XXII ARSÈNE DARMESTETER
son idée au libraire Delagrave, qui l'accepta : mais il avait besoin d'un collaborateur qui l'aidât à mettre en œuvre son idée et qui se chargeât de la partie historique. Arsène, après quelques hésitations, accepta cette offre, qui, inconnu comme il était alors, était trop tîatteuse et trop séduisante pour être repoussée à la légère. Il savait bien que cette entreprise allait le détourner pour un temps de son oeuvre favorite : mais ce ne devait être que pour un temps, car le dictionnaire devait être achevé dans l'espace de trois ans, et en 1875, il pourrait revenir à ses textes franco-hébreux du xi" siècle, possédant tout le matériel historique de la langue. Des nécessités d'ordre purement matériel s'ajoutaient à ces considérations : une grande partie de son temps était absorbée par les leçons qu'il était obligé de donner pour vivre : il allait être affranchi de cette servitude pendant trois années, car l'éditeur payait les collaborateurs 200 francs par mois : ce n'était, il est vrai, qu'une avance remboursable avec intérêts sur les produits du dictionnaire : mais l'avenir était là et était proche. Les deux collaborateurs se mirent à l'œuvre dès 1871. C'était une nouvelle direction, et un nouvel apprentissage à faire : il le fît rapidement dans le commerce de son collaborateur. M. Platzfeld, homme d'un goût tîn et délicat, connaissait admirablement la littérature classique, et ce qui est plus, était doué d'un esprit de logique et d'analyse des plus rares : c'était l'esprit classique dans sa perfection, mais avec une ouverture et une souplesse qui n'est point toujours le privilège de l'esprit classique. Arsène était souvent émerveillé de l'art avec lequel son collaborateur ramenait à un ou deux sens le chaos des acceptions entassées dans les lexiques. Cependant l'œuvre allait moins vite qu'ils n'avaient pensé : ils avaient l'un et l'autre des travaux qui lui faisaient concurrence, M. Hatzfeld, les cours qu'il donnait au lycée, Arsène, les cours qu'il suivait et la composition de sa thèse d'école. De plus, la détermination des sens de la langue technique créait des difficultés et demandait un temps que l'on n'avait pas prévu : les définitions techniques ont passé de dictionnaire en dictionnaire, Littré compris, comme une chose morte, avec toutes sortes d'erreurs étranges dans la transmission, scrupuleusement i-espectées, quand on n'y ajoutait
ARSENE DARMESTETER SXIII
pas : il fallait se faire tour à tonr marin, maçon, mécanicien, menuisier, pêcheur, chasseur, que sais-je ? le délai de trois ans devient bientôt manifestement insuffisant.
Cependant Arsène était loin d'avoir renoncé à Raschi et à ses glosses. Il songeait toujours à sa thèse latine sur Bar Cocheba, et surtout à sa thèse française sur les Laaz. En 1874, il donnait un spécimen nouveau et frappant des trésors dont il avait la clef : ce sont ces textes franco-hébreux devenus fameux depuis sous le nom à'Elérjies du Vatican. Le catalogue des manuscrits du Vatican d'Assemani (1756) signale deux élégies, l'une en hébreu, l'autre en français, en mémoire de treize Juifs brûlés à Troyes en l'année 1288. M. Neubauer, chargé par la commission de l'histoire littéraire de recueillir en Italie les documents relatifs à l'histoire des Rabbins français, avait pris copie de ces deux pièces : mais il fallait déchiffrer et interpréter la pièce française : c'était une tâche dont Arsène seul était capable. Le déchiffrement et l'interprétation de ce texte est une des merveilles de la philologie romane et l'œuvre qui montre le mieux ce qu'il y avait d\mique dans la composition du génie scientifique de mon frère. Il faut avoir essayé soi-même de déchiffrer cette transcription sémitique où voyelles et semi-voyelles, où^) eif, k et ch, g et j, sont souvent confondus par l'inadvertance du scribe, pour comprendre tout ce qu'il fnUait de méthode divinatrice pour retrouver en dessous le français déguisé du xiii" siècle, pour interpréter ce texte dialectal, en tirer les doubles enseignements qu'il contient et pour la langue générale, et pour la langue de la Champagne. Arsène avait toujours eu une passion pour le déchiffrement des écritures cachées; un des amusements favoris de son enfance avait été le déchiffrement des cryptogrammes, et ces cunéiformes d'un nouveau genre cédèrent à sa méthode. Il en fut splendidement récompensé quand, du manuscrit informe, il entendit sortir la première et la phis belle élégie de notre vieille langue, un récit d'une simplicité douloureuse et épique, qui éclate à la fin en un cri de colère jeté vers Dieu et digne du Psalmiste et des Prophètes ' :
' La citation qui suit est donnée en texte rajeuni.