COURS HISTORIQUE DE LANGUE FR.\NÇAISE
ont pu modifier leui' valeur, l'atténuer, l'étendre, s'adapter à l'expression de rapports nouveaux, se soumettre à des fonctions nouvelles ; et d'arriver ainsi, par la recherche d'une simplification trop grande, à l'indétermination absolue. Cette tendance à laquelle M. Marty-Laveaux cède encore volontiers dans d'autres parties de sa grammaire devait être signalée. Remarquons en outre qu'il y a quelque chose d'artificiel à donner à l'article le, la, les, le nom d'adjectif déterminatif, pour le séparer d'un côté des adjectifs démonstratifs dont il n'est qu'une forme atténuée, et le rapprocher de l'autre des pronoms personnels. Le terme de déterminatif est d'ailleurs universellement adopté comme une expression générique qui embrasse dans ses divisions les démonstratifs, les relatifs, les indéfinis.
■ Quant à la théorie générale qui consiste à rapprocher les adjectifs des pronoms sans faire rentrer néanmoins les premiers dans les seconds, elle est juste et simple. Toutefois, elle pourrait être plus creusée; nous renvoyons sur ce point à ce que nous écrivions ici-même l'année dernière [Revue cr m (2 lie, 1874, 2" semestre, p. 392; plus haut, p. 230).
La théorie du verbe renferme deux nouveautés. Les quatre conjugaisons sont conservées ; mais les paradigmes des temps composés avec les auxiliaires sont séparés de ceux des simples, et donnés à part dans une section nouvelle après les quatre conjugaisons. Ces locutions verbales, comme les appelle M. Marty-Laveaux, foi^mées du verbe et d'un auxiliaire avoir, être (et même dans certaines expressions, devoir, aller, venir), sont de la sorte étudiées d'ensemble. C'est une simplification très utUe et qui repose sur une vue très juste ; elle est également pratique ; car déjà admise dans une remarquable grammaire française plus connue en Angleterre que chez nous ', elle a subi avec succès l'épreuve de l'enseignement public à Londres depuis plusieurs années.
L'autre nouveauté est l'absence complète du passif, a Le verbe passif n'existe pas en français », dit M. Marty-Laveaux dans son opuscule De T enseignement de notre lancjue (p. 38). Bien qu'il ne donne pas les raisons de son affirmation, il nous parait être dans le vrai. En effet, le participe passé, que quelques grammairiens appellent participe 2Mssif, mérite bien son nom de jmssé. Quand l'on dit : « Frappé par cet homme, je tombai », frappé signifie ayant été frappé, après avoir été frappié. Or, cette signification dépassé est précisément conservée dans le prétendu passif je suis frappé, qui veut dire, non cœdor, mais sîcm cœsus, « je suis ayant été frappé, ayant reçu un coup ». Le passif existe si peu chez nous que l'on ne peut traduire cœdor, passif de cœdo,
' Grammaire française par Antonin Roche, un vol. iD-12, Paris et Londres, 6« édition, 1872.
que par on me frcqipe. Le participe, dans la locution verbale avec être, conserve clone toujours sa signification pi'opre, et/e suis frappé ïiq dit pas plus dans son ensemble que les termes séparés ye suis + frapj'é ; il n'y a donc pas de locutions verbales passives, et par suite de conjugaisons passives.
On voit par là qu'il n'en est pas du participe passé construit avec être comme du participe passé construit avec aivir. Ce dernier a produit une locution verbale. J'ai frappé est autre chose (\\\q f ai -\- frappé. Le latin disait : Halieo scripiam episiolam, « j'ai (je possède) écrite une lettre t. Le progrès du français a consisté à détaclier peu à peu le participe du substantif, en le dépouillant de sa valeur d'adjectif, pour l'unir plus étroitement au verbe aroir, et faire dominer en lui la signification verbale ; et, partie de habeo — scripiam epistolam, la langue est arrivée à Jiabeo seriptum — episiolam. Voilà pourquoi le participe construit avec avoir qui s'accordait d'abord avec le substantif, a formé peu à peu avec le vei-be une locution composée, où' il tend à devenir invariable. Le peuple aujourd'hui dit : Quelle grande leilre il a écrit! et non écrite ; et vraisemblablement le jour n'est pas loin où la grammaire française enseignera l'invariabilité absolue du participe construit avec avoir.
L'auteur supprime en dernier lieu la sj'ntaxe, dont il ne prononce pas même le nom. Il en dissémine les principales règles dans le cours de la grammaire à la suite de cliaque section grammaticale. Pour une grammaire élémentaire qui s'adresse à des enfants de huit à dix ans, je ne vois pas de mal à une simplification de ce genre, si une grammaire plus étendue vient compléter l'enseignement sur ce point et donner à la syntaxe la place qui lui revient. Toutefois dans la grammaire historique de M. Marty-Laveaux, il n'en est pas malheureusement ainsi.
Telles sont, pour nous en tenir aux traits généraux, les principales innovations de cette petite grammaire, neuve et originale en grande partie ; nous sommes d'accord avec l'auteur sur la plupart des points. Toutefois, en entrant dans les détails, nous aurions plusieurs erreurs à signaler ; mais comme nous les retrouvons avec d'autres dans la Grammaire hisloriciue, nous arrivons à cet ouvrage.
Nous avouerons dès l'abord qu'il est tout à fait insuffisant. L'auteur, de parti pris, a éliminé de la grammaire bien des règles et des faits qui devaient y avoir place. La phonétique est supprimée, et la syntaxe, comme dans la grammaire élémentaire, réduite à la portion congrue, est mêlée à la théorie des formes. Pourtant une division plus rigoureuse s'imposait à la Grammaire historique qui, étudiant scientifiquement la langue, devait en considérer d'abord les sons, puis les mots, et enfin les phrases. Pour donner un exemple de cette insuffisance, je