‹ Reliques scientifiquesChapitre 99 sur 167 · I. — La Selicha de Jacob, fils de Juda le Lorrain · texte numérisé non relu

I. — La Selicha de Jacob, fils de Juda le Lorrain

La Selicha hébraïque est due à un Rabbin français qui vivait en Lorraine à latin duxiii" siècle, R. Jacob, fils de Juda. Elle est, comme la plupart des poésies juives du moyen Age, composée en contons. C'est l'œuvre d'un habile hébraïsantj d'un écrivain élégant et facile. Cette SelicJia est bien supérieure aux deux autres élégies hébraïques, composées sur le même sujet, que nous publions plus loin. L'expression y est en général, et sauf en deux ou trois endroits, naturelle et bien amenée, et les versets bil)liques se laissent facilement détourner de leur sens original pour prendre sans grand effort celui que veut leur donner l'auteur. Dans notre traduction nous avons essayé de rendre aussi fidèlement que possible cette double physionomie du texte, cherchant à la fois à serrer le sens des phrases bibliques et à reproduire la signification nouvelle qu'elles prennent sous la plume du poète -.

L'élégie est suivie dans le manusci'it d'une notice historique dont voici la traduction ' :

CcUo Selicha'' a été' composée par R. Jacob, fils de Juda de Lolra'', au sujet de treize saints qui furent briilés h Troyes, deux semaines avant la

' Nous avons utilisé diverses observations que nous ont fournies des comptes rendus publiés sur notre étude : articles de MM. Steinscbneider et Berlincr dans le Eam-ila:]:ii' ou Hebraische Bihliographie, 1875, janvier-février; article signé .i... dans \& Lilcrariscltes CciitralUatt, i mai 1875, p. 61''j. Notre étude a été résumée et discutée, et le texte français par nous restitué a été publié dans VHistoire litti'j'aire (t. XXVII, p. /i7.')-48'2) par M. Ernest Uenan, qui y a joint ses observations personnelles et celles de J\I. Ad. Neubauer (Voir iiii., p. 471, 744 et 745). Rappelons enfin des communications privées dues à MM. Joseph Derenbourg, Wogue, Caplau et Bauquier, dont nous avons fait notre profit. Que toutes ces personnes reçoivent ici nos remerciements.

* Sur le centon dans la poésie hébraïque au moyen âge, et sur la composition de la Selicha. de Jacob, fils de Juda, voir l'urticle suivant. Nous y donnons, pour chaque vers, le passage de la liiblp, imité ou copié par l'auteur.

' Voir le texte dans les liUijics du Vatican.

' La notice est précédée des mots l"3b 1j"nT53 13"naN 'j13"''j3 • sur l'air : Nous atons dit ; Nous sommes condamnas >, Ils indiquent la méloJie sur laquelle était chantée la Selicha,

5 Zoim, c'est-à-dire Lorraine.

Pentecôte, en 48, petit comput '. Les voici, désignés par leurs noms : R. Isaac Châtelain, sa femme, ses deux fils et sa bru, R. Samson Ilakkadmûn, R. Saloinon, R. Barucb d'Avirey, R. Siméon, le scribe, de Cbûlillon (sic), R. Côlon', R. Isaac Coben, R. Haïm de Brinon et R. Ilaïm. Que leur souvenir soit en bénédiction! — Dieu Roi'.

La Sellcha est signée en acrostiche pTH f^nirTi 13 npi"' « Jacob bar Juda, îlazak ». Comme nous en avons publié le texte dans nos Elégies du Yalican, nous en donnons ici seulement la traduction.

I J'ai étendu sur mon corps le cilice et la cendre ;

Car ils ont disparu dans la fumée, les bommes instruits dans le

[Livre ; Ceints d'étincelles, ils n'ont pu donner de rançon pour leur vie. Où est celui qui pesait, où est celui qui comptait iles lettres) ■*•?

II Toute joie s'est évanouie devant la destruction de ma famille. Elle est descendue au tombeau, la gloire de mon orgueil; Dieu m'abreuve de douleurs ^ ; mais ce que je redoutais, Je n'en ai pas détourne' la tête.

III Plus légers que les aigles sont les fils do mes perse'cutcurs.

Les rejetons que j'ai plante's'', mes oppresseurs les ont détruits. « Allez, dirent-ils, dans la flamme ardente », et mes enfants Et un feu de Dieu' les consuma. [hâtèrent leur pas,

IV Venu au lieu do l'embrasement, l'homme de cœur, Isadc"^, fut ému. Il dit : « Que c'est terrible! »

' Le petit comput ne compte pas les milliers : 48 est donc oÛ-iS a. m. =: 1288 de l'ère chrétieimo. Une faute d'impression a fait changer cette date en 1238 dans le rapport de M. Neubauer sur sa mission en Italie (?. cit.],

' Dans notre texte imprimé, nous avons écrit ce nom 'JlbMIp = Comlon : M. Berliner dit que le ms. porte 'jVîN'lp = Côlon; ce doit êire eu cll'ct la bonne leçon.

^ Ces mots sont le commencement d'une prière qui se récite au temple, les jours de pénitence, après les Sdiclwth. Ils prouvent que notre poème était récité soleunellement, et au cours de l'ollice, ce que d'ailleurs faisait supposer le titre de Sclicha que lui donne l'auteur de la notice. La note -i de la page précédente nous montre qu'il était chanté.

* Allusion aux grands docteurs de la synagogue, qui savaient rendre compte de tous les mots, de toutes les lettres de la Sainte-Ecriture, et en tirer des enseignements. Cf. Derenbourg, Essai sur l'histoire de la Palestine, p. 396, 397 et plus haut, p. 215 216.

^ T51"l "'jp'û'^M ; Nous proposions dans nos HUgics de corriger ijp'£5"'M en lîSïJi^i M. Bcrhner [Hcàr. Bibl., iSlo, janvier-fi'vrier] dit que la copie prise par lui porte précisément "ijS'û"'" ; si l'on adopte cette leçon, il faudra traduire : la douleur m'n saisi.

*■ On pourrait lire nù(rc au lieu de niçrv, ce qui donnerait < les gardiens de mes planlatious «. — Mais le texte fait évidemment allusion au verset d'Isaïe (LX, 21) qui siguilie : les rejetons que j'ai plantés. M. Uerliner (/. c) lit Ki péri, c.-k-à. car les fruits (au lieu de les rejeton!-); le sens général du verset n'est pas modifié.

' C.-à-d. terrible, ou : all'ronté pour l'amour de Dieu.

* Isaac Châtelain.

l'autodafé de troyes 221

Au jour du Sabbat finirent pour lui ses jours de puretc ', Quand ils offrirent l'holocauste impie.

V La préférée de sa more ', saisie par la main du bourreau. Dans sa piété éprouvée' ne détourna pas la lête. Elle dit alors de la saisir : « Ne reliens pas ta maini » On la fit sortir et on la brijla.

VI Enfants d'amour^, objets dos plus tendres soins, Les deux (frères) vinrent dans le fou de ronces ; Ils se disaient l'un à l'autre : « Heureux les frères d'être ensemble ! » Ou les offrit en liolocausle, et on immola les victimes.

VII En vain la foule engageait la bru au beau visage' : « Vers le Dieu c'tranger lourne-loi, ô vigne fertile^ ! » ' L'enfant juive a refusé de l'adorer; Ses embrasements sont des embrasements de feu, une flamme de

[Dieu 1

VlU D'un concert unanime, ils' entonnèrent les cantiques ; Comme des danseurs joyeux, ils parlirent en ordre. Leur visage rayonnait ; la lumière e'iait avec eus. . . Semblables au chaume, le feu les consuma.

IX Ah ! mon cœur s'e'raeul, ma tèle se fond en larmes;

Car il a été assez fort, l'ennemi qui me dévaste et m'écrase, Pour livrer en pûture aux flammes l'enfant précieux de ma sainteté' ! Samson * dit : « Périsse mon ame ! »

X Droite e'iait son ùmc dans celte vallée des pleurs ; Elu de Dieu, il fut lié sur le biicbcr préparé. Il a ranimé son courage, pour l'offrir en libation. Et SalomoH^ s'est assis au troue de la gloire '°.

XI 11 va, sans défenseur", sans que nul puisse le délivrer de ses

[perse'cuteurs,

1 Sa vie pure.

2 La femme d'Isaac Châtelain.

' Si l'on admet la correction in53in que perle le ms. en marge (d'après Job, II, 3) : mais si on conserve la leçon du ms. inMn (d'après Cantique, VI, 9), il faut traduire sa compagne parfaite ou innocente.

* Les deux fils d'Isaac Cliàlelain.

^ La femme de l'un des lils.

s Comparaison fréquente dans la Bible. Voir spécialement le Psaume 12S, auquel celte ligne fait allusion.

' Les cinq victimes.

s Samson lekadmôn.

' R. Salomon.

'« De la gloire céleste.

" Passage obscur : L'hébreu porle Tn""0Tû7Û b'':i7J "ji^T (-iXJTN •]■>;<) 3-Jrj ; d'après Isa'ie, XLii, 22 : sans que nul puisse le dclicrer de la jiersi-'ciitioii, sans que nul dise

Il incline son épaule pour prendre son fardeau du sort. On l'enveloppe de flammes; le feu le consume; Il esl béni '.

XII Le chantre s'approche, et le barbare n'en a pas pitié. La llamme ne s'étciut pas; elle le de'vore, Le chantre, le scribe habile; et Dieu le conduit seul Et le prend avec lui. Siméoii- n'est plus!

Xill (Comme un) arbre h la cime haute et touffue, l'ami (de Dieu) Reste ferme dans sa piété : il ne change pas de visage. Le feu qui le dévore, il le reçoit comme sa part ; El le sort frappe Jona '.

XIV Le chef de la troupe*, affermi par la Grâce, Debout à son poste, se dispose à l'œuvre. 11 était prêtre du Trés-IIaut. Son Ûme se dévoue El la splendeur à'Isaac^ est livrée au feu, cl sa sainteté aux

[llammes.

XV La rage du bourreau brîilc contre un homme honoré; Il doit le brûler. (La victime) est livrée en sa main; Sou visage se contracte, qui était plus brillant que la lune, El l'arbre de vie est au paradis".

XVI Pur comme l'huile du luminaire, tel qu'un lionceau rugissant. Il s'écrie : « Que mon corps soit brûle avec mes amis! >^ — Telles volent les colombes regagnant leur colombier. Là' est la cie pour ceux qui la cherchent ".

XVII Ils invoquèrent, ô Dieu, ton nom par ses treize attributs ', Tous, race fidèle, craignant la parole divine, Petite poignée d'élite auprès de tant d'ivraie! Dieu jugera et avisera !

("lîj'lS '[■'N) ' restilue > (2w~J. Nous cro.vons que nolro oulcur dOlourue toutes ces expressions d'isaïe de leur seus propre et leur l'ail dire toul aulre chose : // est là {-'ZT\\ sans que nul pni-!e pour lui (1731S '["'S), (c.-à-d. su iis défenseur), sans que nul puifse, eic. Pourquoi le ms. met-il "I7J1N ']''N entre parenthèses?

' U. Barucli d'Avirey [Unrich = Benedictus).

^ Siméon, le scribe, de Clmlillon. ■

' R. Jona ou Colon : Jona en hébreu veut dire colombe (en v. fr. colomb ou colon).

* De la troupe des martyrs, 5 Isaac Colien ou le prêtre.

5 R. Haïm de Brinon. Ilaïm en hébreu veut dire r/e. ' Au ciel.

* Ce verset dés'gne le tieizièmc martyr, appelé également U. Ilaiim. Cf. str. XV, v, ii.

" Epithèle habituelle de Dieu dans les poésies liturgiques du moyen âge. — Nous corrigeons notre première leçon 173iy, qui était fort obscure, en "7730, d'après la lecture de M. Berliner.

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