DU MOYEN AGE
Parmi les documents les plus intéressants pour l'histoire de la phonétique, il faut compter les transcriptions en langue étrangère. L'usage d'ordinaire se refuse à accommoder les variations des lettres aux variations des sons, et comme celles-ci ne laissent pas de traces extérieures de leur existence, elles se trouvent méconnues et par la tradition orthographique, qui immobilise, à travers les changements successifs de leur valeur phonétique, la forme piiraitive des lettres, et par l'opinion vulgaire, qui reporte à toute la durée de leur existence la dernière prononciation qu'elle leur connaît. Les transcriptions offrent le grand avantage de mettre en garde contre les eiTeurs de ce genre. La différence des systèmes phonétiques, les efforts tentés pour reproduire des sons étrangers, permettent de déterminer plus exactement la valeur absolue de ceux-ci et offrent de précieuses indications sur la prononciation d'une langue à la date de la transcription. Les langues romanes, et le français en particulier, ne sont pas dénuées de pareils matériaux. Les noms propres de nos chansons de geste sont non pas traduits, mais transcrits dans les imitations allemandes ; on connaît et on a déjà utilisé le Credo en grec moderne et le dictionnaire françaiscopte. Mais il est un ensemble de documents dont ne se sont pas encore servis les romanistes ; ce sont les transcriptions en langue hébraïque.
Celles-ci pourtant présentent un intérêt spécial. On comprend aisé-
' Ce travail a été fait sur les matériaux recueillis dans la mission en Angleterre (v. s. p. 107-118].
ment l'importance de textes qui par la différence radicale de l'alphabet hébreu et du français et par les combinaisons auxquelles donne lieu celte différence peuvent jeter une lumière nouvelle sur les caractères de notre phonétique ; mais la -valeur que donne à ces documents leur étendue considérable est bien faite pour attirer l'attention des philo logues. Ceux-ci n'ont pas seulement des renseignements à y puiser sur la prononciation exacte des lettres dans la langue d'oïl ; ils j trouvent de riches matériaux pour l'histoire des mots. Les transcriptions forment une série de textes des plus étendues, actuellement inédits et à peu près totalement ignorés.
Ce n'est pas à dire qu'on n'ait pas encore appelé l'attention sur une partie de ces documents. En 1822, le D'' Zunz, dans sa belle monographie du rabbin Schelomo Içaki', après lui, M. Cahen, le traducteur de la Bible-, M. Clément-MuUet^, M. Delitsch', signalaient ou les glosses de Raschiou des glossaires hébreux manuscrits qu'ils décrivaient. Mais les hébraisants demeuraient confinés dans leurs études de littérature juive, et les romanistes se tenant à l'écart du monde sémitique ou tout au moins rabbinique , ces sources importantes étaient délaissées et le champ restait abandonné. Nous avons tenté de l'explorer. Nous avons commencé par l'étude des glosses de Raschi, étude bientôt achevée et que suivra celle des autres glossateurs et des glossaires. Dans les pages qui suivent, nous voulons donner une idée des matériaux que nous comptons mettre en œuvre et permettre à chacun d'en apprécier l'importance. Une première partie est consacrée à l'examen des glosses. Dans la seconde, nous étudions les glossaires.
DES GLOSSES '.
Les fflosscs sont des mots français transcrits en caractères hébreux et insérés au milieu d'un commentaire dont ils font d'ailleurs partie inté-
' Celle savante étude, qui fondait la répulalion de Zunz, a paru dans le Zcitschfift fiU- die Wissenscha/t fies Jiideii'Jnims, Berlin, in-S», t. I, p. 277-284. Elle a été traduite eu hébreu avec notes et additions par Sim. Bloch, Lemberp, 1840,10-8°. — Cl', du même Ziir Geschkkie v. Liller., Berlin, 1843; en particulier pour le Glossaire de Bàle, p. 31.
' Journal de l'Institut historique, I, p. 273, sur Raschi; Arckircs Isrc.flites, 1840, p. 61 , sur le Glossaire de Paris, 302.
' Documents pour sertir à l'histoire de Raschi, Troyes, 1833, p. 13.
* Litlcraturlilalt des Orients, 1844, p. 294 et Jesunin, Grimm, 1838, p. 241 et 231, sur le Glossaire de Leipzig.
^ Nous nous servons de ce mol, tout impropre qu'il est, à défaut d'un meilleur. Il serait mieux de créer un terme nouveau pour désifçner des faits nouveaux.
grante. Quaud l'auteur, expliquant en hébreu rabbii ique le texte de l'Ecriture, se trouve embarrassé pour rendre clairement son idée, il a recours à la langue populaire et traduit le passage du texte en français. Le plus souvent ces glosses se réduisent à un mot, rarement elles forment une phrase ; dans les commentaires sur la Bible, où d'ordinaire il s'agit moins de déterminer le sens d'un mot que sa forme grammaticale, elles reproduisent la personne, le temps et le genre du mot hébreu ; dans les commentaires sur le Talmud, oi:i la difficulté consiste dans le sens du mot, elles traduisent le rnot sans avoir égard à la forme ; les verbes sont à l'infinitif, les noms au singulier. La glosse est généralement indiquée, soit parle mot hazim (baibare vertunt), soit par le mot heJaaz (in barbare). La glosse elle-même reçoit le nom de Laaz (barbara vox], plur. Laazim ; il nous arrivera souvent de la désigner sous ce dernier mot.
Le premier que nous voyions recourir à ces explications est R. Gerson [Gliersclion) de Metz, qui florissait vers l'an 1000.
Mais ces glosses se réduisent à peu de chose et méritent à peine une mention. Après lui, R. Nathan b. Jcchiel, de Rome, au commencement du XI" siècle, place quelques mots italiens dans son dictionnaire du Talmud appelé Anich. Vient ensuite le rabbi Schelorao Icàki, qui a le mérite d'avoir largement développé ce mode d'explication. Si ses disciples ont continué la méthode du maitre, et parsemé de mots français leurs divers commentaires, la récolte la plus considérable est encore à faire dans les œuvres de Schelomô. Ses Laazim sont à peu de chose près les plus anciens, et assurément les plus nombreux, double raison pour commencer par lui l'étude des glosses.
Rabbi Schelomô Içàki, vulgairement Rasclii ', est à bon droit considéré comme le représentant le plus distingué de l'école rabbinique du moj'en ;\ge. C'est un des docteurs les plus vénérés du judaïsme et il est aussi remarquable'par les œuvres qu'il a laissées que par la vigoureuse impulsion qu'il a donnée aux études talmudiques et bibliques. Avant lui, la littérature juive était à peu près nulle en France et en Allemagne; elle n'était du moins que l'apanage de quelques docteurs peu nombreux. En 917, R. Moïse b. Kalonimos de Lucques vint apporter, à Spire et dans les provinces rhénanes, les éléments de la science juive, et forma quelques disciples. Vers l'an 1000, Gherschon b. Juda, de Metz, dit la lumière de TExil [Meor liag-Golah), publia des commentaires talmudiques et, par les disciples qu'il répandit dans l'est et le sud de la France, suscita le mouvement que Raschi allait si puissamment animer.
' Mot formé, selon l'usage juif, des iiiUiales Sa[bbi\ Sc'Jiehmo] I[çi'ihi) = Salomo Isacides, Salomon, fils d'Isaac. — Pour les sources de l'histoire de Raschi nous renvoyons à Zuuz; nous n'indiquons que celles qie n'a pas mentionnées ce savant.
Celui-ci naquit à Troyes, en Champagne, l'année de la mort de Ghersclwn, en 1040. On connaît fort peu de chosa sur lui, bien que les anciennes biographies soient remplies de détails minutieux ; mai; Zunz a fait justice de toutes ces narrations erronées ou fabuleuses dont la légende populaire ou l'ignorance des historiens se sont plu à surcharger sa vie. Il alla étudier à Majence, sous le rabbin Isaac b. Lévi ', et peut-être est-ce là ce voyage en Allemagne auquel il fait une fois allusion et le seul dont Zunz ait reconnu l'authenticité -. Il revint ensuite se fixer à Troyes, dont, sans doute, il dirigea la communauté jusqu'à sa mort ; il laissa trois filles qui donnèrent naisrance à toute une lignée de célèbres docteurs, auxquels on doit les œuvres les plus importantes de la littérature talmudique au xii° et au xiii« sifcle. Son enseignement à Troyes appela de tous côtés des élèves qui allèrent répandre au loin les leçons du maître, et l'on peut dire qu'avec lui commence en Occident l'âge d'or de la littérature rabbinique. Coïncidence remarquable 1 Cet essor de l'esprit juif coïncidait avec cet autre mouvement littéraire dont la France catholique du xi" et du xii° siècle; donnait alors le spectacle. Il semble qu'au sortir de la barbarie des premiers âges, un même souffle de vie ait animé ces deux mondes, bien étrangers cependant l'un à l'autre.
Raschi mourait en 1105 ^ laissant une œuvre écrite considérable. Il avait commenté la Bible entière, et presque tout le Talmud, moins quelques traités non commencés ou laissés inachevés. Il avait encore commenté le premier livre du llidrasch Rahha, ou Genèse Rahba, et le traité de la Mischna Aholh, et composé quelques poésies religieuses et des recueils de décisions ou de consultations casuistiques. Mais san principal titre à la renommée est son commentaire sur la Bible et son commentaire sur le Talmud. Ces œuvres se distinguent par une netteté d'exposition unie à une concision et une élégance de style vraiment remarquables, qualités bien rares chez un commentateur et qui semblent s'exclure l'une l'autre. Le commentaire sur la Bible se recommande en outre par un caractère particulier que le dernier éditeur de
' Lewysolm : Kafschollt ÇadiJihii ; Francf.-s.-l.-Main, ISoo. — Cf. Cl. MuUet, 1. 1. p. iî et 12.
' Celle date est donnée par une notice qui se lit à la fia d'un ms. de Parme (J.-U. de Uossi. CA.il., Cod. 75 ; cf. Diz. Sloy., I, ICI) et où il est dit que Raschi est mort le jcH /i' i.9 Thamoiiz fjuin-juillet) 4S6o = llOo. La même indication se retrouve dans unms. de Paris (F. 11.73), mais avec la da'e 4SC8 = il OS. Ladiirérence provient d'une confusion entre la lettre hr = 5 et la lettre /ict/i = S. Carmoly [Hist. des KK'ileciiis^ p. /l'I) prétendait que la lci;oii du ms. de Paris était la bonne, mais Luzzatto [Litter. Blttlt des Orieii's, 1846, p. 'i20;, d'après des indicalions données par des calendriers juifs du moyen use, a établi que bî 29 Thamouz 1108 tombait un rendredi, tandis que le 2'.) Than;ouz 1i05 était bien un jeudi. Cf. é^^alement Block [Lut. d. Or. i4i7..p. 702), qui appuie par d'aulres considéralions l'opinion de Luzzallo.
Raschi, Berliner, fait bien ressortir : « Rasclii, dit-il, a le mérite de s'être frayé un chemin nouveau. Car si nous examinons les débris qui nous sont parvenus des commentaires antérieurs à Raschi, nous voyons les uns, comme R. Moïse le Darschùn et son école, s'attacher dans leur piété au Ueioiœch \ ce qui les conduit à négliger l'examen du sens simple du texte; les autre;, comme R. Menahem ben Helbo et ses collègues, qui possédaient les travaux des grammairiens Menahem ben Sarouk et Donasch ben Labrat, n'examiner que le Pcschat sans s'occuper du Derousch. . . Raschi a employé une méthode intermédiaire oii le FescJiat et le Derousch s'unissent sans effort, grùce au soin qu'il a pris de ne choisir dans les homélies des Rabbins que ce qui se rapprochait le plus directement du sens simple. . . Et d'ailleurs Raschi agissait librement avec les légendes traditionnelles, les transformant, les allongeant, les abrégeant à sa convenance et fondant plusieurs récits en un -. » Ce commentaire que Raschi trouvait imparfait, et qu'il aurait refondu pour le simplifier si la mort ne l'avait surpris trop tôt, eut, comme le commentaire talmudique, un succès considérable. Tous deux devinrent classiques et jouirent immédiatement d'une autorité non contestée. Leur auteur fut « le grand docteur », a le Maître de l'Exil », « le prince des Interprètes », \q Parschanda- Iha '. Le commentaire sur le Talmud fut le Commentaire par excellence, le Koniros *. On le transcrivit par traités; on on répandit des
' Le Derousch esl l'explicalion figurée du texle, le comniei. taire aUé.^orique, homiléiique; le Pcschat dont il esl parlé plus bas est au contraire l'explicolion simple.
2 Prél'ace, p. vin. Nous abrégeons un peu le texte dans notre traduction. — L'ouvrage de M. Berlinrr est la première tcnlative d'une édition crilique du Pentateuque de Raschi. L'auteur y a ajouté des index et des notes, le tout écrit en hébreu. Voici le litre de l'ouvrage : R'ischi al hath-Thorah: Raschii (Salomoiiis hacidis) in PentalctichuM commciitivlus : civl. A. Bjiliaer, 13eroliiii, 1866, 1 vol. in-8">, p. xx-382. — Celte publication, malgré ses méiitcs, ne peut êire consiJérée comme déûniîive. L'auteur n'a consuUé que ncii/' manuscrits, que lui donnaient les bibliothèques de l'Al'emagne, et il a négligé les riches ressources que lui oir.aient l'Italie, la France et l'Angleterre. La Bodleian Librarij à Oxford lui donnait une quinzaine de manuscrits sur le Pentateuque ; la Bibliothèque naiionale à Paris une douzaine; la Parmesane trcnic-huil. On voit que, même après le consciencieux travail de Berlluer, une édition critique de Raschi olfrirait encore une ample matière de recherches et d'études.
^ Parschandatha est le nom d'un des lils de Haman (Esther, ix, 7). Mais ce mot persan peut se décomposer en deux mots hébreux quelque peu arama'isés : Pa/schan, Datha ; ISxplicatoi' L'(jis. Il fut appliqué à Raschi comme nous le vo3-ons dans une poésie inédite d'Abraham Ibn Ezra eu l'honneur de notre docteur. Celte pièce commence par ces mots :
Une étoile s'est levée en France, etc.
et on y lit les doux vers suivants :
Il fit un brillant commentaire de la loi ;
De là son nom de Parschan Datha.
Cette pièce se trouve dans un manuscrit héhreu de la Bodléienne, fonds Pococke, li. — Woj. Dukes, Lilter. Blalt des Or., 1849, p. "08. ^ Du latin Commentarius.
170 ETUDES JUDEO-FRANÇAISES
exemplaires en France, on Italie, en AUemag-ne, en Orient même. Quatre-vingts ans après la mort de Rasclii un scribe copiait son commentaire sur le traité Baba Metsia pour le prince de la captivité Davitl de Mossoul '. L'imprimerie une fois découverte, il accompagna dans toutes les éditions le texte du Talmud qui sans lui serait i]li>ible, et cette œuvre qui avait fait oublier tous les essais antérieur-^, nulle tentative ne put dans la suite la faire oublier à son tour. Pareil succès était réservé au commentaire sur la Bible. l^Ialgré les nombreux et excellents travaux qu'inspira aux Juifs l'exégèse biblique, l'œuvre de Raschi resta la préférée, a Les prédicateurs, dit Bcrliner-, le citèrent dans leurs homélies, et tirent souvent de ses paroles le sujet de leur enseignement public. Les maîtres l'introduisirent dans les écoles, et on apprit Rasclii aux enfants. Même les moins instruits Tétudièrent, et l'on vit le grand docteur du Beth Joseph déclarer que la lecture de Raschi pouvait remplacer celle du chaldéen ^. Son commentaire se répandit rapidement grùce aux disciples, aux copistes, aux commentateurs qui le citèrent, le louèrent, le célébrèrent, grâce encore aux éditions imprimées*, et l'on peut dire avec raison qu'il n'est point dans le monde de livre qui ait inspiré autant de travaux spéciaux. L'on compte plus de soixante- dix ouvrages qui ont pour objet d'expliquer et de commenter ses écrits. »
Si l'œuvre totale de Raschi obtenait une si brillante destinée, quel était le sort réservé aux glosses françaises "? Celles-ci étaient bien enveloppées dans le respect qui entourait le commentaire : mais ce respect ne pouvait cependant empêcher les erreurs et les altérations, et si des scribes se permirent des interpolations dans le texte du maître, d'autres purent se croire autorisés à supprimer ou à rajeunir les Laazim. En général la correction des glosses est en raison inverse
' Ci. nolte Sapporl sur une 'fiiissioneii Aiir/lelen-e,\o\Tp\\is hzul, p. 116 {Archires (lesmifsions scientifiques, 1S71, p. 97). Le prince David dont il est question dans la noie finale de ce manuscrit ne peut être que le chef de ta eaptiritf de Mossoul. Yoy. Itinemrinm s. cpistotti Su.mdhh. SitmCi dans Carmoly, Ilim'raires, p. l'il. Cf. Graetz, Gcseh. âerJndcii, VII, p. 18 et ^3.
* Préface, p. ix.
= C'est un ancien précepte des docteurs de Uro la seclion sabbatique de la semaine deux fois dans le texic hébreu et une fois dtns la traduction chaldaïquc d'Onkelos.
* Le premier livre imprimé en bé; reu a été le commenlaire de Raschi sur le Pentaleuquc, chez Abraham de Garlou à Hefrpio, en 14 "5. (Note de Berliner.)— Le commentaire n'est pas accompagné du texte. On compte depuis vingt dilTérentcs éditions du commentaire complet ou partiel de Raschi sur la Bible, sans texte hébreu. Quant aux éditions contenant le texte de la Bible et celui de Uaschi, elles s'élèvent au r.ombie de 17 éditions complètes et de liiu éditions partielles dont lli contiennent le Pentateuque. Pour la bibliographie du commentaire talmudiqne, elle se confond avec celle du Talmud proprement dit, puisqu'on n'a pas imprimé de Talmud sans l'accompagner du texte de Raschi. On compte jusqu'en ces dernières années 4i éditions complètes du Talmud et, par suite, 44 éditions du commentaire de Raschi.
de la multiplicité des copies. Les glosses du Pentateuque, sans cesse transcrit, sont plus altérées que celles du reste de la Bible, moins souvent copié, et ces dernières à leur tour le sont plus elles-mêmes que celles du Talmud dont l'étendue a plutôt effrayé la patience des scribes.
La plupart des erreurs sont dues à l'ignorance ; de la confusion des lettres mal lues, séparées ou jointes mal à propos, sont sorties toutes sortes d'altérations bizarres, mais qui sont toutes faciles à corriger et laissent plus clairement entrevoir la vraie leçon que les rajeunissements. Un seul exemple nous suffira, le mot rodogner {= rogner). Grâce à la ressemblance presque complète que présentent en hébreu le d et Vr, l'on trouve les formes dorogncr (Lévit., xiv, 44, dans Bodl. libr. 7nss. 0pp. add., 53 et Michel 544); dodogne,r [Talm. Tr. Zelachim, 94, 1, édit. jjrincejis). Toutefois on rencontre encore des rajeunissements : ainsi dans Lévit., xiv, 44, rogner [Bibl. nctt. F. H. 55 ; Bodl. libr. 0pp. 14) ; parfois le scribe se fait un scrupule de modifier radicalement le mot de Rasclii, et le copie en indiquant par un trait superposé que telle lettre ne se prononce plus. Exemple le manuscrit d'Oxford, Oppenh. 36, où on lit rodgner. Des changements bien graves dont les Laazim ont eu à souffrir de la part des scribes non français, ce sont les traductions en langue étrangère. La Bodléienne, comme la Nationale de Paris, possède plusieurs manuscrits exécutés par des Juifs italiens, dans lesquels les glosses sont en italien. Les manuscrits 48 et 49 de la Nationale, dus à un copiste allemand, ont la plupart de leurs glosses remplacées par leurs équivalents germaniques. Les copies allemandes du Pseudo-Raschi sur l'Alfasi ', tantôt présententla traduction à côté du mot français, tantôt offrent la traduction seule qui a détrôné le Laaz original ; et cette particularité se retrouve dans les éditions imprimées de l'Alfasi. Dans le texte vulgaire de Raschi on trouve des traces de ces traductions : ainsi le mot hébreu beraladho « dans sa tempe » (Juges, IV, 22) est traduit par le Laaz nella tempia. Onze manuscrits de Paris et d'Oxford s'accordent à donner le français femple. Dans I Rns, xiii, 3, les éditions imprimées traduisent le texte : « nous sommes paresseux » par sianio pigri. Les manuscrits de France et d'Angleterre donnent diverses leçons qui toutes viennent se grouper autour de celle-ci : non chaleir. L'édition princeps du commentaire biblique est celle de Venise (1525, in-fol.). L'éditeur Daniel Bomberg a du publier son texte d'après des manuscrits italiens, coupables de ces traductions -.
Outre les traductions, il est encore un autre fait curieux dont nous
' Voir sur l'Alfasi, plus haut, p. 113.
2 S'il faut eu croire le traducteur hébreu de la biographie de Zunz, les glosses auraient été traduites jusqu'en russe. Remarquons que c'est sur la foi de ces traductions que l'admiration populaire attribuait à Raschi la connaissance de tant de langues, et renouvelait pour lui le miracle des Apôtres.
devons dire un mot. Dans Jérémie, Ezécliiel et les Psaumes jusqu'au Ps. 58, les éditions s'accordent toutes à donner une s^rie de glosses que les nombreux manuscrits de Paris et de l'Angleterre que j'ai consultés omettent d'un parfait accord. Je les retrouve en grande partie dans les glossaires, surtout celui de Bàle. Comment de là sont-elles passées dans le texte de Rasclii ? Peut-être les manuscrits de Parme nous donneront-ils la solution du problème ' .
Assez maltraitées par les scribes, les glosses, une fois imprimées, furent généralement négligées. Les savants de la renaissance n'y firent guère attention. Je citerai, d'après la bibliographie de J. Furst, lo dictionnaire de Jechiel où les mots de la Bible sont exp'iqués ainsi que les glosses de Rasclii qui s'y rapportent-. Buxtorf essaie parfois, et pas toujours heureusement, de traduire les Laazim qu'il rencontre dans ses citations talmudiques. Ce n'est à vrai dire qu'à la fin du siècle dernier que l'on commence à trans:rire et à expliquer les glosses; mais la plupart de ceux qui se chargèrent de ce travail, Juifs allemands ou polonais, savaient mal lo français moderne et ignoraient totalement la vieille langue; néanmoins, ils prétendaient expliquer à l'aide du français moderne ces formes archaïques, défigurées souvent par une longue suite de fautes 3. Aussi ne voit-on aucune tentative réellement scientifique, quoiqu'on en compte un grand nombre. Mendelssohn et son école expliquent les glosses du Pentateuque dans le commentaire appelé Biour ' ; J. Loeve, celles des Psaumes = ; Israël Neuraann, celles d'une partie des petits Prophètes'^; Juda Jeitteles et Landau, celles de la Bible'. Citons, à part, Zunz» qui expli(iue savamment quelques glosses dans sa biographie de P.asclii, et aussi M. Wogue qui, dans sa belle édition du Pentateuque, a d'heureuses trouvailles quand, parfois, il lui arrive de transcrire des Laazim de Raschi ». Pour le Talmud, nous trouvons quelques explications dans VOr Esther des frères Bondi •'. En 1809, Dormitzer donne le premier
' [Voir plus haut p. 12G-130.]
» :\I<ikn' da.'de/tt', Constant., 1488, fol.
' Un seul cxompio sulfira. Le met mesticr que Rasclii rmploie pour traduire un lerme signifiant bnhiit, un de ces éditeurs l'explique à sa manière eu le corrigeant en château'. Uu château, n'est-ce pas un immense bahut?
" Berlin, 1781-83, in-S°.
!• Eerlin, l'OI, in-8° (édit. dite /rwi/oM Yisi-neP,.
' Une partie des pelils Prophètes avec traduction allemande et commcnlaire hébreu. Dcssau, 1805, in-S».
' Vienne, 1822-36, in-S°.
' L. l., p. 327 et sqq.
' Paris, "i vol. in- 8°, ISCO-O.
'» Or Fsllicr ou explication des mois étrangers et surloul lali.is qu'on rtnconlre dans les li\res lalmudi(|ucs, par Simon et Mardoch^e Bondi, Dcssau, 1812, in-S°. Les Laazm qui se rapportent aux passages cités sont reproduits.
travail d'ensemble que je connaisse. Son Haaihàkah ou Inlerpriiation ' renferme tous les mots romans de Rasolii et de quelques autres commentateurs. Landau dans son édition de Prague - donne aussi la traduction des Laazim talmudiques. Enfin, en 1853, les travaux de Dormitzer et Landau sont recueillis et annotés dans un petit volume intitulé Marpéli Laschôn ^. Cet opuscule de 31-1 pages est le travail le plus complet qui ait paru sur la matière. A défaut de précision scientifique, il offre l'avantage de réunir toutes les glosses de Rasclii sur le Talmud et la Bible, comme celles qui se rencontrent dans les Tiiosapliotli et les commentaires d'Obadia de Bartinora, de Schemouel b. Meïr, R. Asclier, R. Simsôn et Maïmonide sur la Misclina ou la Ghemara.
Tel est l'état de la question jusqu'à ce jour. En somme, on voit que ces travaux ne sont inspirés que par une pure pensée d'exégèse ; on cherche dans ces Laazim l'expression de la pensée de Raschi, mais non des indications sur la vieille langue.
Aussi nul ne songe à établir un texte crili(iue ; c'est par quoi nous devions commencer. Il nous a donc fallu collationner les nombreux manuscrits de Raschi, copiés d'un original sans doute à jamais perdu. Quant à dresser un classement, nous ne pouvions y songer ; le travail eût été impossible et d'ailleurs inutile. Pour le Pentateuque seulement je connais 9 manuscrits complets en Allemagne, 13 à Paris, 13 à Oxford, 38 à Parme ; je ne compte pas ceux du British Muséum, do Cambridge, Leyde, etc. Il serait difficile de trouver une bibliothèque de manuscrits hébreux qui n'en possède au moins un exemplaire. Que serait-ce, s'il fallait tenter le même travail sur toutes les parties de l'œuvre de Raschi ? Et d'ailleurs le résultat ne répondrait pas à la grandeur du travail. Comme les Laazim peuvent facilement se détacher du contexte, l'établissement du texte critique du commentaire ne sert guère à celui des Laazim. Un scribe italien pouvait copier par exemple sans changement un manuscrit français et supprimer les glosses ou les traduire en italien ; un scribe français copiant un manuscrit allemand pouvait corriger et rajeunir des glosses fautives dans son original, mais qu'il comprenait. La filiation des manuscrits n'implique donc nullement pour les glosses la filiation des erreurs. Il a donc fallu rechercher une autre méthode. Nous avons collationné assez de manuscrits pour avoir
' Prague, 1809, in-i».
2 Prague, 1829-31, fol. ; 2" éd. aiigmentée, 1819-4o.
3 S'ither MarpA Laschâ.i ou Beoicil lie tous les mois l'iraii/jea cites par Raschi dans ses commentaires sur la Bible et le Talinud et par les 2'hosaphoth^ Obadia de Bartinora^ etc., d'après M. Landau de Prague et Meyer Dormitzer.avec Iranscription en français, Iraductiou eu allemand et explicalioii eu hébreu. Le travail sur Obadia de Bartinora (commentaire sur la Miscbua) est de Dormitzcr, le reste est de Landau. — Odessa, 1863, 1 vol. in-12.
174 KTL'DES JLUIKO-FRANÇÂISES
l'assurance d'en posséder de toutes les provenances et d'y voir à peu près toutes les familles représentées. Parmi toute? les variantes d'un Laaz, nous prenons celle qui présente le caractère le plus prononce d'archaïsme, se trouvât-elle dans des manuscrits plus récents ; car ceuxci peuvent descendre sans intermédiaires d'anciennes copies. Si nous sommes privés de ce critéi'ium, entre deux leçons nous choisissons la plus difficile, l'autre étant sans doute un rajeunissement dû à un scribe qui ne comprenait pas la leçon primitive. Si les diverses variantes pré sentent mêmes caractères de vraisemblance, nous nous décidons d'après la majorité des manuscrits. C'est le cas le plus rare, disons-le. Pour suivre cette méthode nous n'avons pas hésilé à coUationner les Laazim d'un nombre considérable de manuscrits. Nous en avons vu, à Paris, 25 sur les divei'ses parties de la Bible, 1 sur plusieurs traités du Talmud, 1 (en 3 vol.) sur le Pseudo-Raschi de l'Alfasi ; à Oxford 31 sur la Bible, 12 sur le Talmud, 2 en 5 vol. sur l'Alfasi; le manuscrit unique du commentaire sur la Genèse JRabba et l'édition princeps du Talmud ' à Cambridge ; à Londres enfin 11 manuscrits sur le Talmud. Les Laazim de la Bible sont fixés ; quant à ceux du Talmud, nous avons les leçons des glosses de 18 traités avec 1317 glosses ; il reste, en tenant compte des manuscrits de l'Alfasi, 20 traités avec S20 glosses environ pour la lecture desquelles nous sommes réduits à l'autorité de l'éjition princeps. Encore, de ces 820 Laazim plus d'un fait double emploi avec les 1317 autres, ce qui diminue le nombre de ceux qui sont dénués du secours des manuscrits. Les manuscrits d'Italie et d'Allemagne nous permettront d'achever ce travail et d'établir rigoureusement le texte critique de toutes les glosses ■'.
1 22 vol. fo!., J)anic4 Bombcrs. Veni.'^e, 1520-22.
* Voir plus haut le liapporl sur une Mis.ion en Italie, p. ll'J-164.
3 Voici comment se décomposent les glosses dans les divers commentaires :