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COURS HISTORIQUE DE LANGUE FRANÇAISE

prendrai au hasard un chapitre : Pronoms et adjectifs indéfinis (p. 105- KTi). L'auteur cite le3 principaux pronoms et adjectifs et ouhlie même. Sur les différences d'emploi de chaque et chacun, sur l'emploi de l'adjectif possessif avec ces deux mots, sur l'emploi de aucun au pluriel avec la valeur négative, sur la question du nombre du verbe avec l'un et l'cmire pour sujet, sur la différence de l'un. Vautre et l'un et Vendre, etc., pas un mot. C'est par principe que M. Marty-Laveaux a été aussi peu explicite, cela ressort de l'ensemble de l'ouvrage ; mais M. Marty- Laveaux semble avoir suivi un principe erroné. Il n'a pas vu nettement à quelle sorte d'élèves il s'adressait ; il a voulu, ce semble, écrire une grammaire à l'usage des élèves de sixième ou de cinquième, sans songer qu'une grammaire historique ne peut convenir qu'à ceux qui ont déjà de la langue une connaissance suffisante, et que la grammaire historique doit être le complément et le couronnement de la grammaire élémentaire.

Enfin, je signalerai dans ce livre des erreurs graves, dont quelquesunes se trouvent déjà dans la petite grammaire. La théorie des voyelles, diphtongues et consonnes est incomplète et fautive en plusieurs points ; par exemple, l'auteur dit que Ve bref, comme dans trompette, est un e muet ou fermé (p. 6) ; que dans patrie, ie fait diphtongue ; que les gutturales sont ainsi nommées parce qu'elles se prononcent à l'aide du gosier; le gosier n'a affaire spécialement dans la prononciation d'aucune lettre ; les gutturales sont émises à l'aide du palais. L'auteur parle des deux valeurs du g et oublie de parler de celles du c, etc. P. 19, le sujet est défini : « le mot représentant l'être qui fait une action » ; ex. Pierre a prêta un livre à Paul. Mais dans Pierre a été frappé, quelle action exerce le sujet? P. 21, on voit le tableau de la déclinaison romane au ix^ siècle : il en faut effacer les nominatifs pluriels rosae et pastores. M. Marty-Laveaux qui parle assez longuement du genre des noms, aurait pu dire un mot des pluriels neutres, devenus féminins parce qu'ils ont été considérés comme appartenant à la première déclinaison : cette particularité lui aurait permis d'expliquer quelques doubles genres, comme ceux de orge, orgue, etc. Les pages consacrées au comparatif et au superlatif dans les adjectifs et les adverbes (pages 59-62 ; nS-llô) sont inutiles (cf. plus haut, p. 227). A la page 64, on s'attendait à une explication sur les deux orthographes mil et milte. Moi, toi et soi (p. 80) ne viennent pas de mihî, de iibi et de sili (cf. ibidem., p. 390). La théorie de l'imparfait eantabam, chanteve, chantois, chantais est inexacte ; cf. Romania, II, 145. Les formes inchoatives en se des verbes de la seconde conjugaison existent également aux trois personnes du singulier, finis de finisc-o, finis definisc-is,fini{s]t definisc-it, etc. Ces observations montrent que l'ouvrage pour la partie étymologique et historique doit être soumis à

une révision sévère. Cependant, pour être strictement juste, il faut signaler nombre de remarques intéressantes et quelquefois neuves qui portent spécialement sur la langue du xvi" et du xvii<^ siècle, dont l'auteur a fait une étude approfondie, par exemple, les observations sur le participe présent et le participe passé (p. 151 et 154).

En résumé, si la Grammaire historique ménage avec trop de parcimonie les explications et les règles, et si elle n'a pas su éviter de graves erreurs, elle a des détails intéressants et dans ses traits généraux elle présente les qualités qui font l'originalité de la petite grammaire. Comme celle-ci, elle est écrite avec une simplicité qui ne manque pas d'élégance et avec une grande clarté, et se lit avec plaisir. La Grammaire élémentaire enfin, qui peut franchir les murs du collège et pénétrer dans les écoles communales, avec les vues hardies et justes qui la caractérisent, fait faire à l'enseignement grammatical un progrès réel.

[Ilcruc critique, 1875, n° 42.)

Glossaire du Morvan, élude sur le langage de celle contrée, compare avec les principaux dialecles ou palois do la France, de la Belgique wallonne et de la Suisse romande, par E. de Chambure. Paris, Champion ; Autun, Dcgrcssicu. Un vol. gr. in-l" de sxir-51*-9G6 pages.

Le Glossaire dit Jlorran est inspiré par le Glossaire du centre de la France du comte Jaubert. Il en reproduit l'aspect extérieur ; même format, même disposition typographique. Mais le disciple a surpassé le maître. Quelque grands que soient les mérites de la vaste compilation que le comte Jaubert n'a cessé de reprendre et de perfectionner pendant plus de trente années, celle que nous présente M. de Chambure l'emporte par le nombre des matériaux accumulés (le glossaire renferme plus de six mille mots morvandeaux), par l'étendue des recherches qui portent sur les patois voisins autant que sur les anciens dialectes du centre et de l'est de la France, et par la science de la discussion étymologique ; c'est l'œuvre de toute une vie, et ce vaste labeur mérite tous les égards de la critique.

Est-il pourtant à l'abri de toutblànie? N'y a-t-il pas, non seulement de ces erreurs de détail, inévitables dans un aussi vaste ouvrage, et qu'une critique équitable ne doit indiquer qu'en passant, mais encore des fautes plus graves, parce qu'elles sont plus générales et tiennent à l'insuffisance d'une première pi'éparation ? Nous sommes obligé de le reconnaître. Malgré de vastes lectures dans l'ancienne littérature, malgré la connaissance que l'auteur montre du vieux français, il ne possède pas assez pleinement l'histoire de la langue, la phonétique en particulier ; et cette ignorance a pour résultat de vicier, dans une trop large mesure, les discussions étymologiques auxquelles il se li-\Te. Il suffit de feuilleter l'ouvrage pour s'en convaincre ; mais on en a une preuve plus complète, dès les premières pages, dans le tableau que M. de Chambure donne, en tête de son livre, de la phonétique et de la conjugaison de son dialecte.

En effet, après une introduction écrite d'un fort bon stylo où il expose ses vues sur le dialecte morvandeau, ses origines, ses rapports avec les dialectes voisins, sur l'intérêt et l'utilité générale des reclierclies qu'il entreprend, l'auteur, avant de commencer son glossaire, consacre cinquante- quatre pages (en pagination spéciale), à ce qu'il appelle les Xotcs yrammaticaks . Il étudie les diverses particularités de la prononciation morvandelle en groupant les faits d'après l'ordre alphabétique (p. P-2-1*), puis les particularités de la conjugaison (p. 25*-55').

Or, si dans ces Notes grammaticales, nous constatons avec plaisir des idées générales fort justes sur l'histoire de la formation des patois, sur leurs rapports avec le latin populaire, nous devons faire beaucoup de restrictions quand nous entrons dans les détails. Pourquoi d'abord, pour la prononciation, suivre l'ordre arbitraire, le désordre de l'alphabet, et pourquoi ne pas grouper les sons suivant leurs aftinités naturelles, théorie des voyelles, toniijues, atones ; théorie des consonnes, muettes, continues, liquides, initiales, médiales, finales? Pourquoi établir la comparaison du morvandeau au français et non au latin ? P. 2'^: a a s'emploie pour «^ et pour elle devant une consonne, au singulier et au pluriel : a vin, a v'non = il on elle vient, ils ou elles viennent. A devient al devant une voyelle pour le masculin : al ô bêta, etc. . . » Ces notes devraient être placées à un chapitre du pronom dont on regrette l'absence, et les faits auraient dii être présentés tout autrement. — P. 3* : a J suivi de e rejette également la liquide ; ensemie, ressemhe, trimhe ^tremble. Dans l'ancien picard, l persistait et, au contraire, le b disparaissait : bien aves dit, font cil ensanle, Et cil respont, Ici d'ire tranle (Lai d'Ignaures 470). » M. de Chambure ne voit pas que les formes ensanle et tranle dérivent au même titre que ensemble, tremble, de cnscmle et trémie. — P. 3* : « Le vocalisme du c varie singulièrement dans la contrée. Il se prononce comme le c latin dans içtui, cetuqui, celle-qui, ce qui, céqui, voiqui, etc. ; il devient tch dans une partie de la région'du nord : ichi, itcJii = iqiii, pour ici. Le ch qui représente le c du latin se change en c doux dans la partie nivernaise du pays : charbon, chef, chemise, cheval, chien deviennent çarbon, çé, etc. Le picard qui articule Jîemin, Jcemise, kevau, Jcien nous offre aussi, dans les anciens textes du dialecte, la mutation fréquente du c dur en ç doux : ceval (Aliscans, p. 164), cief, bouce, ceveus, mance, escicle, etc. (p. 153). Le même vers (p. 175) donne capiaus et cief..... ch s'intercale dans micheterme = mi-terme, comme dans le vieux français 7iichil pour nihil... » Est-il nécessaire d'appuyer sur la citation précédente et de montrer ce qu'elle renferme d'erreurs, de faits non compris, d'incohérences ? — P. 4* : ta D permute en t dans contre = coude, coutrire = couturière, coutrie = aiguillée de fil. » Mais contre a gardé le t de cubi-

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tum ; mais confrère et coulrie dérivent d'un verbe coiiire qui ne vient pas de coudre par la permutation du â en t, mais qui sort tout aussi légitimement que coudre du latin populaire cosere, cosvere, latin classique consuere^. — Après avoir dit que Ye permute souvent en a, l'auteur ajoute : « E permute en o dans un très grand nombre de mots : anosse, hocoisse, bolotte, borr/é, iojuer, bosson, chairotle, drosser, écJiohr, forme, former, etc .. Même changement dans noige,2wi)igne, roia, saille, soillol, soin pour neige, etc., dans les adjectifs en om, oi^s qui représentent le français eur, eux. E devient oi dans loiche = lèche, loicher = lécher, seiche = sèche, soicher = sécher. Moime, moinme est pour même. » Ici encore combien de faits différents réunis arbitrairement, ou pour la seule raison qu'on rencontre un o là où l'orthographe française met un e : 0 accentué issu par un a antérieur d'un é fermé du latin populaire, 0 prenant la place d'une voyelle atone, oi diphtongue remplaçant l'ancienne diphtongue ei, tout ici est jeté au hasard. Aux lignes suivantes, on voit oi devenir oué et aussi ouct. Quelle est donc la valeur de la notation oi dans loiche, soiche, etc., qui sont distingués des mots en oi = oué, oua ?

Poursuivrons-nous cet examen ? Chaque page de cette phonétique serait à souligner. Passons donc à la seconde partie de ces Notes grcimmaticaJes. Elle traite du verbe. Pourquoi l'auteur se tait-il sur la déclinaison de l'article, de l'adjectif et surtout du substantif et du pronom ? Le patois morvandeau n'oflre-t-il sur ces points aucun renseignement intéi'essant ? C'est peu vraisemblable. Nous avons même vu que le pronom personnel mérite une étude spéciale.

Mais passons. Nous voyons, p. 29*, la terminaison morvandelle an = imt {a dian, a fîan = illi dicunt, illi faciunt*') rapprochée de la terminaison italienne «« (sans doute dans cantan?). Mais l'an du morvandeau est-il atone comme celui de l'italien ? — P. 30 *^, il est dit que l'imparfait est en o : aivo = habebam, as, at ; dans la Bresse chalonnaise, on trouve aussi ive : faillivc, avive. « Le patois d'Auvergne associe la flexion dont nous parlons avec notre finale en o : amavo, demouravo, etc. » Quelle singulière explication! L'o bourguignon est le représentant de ab dans abat [abat avt end ot o) ; ive est le représentant de iba dans ibat (ivet ïve), lequel ive s'est étendu, par analogie, aux imparfaits des conjugaisons autres que celle en ire. Quant à l'auvergnat avo, il représente exactement le latin abat devenu aval, ava et, par le changement général de Va muet final en o, avo. Cet imparfait avo ne combine donc nullement l'imparfait bourguignon et l'imparfait de la Bresse. — P. 34* : « Les verbes en ndre, oudre perdent le d intercalaire : croinre, oinre, stmonre, moure = craindre, oindre, se-

' Sans doute cosdre -vient de cosvere et costre de cosere ; cf. tordre de torkvere = torquere et chsftre de carcerem.

mondro, moudre. Au contraire, coudre le conserve dans les temps où le français le remplace par s : coudons, coudé, coudu. » Peut-on dire que le français remplace le f?par s dans les formes cousons, causez, cousu? Nesont-ce pas là, au contraire, les formes étymologiques, et n'est-ce pas le patois qui remplace Vs par d sous l'influence de coudre, coudrai, etc. ■? — Nous aurions bien à dire sur les observations touchant le participe (p. 34^-36*) ; nous ne relèverons que deux points. Pour établir l'existence du participe cvu (= halutum] dans les 2>lits anciens textes, l'auteur cite ce vers du Roland : « Vostre cunseill ai jo s evud tuz tens » (Roland, chant V, v. 248) (sic). Il joue de malheur, car ce vers est inintelligible dans le texte d'Oxford qui porte : « Vostre cunseill ai oc<" umi tuz tens. » La leçon de Génin est une correction de son crû sans autorité. — Plus loin, l'auteur rapproche le participe morvandeau ousu (= osé) du latin ausus, comme si l';; de ausus se fût conservé dans ousu.

Ces ol.)servations suffisent pour établir que M. de Chambure ignore la phonétique française. De là résultent d'abord une notation orthographique insuffisante, ensuite des erreurs nombreuses dans les ét^-mologies proposées. Je ne prendrai que deux exemples au hasard.

La locution adverbiale aiptei= en abondance, à foison (p. 665, 666) « semble être une forte contraction de à iilenté... » « Plenté est, à son tour, une contraction du vieux mot plenité qui a été usité dans le sens de plénitude, du la.t'm 2}tenitudinem. » Auni plenitudine7n donne successivement ^?f««7é, ptenté etplci.' Série d'hypothèses aussi inadmissibles les unes que les autres : pourquoi ne pas recourir tout bonnement à jjJcin = plénum? — P. 751, le verbe riper, (/lisser entre les mains, s'échapper, est rapporté au bas-latin ripare, tiré de ripa, rive. Comme si ripare n'avait pas donné arriver, et comme si le p ne pouvait être représenté par autre chose que par un v ? Eiper est l'allemand rippeln, bouger, remuer.

Une base solide manquant aux recherches étymologiques, on ne sera pas surpris du vague que présente souvent la discussion, l'auteur se contentant de rapprocher des formes analogues, sans se demander si elles sont réellement parentes, et si les ressemblances qu'il découvre entre elles ne sont pas de pures coïncidences.

Mais nous ne voulons pas nous étendre plus longtemps sur cette partie faible du livre, et nous avons hâte d'en venir aux parties vraiment solides et qui méritent d'être mises en pleine lumière.

Ce glossaire a d'abord l'avantage de nous offrir la langue d'une région géographique bien circonscrite ' et qui, malgré les divisions administratives actuelles qui la répartissent entre quatre départements

' On aurait voulu toutefois une carte du pays avec les subdivisions linguistiques qu'établit l'auteur, et qui n'ont peut-être pas la certitude qu'il leur attribue.

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