KATIA BAR SCIIALOM ET FLAVIUS CLEMENS
qu'elle soit, l'imagination populaire en doit faire un grand de l'empire ; la gloire d'Israël en sera i-eliaussée. Elle doit représenter en lui un défenseur du Judaïsme; l'orgueil national sera doucement chatouillé. Quelles paroles lui prétera-t-elle, sinon celles qui expriment l'énergie indomptable qui soutient ce peuple écrasé et jamais las d'espérer • ? Mais elle ne sera pas satisfaite, si elle ne nous montre ce dévouement et ce martjre récompensés. Elle fera donc intervenir une Yoix divine qui assure à Katia bar Sclialom les jouissances de la vie éternelle. Ainsi l'imagination populaire aura donné un corps à ses croyances et à ses aspirations, et en même temps elle se laissera reconnaître à la forme même qu'elle donnera à ce récit. Elle prêtera à Katia bar Sclialom ce langage scolastique auquel l'a habituée l'enseignement des docteurs. Elle le fera procéder logiquement, par arguments étayés de versets de la Bible -. Enfin le nom même qu'elle lui donnera rappellera ces jeux d'esprit usités au Beth-Hammidrasch'. On le voit donc, la légende est parfaite. Mais en revanche que devient l'autorité historique que l'on était, à première vue, tenté de lui accorder"? Elle se dissipe au souffle de la critique, sans laisser de traces. Et aux témoignages concordants des traditions de l'Eglise et de l'épigraphie, au texte de Dion Cassius éclairé et définitivement assuré, il ne reste rien à opposer. Peut-on encore hésiter ?
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' Le mot Katia est de la racine Kata, coupa-, niiipuler, qui se retrouve cinq ou six fois dans le récit. Voir, cii outre, la note de M. Derenbourg [Ess'ii, p. 33l)), qui, contrairement à l'opinion de M. Grœtz, et, avec raison, ce nous semble, explique le nom de Katia bar S--balom, par : Cui-lus filius integri.
(Publié dans la Reouc israditc, n" 17 et 18, année 1870, sous le nom de k. D. Brandeis.)
Il y a quelques jours, le hasard me lit tomber entre les mains XEiemplar viUc humanœ (tabkau d'une vie humaine), par Gabriel da Costa. Je relus avec un vif intérêt cet étrange document, un des plus curieux assurément de l'histoire juive moderne. Ce n'est qu'un court récit de quelques pages. Mais ces pages sont tellement remplies, et elles sont d'une éloquence si sincère et si poignante, qu'elles suffisent amplement à l'historien pour j retrouver une physionomie. C'est une véritable confession, où l'homme apparaît tout entier, et où se l'évèle une figure originale et aux traits bien marques. C'est cette figure que je voudrais retracer aux lecteurs de la Revue. Je crois le sujet digne de les arrêter un moment '.
Gabriel da Costa naquit vers 1590, à Porto, ville de Portugal, sur le Duero, dans la province d'Entre-Duero-et-Minho. Son père, homme d'une sévère probité et chrétien sincère, descendait de Marannos ou juifs convertis. Il éleva son fils dans les principes de la religion catholique et lui fit donner une éducation distinguée. Le jeune Gabriel, qui montrait de belles dispositions, ses classes achevées, poursuivit ses études et fit son droit. D'une nature essentiellement fervente, il voulut connaître à fond la religion au sein de laquelle il avait été élevé, pour en observer scrupuleusement les pratiques et les cérémonies, et il
' Dans le récit qui va suivre nous résumons VExcmplai' htimantc vilte. Celle atttohiographic ou plutôt celte confession fut écrite par da Costa quelque temps avant qu'il eût résolu de se tuer. Le manuscrit passa, nous ne savons trop comment, aux mains du célèbre Arminien Simon Episcopius, qui le lé^ua avec ses papiers à son petit-neveu Philippe de Limborch. Celui-ci le publia comme appendice à sa discussion amicale arec un Juif ifrudit (Isaac Orobio) : il le fit précéder d'une préface oii il raconte la fin tragique de da Costa et l'histoire du manuscrit, et le fit suivre d'une dissertation oii il réfute le déisme ou l'athéisme du prosélyte portugais.
se mit à lire l'Evangile, les œuvres des Pères'et les Sommes des confesseurs. Mais cette lecture eut des conséquences tout autres que celles qu'il espérait en tirer. Des doutes lui vinrent sur la valeur de certains points du culte. La confession surtout lui paraissait chose difficile et contre nature. Bientôt la réflexion fortifia et étendit ses doutes. Du culte, sa pensée s'attaqua au dogme, et le principe de l'immortalité de l'âme et de la vie future ne lui parut plus d'une certitude et d'une évidence absolues. Cependant il poursuivait ses études de droit. Il était encore loin de songer à se séparer de l'Eglise. Le trouble et l'indécision régnaient seuls dans sa pensée, qui ne s'était encore arrêtée à aucune opinion assurée. Il crut pouvoir demander un bénéfice ecclésiastique et il obtint la charge de trésorier dans une église collégiale ; il avait alors 25 ans.
Mais il ne pouvait rester longtemps dans cet état d'esprit qui pesait à sa nature ardente et impatiente du vrai. Il n'avait lu jusqu'ici que l'Évangile et les livres théologiques. Il entreprit délire la Bible, et alors une révolution complète s'opéra dans sa pensée. Il remarqua des contradictions entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Il savait d'ailleurs que Juifs et Chrétiens s'accordaient à reconnaître à l'Ancien un caractère sacré, tandis que la discussion portait sur le Nouveau. Il trouvait, en outre, les dogmes bibliques plus faciles à comprendre. Moïse ne s'annonçait pas comme un être surnaturel, mais comme un simple messager de Dieu, chargé de faire connaître la vérité aux hommes. Il se persuada ainsi de la supériorité de la Bible sur l'Evangile, et ses idées une fois arrêtées, il résolut de se convertir au judaïsme, avec sa mère et ses frères, que, dans l'ardeur de sa foi nouvelle, il avait amenés à partager ses convictions. Mais l'exécution de son projet souff'rait de grandes difficultés. Il ne pouvait rester en Portugal. 11 résigna sa charge de trésorier, n'hésita pas à abandonner une riche propriété qu'il possédait à Porto, et, après avoir obtenu l'autorisation de quitter le royaume ', partit pour Amsterdam.
Arrivé dans la grande communauté hollandaise, il se fit circoncire avec ses frères, et, suivant l'usage, changea son nom. Il prit celui d'Uriel. Il voulut ensuite se faire instruire dans les usages de cette religion, qu'avaient pratiquée ses aïeux, et à laquelle le ramenait sa propre réflexion. Mais alors commença pour da Costa une suite de luttes et de combats qui ne cessa pour lui qu'avec la yie.
Bientôt, en effet, il s'aperçut que les lois rabbiniques différaient considérablement des lois mosaïques, et il se persuada que les. rabbins ensei= gnaient l'erreur et l'hérésie. Croyant faire une chose agréable à Dieu,
• Les Maranuos ue pouvaient quitter le royaume sans une autorisation spéciale du gouvernement.
s'il prenait liardiment en main la défense de la loi, il exprima à haute voix son étonnement et son mécontentement. On peut penser avec quels sentiments les rabbins accueillirent les réprimandes de ce prosélyte. Ils déclarèrent qu'il devait se conformer aux usages de la synagogue ; sinon, ils le menaçaient de l'excommunication. Da Costa n'était pas homme à courber la tête sous de pareilles menaces. « Moi qui avais ') sacrifié pour la liberté, dit-il, ma patrie et tous mes intérêts, j'aurais » jugé impie et k\che de plier le genou devant de tels hommes, et je » résolus de tout souffrir et de persévérer jusqu'au bout dans mon opi- » nion. » La persécution ne tarda pas. Excommunié, il se vit abandonné de tous, de ses frères eux-mêmes, qu'il avait catéchisés, et qui n'osaient plus lui adresser la parole ni même le saluer dans la rue. Les vexations les plus mesquines, les huées et les anathèmes de la foule, les injures des enfiints qui le poursuivaient, dans la rue, de leurs malédictions, ou attaquaient sa maison à coups de pierre, rien ne lui manqua. Il entreprit alors de se justifier et il composa un traité des Traditions 2)hcirisci'iqiies comjmrics avec la loi écrite (Tradiçoens Phariseas conferidas con a Ley escrida).
Les rabbins eurent connaissance de cet ouvrage lorsqu'il était encore manuscrit, et, heureux de trouver un point précis où portât leur accusation, ils en firent composer par le médecin juif Samuel da Silva une réfutation intitulée : Traité de T immortalité de Vâme (Tratado da l'immortalitate de l'aima, 1633). Da Costa, attaqué ouvertement, fit alors paraître son livre avec une réponse à Samuel da Silva '. C'était là que l'attendaient les rabbins. Ils avaient entre les mains une pièce de conviction. Ils l'accusèrent d'attaquer la religion, d'enseigner une doctrine subversive des fondements du christianisme aussi bien que du judaïsme. Renvoyé sous caution après huit jours de prison préventive, il se vit condamner par le magistrat d'Amsterdam à trois cents florins d'amende, et à la saisie et à la destruction de tous les exemplaires de son livre. Cette condamnation ne fit que précipiter le cours de ses idées. Il était jusqu'ici Sadducéen ; il rejeta l'autorité de la Bible et arriva au pur déisme. Toute religion est contre nature; car elle arrive fatalement à briser les liens naturels qui unissent les hommes entre eux. Toute religion est donc fausse ; car Dieu ne peut se contre-
' Silva l'accusait JV'piciiréisme. Il n'était alors que Sadducéen, c'est-à-Jire qu'il reconnaissait encore l'autorité de la Bible, mais qu'il niait l'immortalilé de l'àrae et admctiait les récompenses et les peines temporelles. Quant à cette accusation d'épicuréisme, \oici la dédaralion de da Costa : < Alors (en 1(i23) j'avais une mauvaise opiuion d'Épicure et de sa doctrine. Je juj^eais témérairement cette philosophie sans la connaître, d'après les rapports inexacts de quelques personnes. Mais depuis j'ai pU m'en l'aire une idée plu» nette et plus vraie, et je regrette d'avoir traité de fou et d'insensé cet homme sur lequel je ne puis porter encore maintenant un jugement complet, car je ne possède pas encore toute sa doctrine. >
diro au point d'établir des religions qui combattent la loi naturelle. Toute religion n'est donc que l'œuvre de la fourberie des prêtres, qui n'y cherchent qu'une source de gains. La seule loi à suivre est la loi naturelle. Celle-là ne trompe pas, car elle est vraiment humaine. Vivre conformément à la raison, rejeter toute autorité reçue aveuglément, ne reconnaître d'autre devoir que celui que nous impose le droit d'autrui, voilà la conduite de celui qui veut vivre en homme. Tels sont les principes auxquels s'arrêta da Costa, et qu'il soutint contre les rabr bins, contre la communauté, contre sa famille. La lutte dura quinze ans. Pendant quinze ans il résista aux outrages et aux colères de tous. Mais enfin sa patience se lassa et il céda. 11 réfléchit d'ailleurs que, devenu libi'e penseur, et ne voyant que des puérilités sans valeur dans toute religion, peu importait de paraître observer les pratiques des rabbins, et « de vivre en singe au milieu de singes. » Il demanda donc à se réconcilier. Un parent devait opérer le rapprochement entre les rabbins et lui. Il consentît à renier toutes ses hérésies et l'excommunication fut levée. Mais bientôt on s'aperçut que cette résipiscence n'était qu'une feinte. Un de ses neveux le surprit mangeant des mets impurs ou préparés contra la loi, et le dénonça. Le frère qui avait essayé le rapprochement, indigné de se voir trompé, rompit avec éclat et fut suivi par toute sa famille. Da Costa qui avait perdu sa première femme, était sur le point de se remarier ; le mariage fut empêché. Un de ses frères était associé avec lui dans son commerce : son départ le ruina à moitié. Pendant ce temps, un Italien et un Espagnol, venus de Londres à Amsterdam, rapportaient aux rabbins que da Costa les avait vivement détournés de se convertir au judaïsme, comme ils en avaient l'intention, en leur dépeignant l'esclavage auquel ils allaient se soumettre. L'orage qui grondait éclata alors. Les rabbins se réunissent, et au milieu d'une foule furieuse qui le poursuit des cris : A la potence ! à la potence 1 on emmène da Costa au grand Conseil de la Synagogue. Le Conseil le condamne à l'excommunication, à moins qu'il ne se soumette à une pénitence publique. Mais cette pénitence est tellement ignominieuse que da Costa refuse. Il est pour la seconde fois excom^ munie, et les mêmes vexations, les mêmes supplices de chaque jour recommencent. Abandonné de tous, seul, malade, ce qu'il souffrit fut incroyable. S'adresser à la justice pour faire cesser ces persécutions était chose bien longue et bien difficile, et peut-être aussi dangereuse ; car, comme le fait remarquer avec raison de Boissi, les chrétiens nô l'auraient pas mieux traité. Il resta sept ans encore à tenir tête aux Juifs. Enfin, sur la pi'omesse que les Pff;'««.ssH>j adouciraient la rigueur du châtiment, il se soumit. Mais, malgré la parole donnée, on ne lui fit grâce d'aucun supplice et d'aucune ignominie. Revêtu de vêtements de deuil, sans doute des Tachrichim, il vint à la synagogue, portant à la
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main un cierge noir, et, devant une assemblée considérable, il lut à haute voix, en pleine chaire, la confession de ses hérésies. Puis, se déshabillant jusqu'à la ceinture, il alla nu-pieds se mettre dans un coin du temple, et le chef du chœur lui appliqua 39 coups de fouet suivant la tradition. La llagellation était accompagnée du chant des Psaumes. Il alla se coucher ensuite au seuil du temple et tous, en sortant, lui marchèrent sur le corps. La cérémonie de la pénitence était achevée. Il rentra chez lui, le cœur ulcéré de vengeance, résolu d'en finir avec la vie. Il écrivit cet Exemplar vitm humanœ, tableau d'une vie humaine, confession complète et dernière parole d'un homme qui va mourir. Puis, ayant vu passer devant chez lui un de ses cousins, celui qui l'avait poursuivi avec le plus d'acharnement, il déchargea sur lui un coup de pistolet qui le manqua, et refermant ensuite la porte sur luimême, il se brûla la cervelle.
Ainsi finit misérablement cet homme qui méritait assurément une meilleure destinée. Il était né avec de brillantes qualités. Nature fière et indomptable, toute sa vie le prouve ; franche et hardie jusqu'à la témérité, sa conversion au judaïsme et sou courage à ouvrir la lutte avec les rabbins le témoignent ; esprit chercheur et amant de la vérité, il eut le malheur de naître cent ans trop tôt. 11 lui aurait fallu le xviii" siècle, avec sa liberté de conscience, toute restreinte qu'elle était. Mais la Hollande, en 1640, ne connaissait pas encore la véritable tolérance. Car, s'il est vi'ai que les religions constituées avaient droit d'existence sur la terre libre des Stathouders, il n'en était pas de même de la libre pensée. Les diverses orthodoxies vivaient dans une égalité plus ou moins réelle les unes à côté des autres ; elles se souffraient ou se respectaient mutuellement. Mais la libre pensée était poursuivie unanimement par toutes les églises.
Que pouvait faire da Costa"? Rentrer dans le christianisme'? Ce n'était que changer de despotisme. N'est-il pas condamné par les magistrats d'Amsterdam ? N 'est- il pas violemment combattu par l'évéque arminien Limborch? Hors de l'Eglise et de la Synagogue, il ne reste de place que pour la persécution. C'est l'époque où Descartes est poursuivi par les catholiiiues et les protestants ; où Bayle est condamné au bannissement. Et, moins de vingt ans plus tard, cette même Synagogue d'Amsterdam excommunie avec éclat le futur auteur de VEthigue, Spinoza.
(Publié dans la Èceiit isrtii'li/c, n" 23, auuée 1S70, sous le Dom de A. D. lirauduis.)