiqu'elle contienne, autant que la première partie, d'inconcevables étourderies. — § 521. D'après l'auteur, si l'on dit il a acheté une ferme et non achetée, c'est que acheté s'accorde avec un complément sousentendu : il a acheté cela, une ferme. Voilà les nouvelles théories de la nouvelle grammaire ! Franchement, M. Brachet en a-t-il jamais persiflé de plus ridicules ? — § 540. Oii dans savez-vous oii vous allez eit un adverbe interrogatif, comme si l'interrogation n'était pas dans savezvous, comme si, dans la phrase que nous venons de citer, où vous aHez n'était pas absolument la même chose que dans cette autre je sais où vous allez '. — § 544. « Quand la proposition participe se rapporte au » sujet, et que celui-ci précède, on ne doit pas répéter le sujet devant » le verbe. Il ne faut donc pas dire : l'enfant, ayant mangé des mets » empoisonnés, il mourut sur-le-champ. » C'est une question de ponctuation ; rien n'empêcherait en effet d'écrire : l'enfant ayant mangé des mets empoisonnés, il mourut sur-le-champ. — § 551. « Les verbes qui » ont le sens de nier, de douter, de supposer, de croire, prennent l'in- » dicatif quand la négation, le doute, la croyance s'affirme d'une « mamère absolue {Paul ignore que Charles est bien malade; je suppose » que vous Hi'avez compris, etc.). » D"après cela, on dirait : je nie que vous êtes venu. « Dans tous les autres cas, ils prennent le subjonctif (je » doute qu'il fasse beau ce soir; je ne crois pas que Charles soit hon- » néte, etc.). » Ainsi je doute n'exprime pas le doute d'une manière absolue! Et d'après la seconde partie de cette règle, on d'iraje croirais volontiers qu' il soit p)arti;je n'irais pas vous voir, quand même je saurais que vous le désiriez (car M. Brachet range le verbe savoir parmi ceux qui ont le sens de nier, de douter, de supposer, de croire). En vérité, de telles négligences ne sont-elles pas de nature à discréditer la nouvelle méthode auprès des professeurs et des élèves? — § 559. « Quand » la phrase exprime l'idée d'une condition quelconque (le verbe prin- » cipal étant an présent ou anfutur de l'indicatif) le verbe de la prépo- » sition dépendante se met à l'imparfait ou au 2>!i'S-7"''-M>'fi'^^ d^' » subjonctif {je ne croirai jatnais qu'il eût osé le faire, si on le lui avait M défendu). » Alors cette phrase -.je ne crois pas qu'il sorte si on le lui

' Dpjà plus haut § 42", l'auteur avait énuméré de prétendus adverbes d'iulerrogaliou : pourquoi, combien, etc., mais oil n'y figurait pas.

clèfenil, est incon'L'cto? M. Brachet ne voit-il pas que le plus-que-parfait du subjonctif, dans la phrase qu'il cite, est dû à la circonstance que le verbe de la phrase conditionnelle est au plus- que-parfait? — Arrêtons ici ces observations suggérées par une lecture rapide. Aussi bien, s'il fallait soumettre cette troisième partie à un examen minutieux et scrupuleux, il ne resterait à peu près rien debout de cette étrange syntaxe.

Arrivé au terme de cette longue analyse, nous devons résumer notre appréciation. Il faut louer dans le livre de M Brachet l'intention qui est excellente ; il faut louer la clarté du style (qui cependant dans quelques parties laisse à désirer), la netteté du langage (bien que cette netteté soit parfois plus apparente que réelle) '. Il faut louer certaines pages écritej avec un remarquable talent; il faut louer certains chapitres neufs et intéressants, bien que je n'en voie guère qu'un seul où il n'y ait rien à reprendre. Il faut louer la disposition typographique, qui distingue intelligemment la règle de l'explication historique. Mais les trop nombreux défauts qui déparent ce livre nuisent aux qualités réelles qu'il faut y reconnaître. En somme, des trois parties, la première [des htlres) est bonne, malgré de graves fautes ; la seconde [des parties du discours) est passable, le bon et le mauvais s'y équilibrent à peu près ; la troisième [syntaxe) est vraiment par trop défectueuse. L'œuvre, comme nous le disions au début, est donc très inégale. Nous regrettons un pareil résultat, qui peut porter préjudice à des études qui nous sont chères, et nous le regrettons d'autant plus que M. Brachet était capable, très capable de faire une œuvre excellente.

Un dernier mot. Dans les pages précédentes nous avons examiné le livre au seul point de vue scientifique, nous demandant si les règles grammaticales étaient exactes et si les explications historiques étaient vraies. Une autre question se pose encore : le livre de M. Braciiet est-il pratique"? C'est aux professeurs qui l'ont en main à répondre. Il nous semble toutefoi j que, même en laissant de côté les inexactitudes que nous avons signalées, il est loin de répondre au but qu'on se propose. Les règles sont trop insuffisantes pour que les élèves en aient une idée exacte. Dans la liste du féminin des adjectifs, je ne trouve pas par exemple grecque, coite, favorite, tierce, etc. La liste des pronoms et des adjectifs déterminalifs est très incomplète, etc. Etait-il possible de faire autrement "? Oui, certes ; et rien n'empêchait M. Brachet d'écrire un livre aussi complet que ceux de Noël et Chapsal, de Poitevin, de Boniface, etc., en y ajoutant les explications historiques qui donnent

' XI. Brachet aime géuéralement à donner à sa pensée une forme nelte, aux contours bien dessinés et qui dise toujours quelque ciiose à l'esprit. C'est une excellente qualité, mais qui peut entraîner à des erreurs. De là ces statistiques précises arbitraires auxquelles il se complaît. Voir §§ 1, 2, 11, 86, 254, 257, etc.

l'origine des règles. Il est à souhaiter que M. Brachet se remette au travail, et dans une nouvelle édition, en bonne partie refondue, nous donne cette fois une grammaire substantielle et bien nourrie, qui soit une œuvre vraiment utile et durable '.

{Revue critique, 1874, n» 51.)

' Quoique l'impression soit fuffifamment correcte (comme il convient à un livre publié par la maison ilaclielte), il s'est plissé quelques fautes lypofçraplnques que nous croyons uiile de ti^'ualer à l'auteur. P. 17, 3 liirnes en remontant : mvlla, lire tiihla ■ dernière lipne : rûl'O, lire ciibo ; p. 35, 1. 10 : rincuic, façon, lire: façon, rinçurc; p. 71, 1. '28 : § 150, lire § 149 ; p. 78, 1 14 : àpzi. lire à^.yi ; p. 93, 1. 10 et 11 ■• l'usage mvdcrr,e qui substitua ma, la, sa, « non, ton, so", lire : lus. mod. qui subit, mon, ton, son à ma. ta, sa ; p. 97, 1. 16 : celui [celle^ ceux' , lire : celui, celle, ceux ; p. 98, 1. 10, supprimer les parenthèses ; p. 106, 1. 19 : subjoiiclivus, lire : subjuiictivus ; p. 108, I. 19 : reterece, lire : rivereri ; p. 118, 1. 4, col. 2, lire : Finisse; p. I'21, 1. 15 : habtas, lire: habebas ; p. 171, 1. 3 : nVaut, li.'e : niftant ; p. 193, 1. 4 : et, lire est, etc.

Cours historique de langue française : 1° Do l'enseignement de notre langue : 1 fr. ; 2" Grammaire e'iémentaire : 15 c. ; 3' Grammaire

. historique : 1 fr. 50, par Ch. Marty-Laveaux. Trois volumes, petit in-12. Paris, Lcmerrc, 1814-1875.

Du Cours hisiorique de la langue française, dont M. Marty-La-veau:i a entrepris la puLlication, les trois petits livres dont les titres précèdent fornaent un tout assez complet, pour pouvoir être ici examinés d'ensemble.

Le premier opuscule est comme la préface du Cours. Après un rapide exposé de l'histoire des études grammaticales en France, l'auteur trace avec netteté et précision le programme d'un enseignement historique de la langue, enseignement qui doit comprendre, après la grammaire élémentaire, une grammaire historique, et divers traités sur l'histoire de la prononciation, de l'orthographe, delà ponctuation, du vocabulaire, etc. Cet opuscule est rempli d'observations souvent neuyes, toujours judicieuses et intéressantes, et chaque chapitre est comme le sommaire d'un livre à écrire. M. Marty-Laveaux commence à réaliser son vaste programme , en publiant la Grammaire élémentaire qui s'adresse aux commençants et la Grammaire historique écrite i^our les élèves plus avancés. Le plan des deux livres est le même ; ils ne diffèrent que par l'étendue des développements et des explications historiques données dans le second, qui quelquefois aussi apporte des corrections au premier.

Nous commençons notre analyse par la Grammaire élémentaire, parce qu'elle sert de base à la Grammaire historique.

Les réformes hardies y abondent ; réformes qui ne sont pas faites d'une main téméraire, mais paraissent avoir été longuement pesées et mûries. Ce sont ces nouveautés qui donnent à cette petite grammaire son originalité et son cachet propre.

Nous l'emarquons d'abord l'introduction du neutre, à côté du masculin et du féminin. M. Marty-Laveaux le retrouve dans cela, ceci, il (de il pleid, etc.), le (au sens de cela), quoi, etc. Nous croyons cette nouveauté utile, parce que, conforme en général à l'histoire de la langue, elle simplifie l'exposition et l'explication de plusieurs règles '. Toutefois, quand M. Marty-Laveaux voit un neutre dans le heau (ce qui est beau), etc., peut-être va-t-il trop loin. Logiquement le neutre y est, historiquement et grammaticalement non, à moins qu'on ne démontre que, po2ir la forme, le beau neutre ait été, à un moment donné, distinct de le beau masculin, comme il Test en espagnol {el bello, h Icllo).

La subdivision du nom commun en nom commun ordinaii'e, collectif, abstrait, indéfini, diminutif et composé, quoique assez peu heureuse d'exposition, puisqu'elle l'éunit deux groupes divers de noms, fondés, l'un sur la signification (noms collectifs, abstraits, indéfinis), l'autre sur la forme (diminutifs, composés), est au fond juste et utile. Elle permet aussi de rattacher au nom certains prétendus pronoms indéfinis, tels que on eipersonne.

L'adjectif est divisé en adjectif qualificatif, adjectif numéral et adjectif pronominal ; la théorie de ce dernier est ramenée à celle du pronom, qui se divise en pronom personnel et adjectif détermiuatif {le, la, les)^ en pronom et adjectif possessifs, pronom et adjectif démonstratifs, pronom et adjectif relatifs et interrogatifs, pronom et adjectif indéfinis. Cette division est ingénieuse et simple. Ce qu'elle oiTre de plus révolutionnaire, c'est la place qu'elle fait à l'article, rattaché intimement au pronom personnel le, la, les. Cette manière de voir est discutable : étymologiquement elle est vraie, historiquemcnl, non. L'article et le pronom personnel viennent bien tous deux de illian, illam, illos ; mais la langue, en conservant au pronom illiim sa valeur latine, en a d'un autre Coté atténué la signification primitive pour en faire un démonstratif très effacé, emploi nouveau qu'ignorait le latin. Dans voyez-vous le roi? je le vois, le mot le a deux fonctions absolument distinctes. Il y a donc là en somme deux mots diflerents, et ce n'est pas tenir compte de l'histoire de la langue que de chercher à les rapprocher, sous prétexte qu'à l'origine ils étaient identiques. C'est commettre l'erreur du lexicographe qui ne voudrait voir dans bureau (drap) et bureau (meuble de travail) qu'une seule et même chose, parce que, étymologiquement, c'est un seul et même mot. C'est l'écueil de la grammaire comparée d'oublier le développement qu'ont pris les formes grammaticales, pour n'en voir que les points de départ, sans songer que des formes, unes à l'origine,

' M. Marly-Laveaux fait de on et de personne des neutres ; c'est une erreur ; ces mois sont masculins ; le neutre ne peut désigner que des choses indélerminées, et non des personnes.

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