‹ Reliques scientifiquesChapitre 56 sur 167 · III. DOMITIEN · texte numérisé non relu

III. DOMITIEN

Les historiens constatent une persécution des Juifs dans les dernières années de Doraitien. Il y eut également des troubles en Judée dès les premières années, en 85, quinze ans à peine après la destruction du temple. Ce fait, jusqu'ici, est resté peu connu.

On sait avec quelle rigueur Domitien poursuivit la perception de l'impôt personnel auquel Vespasien avait soumis tous les Juifs. Suétone déclare qu' « on mit un acharnement extrême à faire entrer l'impôt dii au fisc par les Juifs ; et on en chargea aussi bien ceux qui (étant payons) menaient à Rome une vie judaïque, comme s'ils avaient embrassé le judaïsme, que ceux qui (étant Juifs) avaient cherché à dissimuler leur origine, et s'étaient soustraits à la taxe à laquelle leur nation était soumise ' ». Suétone ajoute qu'il vit de ses propres yeux les agents du fisc, en présence d'une nombreuse assemblée, soumettre à l'outrage d'une visite corporelle un vieillard de quatre-vingt-dix ans ! [Interfuisse me aclolescenhdum memini. . .)

A quelle époque se placent ces exactions ?

En 88, vingt ans après la mort de Néron, Suétone déclare qu'il était adolescens-, c'est-à-dire qu'il avait alors 17 ou 18 ans. Il est adolescenhihis, c'est-à- dire ;\i:é de 14 ou 15 ans, deux ou trois ans plus tôt, vers 85 ou 86.

' Suélone. Domitien. 22. Voir DERENEonBG, Histoire de la Palestine, 333, note 1. Nous adoptons l'interprétation que M. Derenbourg donne de ce passage un peu obscur dans sa concision.

' Post viginli annos, adolescente me (Néron, fin].

■ C'est doue vers 85 ou 86 qu'il faut placer ces exactions, cette calumnia Jîsci judaici exercée par Domitien. On ne peut guère d'ailleurs la reporter plus tôt. On sait que les premières années de Domitien furent bonnes. Or il est arrivé à l'empire aux ides de septembre 81 , ce qui nous conduit au plus tôt à l'an 85 pour les premières exactions fiscales.

Or, à cette même date, on constate en Judée des mouvements de troupes inaccoutumés.

11 existe un diplôme militaire par lequel l'empereur Domitien accorde à des soldats cantonnés en Judée, et qui ont achevé leur temps de service, les droits attachés à Mionesia missio (cong-é honorable), sans leur accorder le congé auquel ils avaient légalement droit, c'està-dire qu'il les retient sous les drapeaux au-delà de leur temps de service.

Renier, Secueil de diplômes militaires, Paris, Imprimerie nationale, 1876, in-4°, p. 220 et suiv.

Imp • CAESAR • dIvI • VESPASIANI • F • DOMITIANVS A V G V s T V S • G E R M A N I C U S • P O N T I F E X- M A X I M V S • T R I B V N I C • P O T E S T A T • V • I M P • X I I CENSOR'PERPETVVS • COS'XII-P'P

EQVITIBUS • ET • PF.DITIBVS • QVI ■ MILITANT • IN ALIS DVABVS QVAE A P P E L L A N T U R- VE T E RANA'GA ETVLORVM F. T • I • T H R A C V M MAV RETANA'ET-COHORTIBVS QVATTVOR-I-AV GVSTA • LVSITANORVM • ET • I-ET- II 'THRACVM ET II • CANTABRORVM • ET • SVNT • IN IVDAEA SVB CNPOMPEIO LONGINO'QvI QVINAET-vI CENA • STIPENDIA MERVERANT • QVORVM NO M IN A SVBSCRIPTA SVNTIPSISLIBERIS POSTERISQVE EORVM CIVITATEM • DEDIT ET CONVBIVM'CVM VXORIBVS QUAS TVNC HABUISSENT • CVM • EST • CIVITAS lls • DATA • AVT SI QVI'CAELIBES ESSENT CVM'lIs-QVAS-POSTEA DVXISSENT'DVMTAXAT.SINGVLl'SINGVLAS- A-D-III IDVS MAIAS-

Imp[erator] Cse^ar. divi Vespasiani f[ilius], Domitianus Augustus Gormanicus, pontifes maxiinus, tribuni[cia] potestate V, imp[erator] XII, censor perpetuus, co[n]s[ul] XII, p^ator] p[atriœ],

Equitibus et peditibus qui militant iu alis duabus qufe appcllantur Vetcrana Gaetulorum et 1. Thracuin Maurotana, et cohortibus quattuor I Augiisla Lusiianorum et I et U Thracum et II Cantabrorum, et sunt in Judaea sub

NOTES EPIGRAPHIQUES

Cn[eio] Pompeio LoDgino, qui quina et vicena stipendia meruerant, quorum nomina subscripla sunt, ip?is, liberis, posterisque eorum civilalcm dédit et conubium cum uxoribus, quas tuno babuisseut cura est civilas iis data, aut, si qui caelibcs essent, cum iis quas postea dusissent, dumtasat singuli singulas.

a[nte] d[iem] III idus maias.

L'empereur César Domitien, dans la cinquième anne'e de sa puissance tribunitienne, douze fois imperator, etc.. Aux fantassins et aux cavaliers qui servent dans les deux ailes dites la Ve'tcraue des Gétules et la première des Tbraccs Waurilauicnne, et dans les quatre cohortes dites première Augusta des Lusitaniens, première et seconde des Tbraces, et seconde des Cantabres, gui sont en Judée sous Cn. Pompeius Longinus, et qui ont accompli leurs SS ans de service, et dont les noms sont ci-dessous donnés ;

A eux et à leurs enfants est accordé le droit de cité, le droit de mariage (conubium) avec les femmes qu'ils ont au moment où le droit de cite' leur est accordé, et, s'ils sont célibataires, le droit de mariage avec les femmes qu'ils pourront épouser, pourvu que chacun n'en épouse qu'une.

Donne' le "3 des Ides de Mars.

De ce document résultent les faits suivants ' :

Pour la date. — Le diplôme est daté de la 5" puissance tribunitienne de Domitien. Les puissances tribunitiennes qui étaient annuelles et servaient à marquer la chronologie du souverain, se comptaient alors, non de janvier, mais de l'époque de l'avènement à l'Empire. Domitien avait succédé à son père Titus dans les ides de septembre 81 (Suétone, Titus, 11). La cinquième puissance tribunitienne s'étendait donc de septembre 85 à septembre 86, et comme le diplôme est daté des ides de mai, il doit être rapporté aux ides de mai 86.

Pour les troupes. — C'était une loi de l'administration militaire à Rome de renvoyer les vétérans ayant fait vingt-cinq ans de service, avec cofiffé honorable (honesta missio) -. Ce congé honorable était accompagné de l'octroi de droits et privilèges, droit de cité, droit de connuhium. — En temps de guerre, les droits sont accordés, mais non l'honesta missio. Les formules administratives de l'ancienne Rome présentent une rigueur qui n'est jamais trouvée en défaut ; et surtout les formules de l'administration militaire. Et de l'absence ou de la présence de l'expression honesta missio, on peut et on doit conclure en

' Voir la discussion à laquelle s'est livré Henzcn dans les Jahrbfichcr des Vercins voit Altcrihtniswissensrhaft in- Rheinlandcni, 1848, p. 26 et suiv., et que nous reprenons ici.

' Vo}'ez, par exemple, les diplômes publiés par M. Léon Renier (Paris, 1876),

p. 97 : peditibus et equitibus qui quina et vicena plurave sdpendia meriierunt, item

dimisso honesta missiene evaeniis stipendiis... ; p. 129 ; item dimissis honesta missione ex eadera classe senis et vicenis plurihusve stipendiis emeritis; p. 183: quin(is) et vicen(is) pluribusve stipendiis emerilis, dimissis honesta missione...; etc., etc.

toute rigueur à l'état de guerre ou à l'état de paix do la région où sont cantonnés les vétérans.

Or nos vétérans de Judée, après avoir achevé leurs vingt-cinq ans de service, reçoivent tous les privilèges de Vhonesia missio, et néanmoins sont maintenus en activité de service : ce qui ne peut s'expliquer que par la nécessité de ne j^as diminuer les conHiufents mililaires qui occupaient alors la Judée.

On peut aller plus loin. Notre diplôme ne présente pas, après le mot meruerant, l'expression fréquente dans ces sortes de documents pi ara re (vétérans qui ont fait vingt-cinq ans de service ou plus) '. Lorsque des vétér.ms étaient ainsi gardés sous les drapeaux, l'année suivante, si les circonstances militaires ne s'y opposaient pas. ils partaient avec les vétérans de vingt- cinq ans de service. Notre diplôme ne signale pas la présence de ces soldats plus que vétérans ; donc, en mai 85, la Judée était tranquille.

Enfin, nous constatons en Judée la présence d'une cohorte, la Prima Aui/usta Lusitnnonim. Or celle-ci, en septembre S5, campait encore en Pannonie sur les bords du Danube, et recevait Y/wnesta missio pour ses vétérans. Ce fait est établi par un diplôme militaire publié en dernier lieu par M. Renier.

Dipl. TdiUt., p. 1 1 1 et suiv.

Voici ce qu'on y lit : i.mperator. . . (la suite comme dans le diplôme précédent) . . . TRin-poT-iiu-iMP' viiii^cos-xi . . . iIs-qvi-militave-

RVNT-EQVITES'ET-PEDITES'IN'ALIS-SEX'F.T COHORTIBVS-DECEM-ET QVIN-

QVE'QV.\E-.\PPEr.I,ANTUR-I-cIvIVM ROM.^NORVM. ... ET Pn.\ETORIA

ET-I'LVSITANORV.M . . . ET-SVNT-IN-PANNONIA- SUB-L-FVNISVLANO • VETTO- NIANO... NONIS-SEPTEMBR-

L'empereur Domiticn, etc. . . , daiissa quatrième puissance tribuiv tienne, neuf fois impcrator, aux cavaliers et fanta'?sius qui ont servi dans les six ailes et les quinze cohortes nommées: Première des citoyens romains, prétorienne... Première des Lusitaniens. . ., et qui sont en Pannonie sous Lucius Funisulanus Vetlonianus Aux nones de septembre.

Ce diplôme est daté des nones de septembre, quatrième puissance tribunitienne de Domiticn, c'est-à-dire du 1 septembre 85.

Ainsi la cohorte Prima Lusitanorum, entre septembre 85 et mai 86, est envoyée en Judée rejoindre les autres garnisons romaines. L'armée romaine avait-elle donc besoin d'être renforcée ?

Pour les faits militaires. — Le diplôme précédent daté de septembre

' Voir les exlrails de diplômes militaires cités à la note précédente.

85 donne à Domitien neuf imperium (imperator VIIII). Celui de Plenzen, daté de mai 86, lui donne douze imperium (imperator XII). Donc entre septembre 85 et mai 86, il s'est passé divers faits militaires dont la vanité de Domitien a tiré profit pour se faire décerner trois fois Vimperium. Or on ne trouve à cette époque aucune trace de troubles ail'eurs dans l'Empire.

11 résulte de cette discussion qu'en mai 86 l'empereur, au lieu de renvoyer les soldats de Judée qui avaient fait leurs temps, les a conservés sous les drapeaux, eomme si en Judée l'on était en état de guerre ; que quelques mois auparavant, il renforçait la garnison de Judée par l'arrivée de troupes venues des bords du Danube, comme sien Judée on était en état de guerre ; enfin que l'empereur, durant la même période, a remporté ou prétendu remporter quatre victoires'^.

Il nous parait évident que, vers la fin de l'année 85, les Juifs de la Judée étaient menaçants. En vint-on aux mains ? Nous n'oserions le dire, quoique ce quadruple imperium dont se revêt l'empereur nous engage vivement à répondre par l'affirmative, En tout cas, il y eut, sinon des troubles, du moins de l'agitation. Fut-ce la conséquence des exactions du fisc ? Ou la cause ? Peut-être l'une et l'autre à la fois.

Pour les événements qui suivirent dix ans plus tard, les documents épigrapliiques se taisent. En effet, il y eut moins des faits de guerre que des persécutions religieuses qui frappaient chrétiens et juifs. Ces persécutions n'étaient pas de nature à laisser des souvenirs gravés sur le marbre ou le bronze des monuments publics et des tombeaux privés "2.

Les chrétiens essuyèrent des persécutions plus ou moins rigoureuses. Les Juifs furent également tracassés ; les sources juives nous ont conservé le souvenir de voyages entrepris par quatre docteurs qui vinrent de Judée à Rome intercéder en faveur de leurs coreligionnaires. Il s'agissait de faire révoquer un édit de l'empereur exterminant tous tes Juifs de l'Empire ^

Qu'il y ait là une exagération puérile, nul n'en peut douter. Y a-t-il

' Les victoires peut-èlre furent remportées dans de simples escarmoucbes. Peutêtre même, comme dans d'autres occasions, furent-elles simplement simulées. Domitien, en lait de {^loire militaire, se contentait de peu.

^ Parlant de Domitien, nous profilons de l'occasion pour appc'er Tattenlion sur un document peu connu, bien que ce ne soit pas un document épi^rapliique.

ûbiyn bD3 riTTi Nb liv û-i-wb-:; ly is^n nmb "^b-a ba i^-jibpio nr^i

■'nT-"' (Midrasch Debarim rabba II; Mid. JalUout, Psaumes, XVll, 10.) Voir Graetz, III, 433; Derexeourg, Eistoirede la Palestine, p. 334 et suiv. ; E. Kenan, les Emiigiles, p. 307 et suiv. (toutes les sources y sont citées]. Cf. l'étude précédente Katia har Schalom et Flavius Clemens (pp. 54-61).

eu quelque édit de persécution ? Ni M. Graetz, ni M. Derenbourg', ni M. Renan n'en indiquent de trace. Nous croyons qu'il faut attaclier quelque importance ;ï un document qui a échappé à ces savants, et qui vient confirmer à la fois les traditions juives et chrétiennes.

M. Constantin Tischendorf a publié à Leipzig en 1851 des Acies apocryplies de treize Apôtres, actes pour la plupart inédits. Dans les Acten de sailli Jean, on lit le récit suivant :

« Vespasien étant mort, son fils Domitien devint maitre de l'Empire ; il accomplit beaucoup d'injustices et fit poursuivre des hommes justes. Ayant appris que la ville était remplie de Juifs et se souvenant des décrets que son père avait établis contre eux, ii donna ordre de les chasser de Rome. Mais quelques Juifs, ayant pris courage, donnèrent à Domitien un livre où était écrit ce qui suit :

« Domitien, César et roi de toute la terre, nous venons en suppliants, » nous inclinant devant ta puissance, te prier de ne pas nous expulser » de ta face divine et bienfaisante. Nous obéissons en effet à tes » usages et à tes lois, ne commettant aucune injustice en acte et en » conduite.

» Mais il est un peuple nouveau et injuste, ennemi des Juifs et des » autres peuples, etc. '. "

Suit une dénoncialion en règle contre les chrétiens, dénonciation qui a pour eff"et immédiat un édit de persécution.

Un décret de bannissement des Juifs aura pu facilement dans l'imagination populaire se changer en un décret d'extermination générale." Et quelle que soit l'autorité à accorder aux actes apocryphes de saint Jean, il y a là une indication précieuse qu'il est bon de recueillir.

' P. 266-7. OùîTua'jiotvo'j ôè àTioOavôv-o; Èy/patr]; yfi'j\j.t'io; à uiô; aOroû AoiJ.eTiavô; TÎ); pioO.Eia; [iETà Twv â).).MV àôixriiià-uv aÙToO irfOt7É0î-o xii ÙM-^iiôy Ttoisîv xaxà Twv SixaÎMv àvOpwîTwV [iotflàiv yip Triv 7t6).tv 7rs7c).r,;iù)'76ai 'lo'joaiwv, |ji£|Xvri|x£vo; TÛ>v UTTO ToO TiaTpô; aÙTOÙ îtîpt aO-tîiv xsî.eU'vôévTwv, (opfAïQTSv èni t6 irâvTa; Êxêa).£ïv sx T^; TÔ)v *PotAatti>v 7rô).ï(o;. ToJ.ij.^^'javTe^ Se tive; twv 'louSatwv iôwxav xw Ao[i.£Ttav(ji piÊXtov £v w iyiy^an-o tô^e"

Ao(i£TiavÈ Kaîciap xœl pi(;i),;û Ttiîri; rî); olxou|j.£vri;, ô'jt/i 'louôaîoî cou ScôiiEOa, îxÉTai 7rpo(jXEÎ|j.E0a Tï); o»]; c\jvi|j£M; (jit) çuy^^-'J^'"' ^J"-*; àTto toû Oîiou xai yiî.œvOptôîtou aou TrpocwTTOu' EÏy.DiiEv Yip aoi xai toîç ÊOcdiv xai Toî; vôiiot; xa! TtpôÇE<7iv xai 7io),i-Eiai; [j.rioÈv àoixoùvT£;, à).).à 'Pu|ia:oi; 6|io?povoOvTE;. ia-ni ôï xai-vôv xai ?£vov ËOvo;, (iiixî Toï; êTÉpoi; ËOvEoiv (iTiaxoOov |j.-ôte Taï; 'louSatuiv 6p-/)(îXEîai; nuvsuôoxoûv, à-EpiT|ir,TOv, àTràvBpuTtov, âvopiov, 5>oy; ol;/.o\j; àvaTpÉTtov, âvOpwTtov 6£ov xaTaYysî.XovTE;. . .

'EttI TOÛTct; TTàTtv ôpyïi c-jj/eOei; 6 paaù.E'j; ooyaa ttj Guyx).^T(iï éx£).£Û/jaTO ïva âpcriv TO'J; 6[jio).oy'j'jvTa; aÙTO-Js Eîvai Xf l'îTir.vo'J; çoveO'JW'jiv.

Page 1