COURS HISTORIQUE DE LANGUE FRANÇAISE
ont pu modifier leur valeur, l'atténuer, Tétendre, s'adapter à l'expression de rapports nouveaux, se soumettre à des fonctions nouvelles ; et d'arriver ainsi, par la recherche d'une simplification trop grande, à l'indétermination absolue. Cette tendance à laquelle M. Marty-Laveaux cède encore volontiers dans d'autres parties de sa grammaire devait être signalée. Remarquons en outre qu'il y a quelque chose d'artificiel à donner à l'article le^ la, îes, le nom d*adjectif déterminatif, pour le séparer d'un côté des adjectifs démonstratifs dont il n'est qu'une forme atténuée, et le rapprocher de l'autre des pronoms personnels. Le terme de déterminait/ est d'ailleurs universellement adopté comme une expression générique qui embrasse dans ses divisions les démonstratifs, les relatifs, les indéfinis.
Quant à la théorie générale qui consiste à rapprocher les adjectifs des pronoms sans faire rentrer néanmoins les premiers dans les seconds, elle est juste et simple. Toutefois, elle pourrait être plus creusée; nous renvoyons sur ce point à ce que nous écrivions ici-méme Tannée dernière [Revue critiqm^ 1874, 2" semestre, p. 392; plus haut, p. 230).
La théorie du verbe renferme deux nouveautés. Les quatre conjugaisons sont conservées ; mais les paradigmes des temps composés avec les auxiliaires sont séparés de ceux des simples, et donnés à part dans une section nouvelle après les quatre conjugaisons. Ces locutiom verbales, comme les appelle M. Marty-Laveaux, formées du verbe et d'un auxiliaire avoir ^ être (et même dans certaines expressions, devoir^ aller^ venir\ sont de la sorte étudiées d'ensemble. C'est une simplification très utile et qui repose sur une vue très juste ; elle est également pratique ; car déjà admise dans une remarquable grammaire française plus connue en Angleterre que chez nous *, elle a subi avec succès l'épreuve de l'enseignement public à Londres depuis plusieui*s années.
L'autre nouveauté est l'absence complète du passif, t Le verbe passif n'existe pas en français », dit M. Marty-Laveaux dans son opuscule De renseignement de notre langue (p. 38). Bien qu'il ne donne pas les raisons de son affirmation, il nous parait être dans le vrai. En eflfet, le participe passé, que quelques grammairiens appellent participe passifs mérite bien son nom de passé. Quand Ton dit : <c Frappé par cet homme, je tombai », frappé signifie ayant été frappé, après avoir été frappé. Or, cette signification de passé est précisément conservée dans le prétendu passif je suis frappé, qui veut dire, non cœdor, mais sum eœsus, cr je suis ayant été frappé, ayant reçu un coup ». Le passif existe si peu chez nous que l'on ne peut traduire cœdor, passif de cœdo,
1 Orammaire française par Antonin Roche, un vol. io-12, Paris et Londres, 6* édition, 4872.
que par on me frappe. Le participe, dans la location verbale avec e/r#, conserve donc loujouri sa signification propre, et/5 suis frappé ne dit pas plus dans son ensemble que les termes séparés je suis + frappé ; il ny a donc pas de locutions verbales passives, et par suite de conjugaisons passives.
On voit par là qu'il n*en est pas du participe passé construit avec êire comme du participe passé construit avec avoir. Ce dernier a produit une locution verbale. J'aifrapj)é est autre chose que j ai -{- frappé. Le latin disait : Haleo Hriplam epislolam, c j'ai Je possède) écrite une lettre i. Le progrès du français a consisté à détacher peu à peu le participe du substantif, en le dépouillant de sa valeur d'adjectif, pour l'unir plus étroitement au verbe avoir, et faire dominer en lui la signification verbale ; et, partie de habeo — scripiam episiolam^ la langue est arrivée à haleo scripiam — epislolam. Voilà pourquoi le participe construit avec avoir qui s'accordait d'abord avec le substantif, a formé peu à peu avec le verbe une locution composée, où il tend à devenir invariable. Le peuple aujourd'hui dit : Quelle grande letlre il a écrit ! et non écrile ; et vraisemblablement le jour n'est pas loin où la grammaire française enseignera l'invariabilité absolue du participe construit avec
avoir.
L'auteur supprime en dernier lieu la syntaxe, dont il ne prononce pas même le nom. Il en dissémine les principales règles dans le cours de la grammaire à la suite de chaque section grammaticale. Pour une grammaire élémentaire qui s'adresse à des enfants de huit à dix ans, je no vois pas de mal à une simplification de ce genre, si une grammaire plus étendue vient compléter l'enseignement sur ce point et donner à la syntaxe la place qui lui revient. Toutefois dans la gram« maire historique do M. Marty-Laveaux, il n'en est pas malheureusemont ain^i.
Telles sont, pour nous en tenir aux traits généraux, les principales innovations de cette petite grammaire, neuve et originale en grande partie ; nous sommes d'accord avec l'auteur sur la plupart des points. Toutefois, en entrant dans les détails, nous aurions plusieurs erreurs à signaler ; mais comme nous les retrouvons avec d*autres dans la Grammaire historique, nous arrivons à cet ouvrage.
Nous avouerons dès l'abord qu'il est tout à fait insuffisant. L'auteur, do parti pris, a éliminé de la grammaire bien des règles et des faits qui devaient y avoir place. La phonétique est supprimée, et la syntaxe, coninio dans la grammaire élémentaire, réduite à la portion congrue, est mêlée à la théorie dos formes. Pourtant une division plus rigoureuse s'imposait à la Grammaire historique qui, étudiant scientifiquement la langue, devait en considérer d'abord les sons, puis les mots, et enfin les phrases. Pour donner un exemple de cette insuffisance, je
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prendrai au hasard un chapitre : Pronoms M adjerti/s indéfinis (p. 105- 10*7). L'auteup eito les principaux pronoms et adjectifs et oublie même. Sur les différeDces d'emploi do ehaqm et chacun, sur l'emploi do l'adjectif possessif avec CBJ doux mots, sur l'emploi do aucun nu pluriel avec la valeur nég'atJvo, sur la question du nombre du verbe avec fw» et [atilrt pour sujet, sur la différence de tun, Vaulro et l'un d l'aulr», etc., pas un mot. C'est par principe que M. Marty-Laveaux a été aussi peu explicite, cela ressort de l'enserable de l'ouvrage ; mais M. Marty- Laveaux semble avoir suivi un principe erroné. Il n'a pas vu nettement à quelle sorte d'élèves il s'adressait ; il a voulu, ce semble, écrire une grammaire à. t'usag;e des élèves de sixii^me ou de cinquième, sans songer qu'une grammaire historique no peut convonip qu'à ceux qui ont déjà de la langue une connaissance suftlsante, et que la grammaire historique doit être le complément et le couronnement de la grammaire élémentaire.
Enfin, je signalerai dans ce livre des erreurs graves, dont quelquesunes se trouvent déjà dans la petite grammaire. La théorie des voyelles, diphtongues et consonnes est incomplète et fautive en plusieurs points ; par esemplo, l'auteur dît que l'c bref, comme dans trompeUa, est un e muet ou fermé (p. 6) ; que dans yalrie, ie fait diphtongue ; que les gulhiraks sont ainsi nommées parce qu'elles se prononcent à l'aide du gosier ; le gosier n'a affaire spécialement dans la prononciation d'aucune lettre; les gutturales sont émises à l'aide du palais. L'auteur parle des deux valeurs du g et oublie do parler do celles du c, etc. P. 19, le sujet est déliai ; n le mot représentant l'être qui fait une action » ; ex. Fifrre a prêté un litre à Paul. Mais dans Pierre a été Jrappé, quelle action exerce le sujet? P. 2], on voit le tableau de la déclinaison romane au ix* siècle : il en faut eflàcer les nominatifs pluriels rosne et pastorrs. M. Marty-Laveaux qui parle assez longuement da genre des noms, aurait pu dire un mot des pluriels neutres, devenus féminins parce qu'ils ont été considérés comme appartenant à la première déclinaison : cette particularité lui aurait permis d'expliquer quelques doubles genres, comme ceux de wje, ori/ue, etc. Les pages consacrées au comparatif et au superlatif dans les adjectifs et les adverbes (pages 59-62 ; l'73-n6} sont inutiles [cf. plus haut, p. 2"27). A la page G4, on s'attendait à une explication sur les deux orthographes mil et mille. Moi, loi et soi (p. 80) ne viennent pas de miAi, de /»6» et desifii [cî. ibidem, p, 390]. La théorie de l'imparfait (■/(«/rtèrtm, «Jumteve, chanloia, cluinlais est inexacte ; cf. Romania, II, 145. Les formes inchoativos en se des verbes de la seconde conjugaison existent également aux trois personnes du singaher, finis de fntse-o, Jinis àefinisc-is,fini{»]t àofnisr-H, etc. Ces observations montrent que l'ouvrage pour la partie étymologique et historique doit être soumis à
une révision sévère. Cependant, pour être strictement juste, il faut signaler nombre de remarques intéressantes et quelquefois neuves qui portent spécialement sur la langue du x\i« et du xvii* siècle, dont l'auteur a fait une étude approfondie, par exemple, les observationi sur le participe présent et le participe passé (p. 151 et 154).
En résumé, si la Grammaire historique ménage avec trop de parcimonie les explications et les règles, et si elle n'a pas su éviter de graves erreurs, elle a des détails intéressants et dans ses traits généraux elle présente les qualités qui font l'originalité de la petite grammaire. Comme celle-ci, elle e>t écrite avec une simplicité qui ne manque pas d'élégance et avec une grande clarté, et se lit avec plaisir. La Grammaire élémentaire enfin, qui peut franchir les murs du collège et pénétrer dans les écoles communales, avec les vues hardies et justes qui la caractérisent, fait faire à renseignement grammatical un progrès réel.
(Revue critique^ 1875, n« 42.)
Glossaire du Morvan, étudo sur lo langage de cette contrée, comparé avec les principaux dialectes ou patois de la France, de la Belgique wallonne et de la Suisse romande, par E. de Chambure. Paris, Champion ; Aulun, Degressicu. Un vol. gr. in-l" de xxii-54*-966 pages.
Le OloHsaire du Morvan est inspiré par le Qlossaire du centre de In France du comte Jaubert. Il en reproduit Taspect extérieur ; même format, même disposition typographique. Mais le disciple a surpassé le maître. Quelque grands que soient les mérites de la vaste compilation que le comte Jaubert n'a cessé de reprendre et de perfectionner pendant plus de trente années, celle que nous présente M. de Chambure l'emporte par le nombre des matériaux accumulés (le glossaire renferme plus de six mille mots morvandeaux), par l'étendue des recherches qui portent sur les patois voisins autant que sur les anciens dialectes du centre et de l'est de la France, et par la science de la discussion étymologique ; c'est l'œuvre de toute une vie, et ce vaste labeur mérite tous les égards de la critique.
Est-il pourtant à l'abri de tout blâme ? N'y a-t-il pas, non seulement de ces erreurs de détail, inévitables dans un aussi vaste ouvrage, et qu'une critique équitable ne doit indiquer qu'en passant, mais encore des fautes plus graves, parce qu'elles sont plus générales et tiennent à rinsuffîsance d'une première préparation ? Nous sommes obligé de le reconnaître. Malgré de vastes lectures dans l'ancienne littérature, malgré la connaissance que l'auteur montre du vieux français, il no possède pas assez pleinement l'histoiro de la langue, la phonétique en particulier ; et cette ignorance a pour résultat de vicier, dans une trop large mesure, les discussions étymologiques auxquelles il se livre. Il suffit de feuilleter l'ouvrage pour s'en convaincre ; mais on en a une preuve plus complète, dès les premières pages, dans le tableau que M. de Chambure donne, en tète de son livre, de la phonétique et de la conjugaison de son dialecte.
En effet, après une introduction écrite d*un fort bon stjlo où il ex* porie ses vues sur le dialecte morvandeau, ses origines, ses rapports avec les dialectes voisins, sur Tintérét et Futilité générale des recherches qu'il entreprend, Fauteur, avant de commencer son glossaire, consacre cinquante- quatre pages (en pagination spéciale], à ce qu*il appelle les Notes grammaticales. Il étudie les diverses particularités de la prononciation morvandelle en groupant les faits d'après Tordre alphabétique (p. l*-24*), puis les particularités de la conjugaison (p. 25*-55").
Or, si dans ces Notes grammaticales, nous constatons avec plaisir des idées générales fort justes sur l'histoire de la formation des patois, sur leurs rapports avec le latin populaire, nous devons faire beaucoup de restrictions quand nous entrons dans les détails. Pourquoi d*abord, pour la prononciation, suivre Tordre arbitraire, le désordre de Talphabet, et pourquoi ne pas grouper les sons suivant leurs affinités naturelles, théorie des voyelles, toniques, atones ; thé3rie des consonnes, muettes, continues, liquides, initiales, médiales, finales? Pourquoi établir la comparaison du morvandeau au français et non au latin ? P. 2' : « a s'emploie pour il et pour elle devant une consonne, au singulier et au pluriel : a vi/i, a v'non = // ou elle vient y ils ou elles viennent. A devient al devant une voyelle pour le masculin : al ô béta, etc. . . » Ces notes devraient être placées à un chapitre du pronom dont on regrette Tabsence, et les faits auraient dû être présentés tout autrement. — P. *S* : a h suivi do e rejette également la liquide; ensembe^ ressembe^ trimhe = tremble. Dans Tancien picard, l persistait et, au contraire, le b disparaissait : bien aves dit, font cil ensanle, Et cil responf, ki d'ire tranle (Lai d'Ignauros 470). )> M. de Chambure ne voit pas que les formes ensanle et tranle dérivent au même titre que ensemble, tremble, de ensemle et trémie, — P. 3* : « Le vocalisme du c varie singulièrement dans la contrée. Il se prononce comme le c latin dans i^wj, cetuqui, celle-qui, ce qui, rèqui, voiqui, etc. ; il devient tch dans une partie de la région du nord : ichi, itcJn = iqui^ pour fW. Le ch qui représente le c (lu latin se change en c doux dans la partie nivernaise du pays : charbon, r/tef, chemise, cheval, chien deviennent çarbon, çé, etc. Le picard ([ui articule Icemin, Jcemise, Jcerau, Icien nous offre aussi, dans les anciens textes du dialecte, la mutation fréquente du c dur en ç doux : ceval (Aliscans, p. 164), cief, boure, cevevs, mance, esciele, etc. (p. 153j. Le mémo vers (p. 175) donne rnpiaus et cief,.,,, ch s*intercale dans mi' chfterme = nii-terrae, comme dans le vieux français nichil pour nihil.,, » Kst-il nécessaire d'appuyer sur la citation précédente et do montrer ce qu'elle renferme d'erreurs, de faits non compris, d'incohérences ? — P. 4* : « Z> permute en / dans contre = coude, coutrere = couturière, coutrie = aiguillée do fil. » Mais contre a gardé le / de cubi^
twn ; mais confrère et cmitrie dérivent d'un verbe contre qui ne vient pas de coudre par la permutation du d en /, mais qui sort tout aussi légitimement que coudre du latin populaire cosere^ cosvere, latin classique eonsuere^. — Après avoir dit que Ve permute souvent en a, Tauteur ajoute : « E permute en o dans un très grand nombre de mots : anosse^ hocoisse^ hololie^ horgé, lo^uer, basson, chnirotle^ drosser, ècholcr, forme, former, etc .. Même changement dans noige,poingne, roin, soille, soillot, soin pour neige, etc., dans les adjectifs en ou, ous qui représentent le français eur^ eux, E devient oi dans loiche = lèche, loichcr = lécher, soiche == sèche, soicher = sécJier. Moime, moinme est pour même. » Ici encore combien de faits différents réunis arbitrairement, ou pour la seule raison qu'on rencontre un o là où l'orthographe française met un e : accentué issu par un a antérieur d'un é fermé du latin populaire, prenant la place d'une voyelle atone, oi diphtongue remplaçant Tancienne diphtongue ei, tout ici est jeté au hasard. Aux lignes suivantes, on voit oi devenir oué et aussi oua. Quelle est donc la valeur de la notation oi dans loiche, soiche, etc., qui sont distingués des mots en oi = oué, oua ?
Poursuivrons-nous cet examen ? Chaque page de cette phonétique serait à souligner. Passons donc à la seconde partie do ces Noies grammaticales. Elle traite du verbe. Pourquoi l'auteur se tait-il sur la déclinaison de l'article, de l'adjectif et surtout du substantif et du pronom ? Le patois morvandeau n'offre-t-il sur ces points aucun renseignement intéressant? C'est peu vraisemblable. Nous avons même vu que le pronom personnel mérite une étude spéciale.
Mais passons. Nous voyons» p. 29*, la terminaison morvandelle an = unt [a dian^ a fiaii •= illi dicunt, illi faciunt*) rapprochée de la terminaison italienne rt;z (sans doute dans cantan?). Mais Yan du morvandeau est-il atone comme celui de l'italien ? — P. 30*, il est dit que l'imparfait est en o : aivo = habebam, as, at; dans la Bresse chalonnaise, on trouve aussi ive : faillive, avive. « Le patois d'Auvergne associe la flexion dont nous parlons avec notre finale en o : amavo, demouravo, etc. ^ Quelle singulière explication ! L'o bourguignon est le représentant de ab dans abat [abat avi ant ot o) ; ive est le représentant de iba dans ibat (ivet ive), lequel ive s'est étendu, par analogie, aux imparfaits des conjugaisons autres que celle en ire. Quant à l'auvergnat avOy il représente exactement lo latin abat devenu aval, ava et, par le changement général de 1'^ muet final en o, avo. Cet imparfait avo ne combine donc nullement Tiraparfait bourguignon et l'imparfait de la Bresse. — P. 34* : « Los verbes en ndro, oiaire perdent le d intercalaire : croinre, oinre, sanonre, moure = craindre, oindre, se-
• Sans doute cosdre vient de cosverc et costre do cosere ; cf. tordre de torkvere = torquere et chartre de carcerem.
mondro, moudre. Âa contraire, coudra le conserre dans les temps où le ît2LTïfih\% le remiAsLce par ji : coudonn^ coudi^ ctmdu. » Peat-on dire qiie le francaia remplace le </ par « dans le3 formes cousons^ eowsez^ etnuuf NeHODT'Ce pas là, au contraire, les formes étymologiques, et n'est-ce pas le patois qui remplace Vs par d sons l'inflaenee de €ouêr$^ eoMdrai^ etc. 1 — Nou;; aurions bien à dire sur les obserratioiis touchant le par« ticipe (p. r^'-'^'^ ; nous ne relèverons que deux points. Pour établir Texistence du participe «•// (= h/rJjuium) dans hs plus onciêM Uztes^ Tauteur cite ce ver-? du Roland : a Vostre cunseill ai jo s erud tnz tens » (Roland, chant V, v. 248) (aic). Il joue de malheur, car ce vers est inintelligible dans le texte d'Oxford qui porte : « Vostre cunseill ai or/' un4 tuz tens. » La Iec(m de Génin est une correction de son crû sans autorit<3. — Plus loin. Fauteur rapproche le participe morvandeau ovHH '=1 o»é) du latin ausus^ comme si Vu de ausus se fftt conservé dan. s ouffu.
Ces observations suffisent pour établir que M. de Chambare ignore la phonétique française. De là résultent d*abord une notation orthographique insuffisante, ensuite des erreurs nombreuses dans les étymolo* gie» proposées. Je ne prendrai que deux exemples au hasard.
ha locution adverbiale ai phi=i en abondance, à foison (p. 665,666) a semble ^Hre une forte contraction de à plefité,.. » « Phnii est, à son tour, une contraction du vieux moi pJeniié qui a été usité dans le sens do plénitude, du laiin pletutudinem, i> A'inhi pîenitudînem donne succès* si vement /?//»;; iVt', pïfnfé ci pîeif Série d*hjpothèses aussi inadmissibles les unes que les autres : pourquoi no pas recourir tout bonnement à plan = phnum? — P. 751, le verbe riper ^ glisser enire les mains, s'échapper, est rapporté au bas-latin ripnre^ tiré de r(pfl, rive. Comme si ripnre n'avait pas donné arriver, et comme si le p ne pouvait être représenté par autre chose que par un v ? Riper est l'allemand rippeln^ bouffer, reniuor.
Une base solide manquant aux recherches étymologiques, on ne sera pas surpris du vaj^ue que présente souvent la discussion, l'auteur se coiitcîntant do rapprocher des formes analogues, sans se demander si rîllcs sont réellement parentes, et si les ressemblances qu'il découvre entre elles no sont pas de pures coïncidences.
Mais nous no voulons pas nous étendre plus longtemps sur cette partie faible du livre, et nous avons hiUo d'en venir aux parties vraiment solidos et qui méritent d'être mises en pleine lumière.
(/o ^'lossairc a d'abord l'avantage do nous offrir la langue d'une rép:i()n fréop:raphiquo bien circonscrite * et qui, malgré les divisions adnjinistrativos actuelles qui la réparti;;sent entre quatre départements
* On aurait voulu loulcfois uno carte du pays avec les subdivisions linguistiques quVtablit Tautour, cl qui n^ont pcut-Clre pas la certitude qu'il leur attribue.
(Yonne, Côte-<i*Or, Saône-et-Loire, Nièvre), a son unité naturelle propre, déterminée par la configuration physique du sol. C'est une vaste vallée enveloppée de hauteurs. Le domaine sur lequel M. le comte Jaubert avait fait sa récolte était, au contraire, mal circonscrit, et les limites s'en étendaient ou s'en restreignaient suivant les besoins de l'auteur, suivant les hasards de ses recherches. On a donc, dans ce glossaire, le lexique d'un territoire bien déterminé. De là une rigueur et une précision qui font défaut au Glossaire du centre de la France. M. de Chambure pousse la précision plus loin, et lorsque l'usage de tel ou tel mot, de telle ou telle prononciation, ne s'étend qu'à une partie du petit domaine qu'il explore, il l'indique avec soin.
Le recueil de mots a été fait avec la même exactitude. Quand on songe que M. de Chambure a trouvé plus de six miJle mots, morvandeaux par la forme, par la signification ou par l'un et l'autre, on ne peut assez s'étonner des richesses lexicologiques que recèle encore la langue de nos campagnes. On ne peut pas reprocher à M. de Chambure d'avoir grossi inutilement son livre, en donnant accueil à des vocables étrangers, à des intrus qui n'ont aucun droit à l'hospitalité qu'il leur oifre. Nous avons largement feuilleté le Glossaire^ et presque tous les mots que nous avons examinés nous ont paru dignes d'intér(}t, À un titre ou à un autre. Quand on songe à la difficulté que présente le choix dans un travail de ce genre, on ne peut que féliciter M. de Chambure de la difficulté si bien vaincue.
Les mots ne sont pas seulement bien recueillis ; ili sont expliqués avec précision et netteté. La signification en e^t déterminée par des exemples bien choisis. Enfin, l'auteur qui a une abondante lecture, qui a pris soin surtout de lire les textes do l'ancienne langue, écrits ou transcrits dans les dialectes de l'est, accompagne souvent les mots qu'il donne d'exemples intéressants, qui montrent la permanence do l'ancien usage jusque dans le patois * et qui, parfois même, trouvent leur explication et leur commentaire dans l'usage actuel. Tel passage des auteurs, incompris jusqu'ici, se trouve tout à coup élucidé par le rapprochement d'une forme patoiso. En voici deux exemples frappants. p. 533, l'auteur donne le mot naiger^ boucher hermétiquement, fermer en bourrant, en calfeutrant ; et il cite ensuite ce passage de Join ville jusqu'alors mal expliqué : « Mist l'on touz nos chevaus ens que nous devions mener outre mer ; et puis reclost l'on la porte et l'emboucha l'on bien, aussi comme l'on naye un tonnel. » Et l'interprétation de ce passage s'étend naturellement à d'autres passages de nos anciens textes
* Quelquefois Taateur commet des contrc-scus, comme dans ce passage où hieu^ altératioQ euphémislique de DieUy est rapproché de la forme morvandelle bien = bleu : PorUcuer hieu^ Por la char bien (Renarl, 10243, 18178). On en pourrait cher plus d'un da môme genre.
qui présentaient des difficultés analogues*. — P. 628, Fauteur expfique, à Taide du dialectal patronner (manier à pleine main, & pleiu ])aftê)^ un passage de M'"" de Se vigne que Littré lui-même renonce i expliquer.
Ce no sont pas seulement des textes que M. de Chambure élucide. Les matériaux dont la recherche étymologique dispose avec ce glossaire sont innombrables. Et, plus d*une foin, il arrive à Fauteur de donner l'étymologie exacte de mots fort usités sur lesquels s'était exercée m* nement la perspicacité des Diez, des Littré, des Scheler. M. de Chambure en signale déjà lui*méme quelques uns dans son Introduction, p. XII et suivantes. En voici d*autres : blessi^ pâlir, devenir blémo, est rapproché du berrichon blesser^ blettir, et du français blésser qui, i Torigine, a souvent le sens de amollir, affaiblir, meurtrir, rendre Uet, on un mot. « Que veut dire la Chanson de Roland, ajoute M. de Chambure, dans co vers : « La gent de France s'est bledêê et blesmie », û ce n'est que les Français étaient affaiblis ou meurtris, et au fig. pâlis? > Et M. de Chambure conclut que rétjmologie bkizza, tache bleue par meurtrissure, en ancien haut allemand, explique & la fois les deux verbes blesser et blettir. L'auteur a mis le doigt sur la vraie étymologie de blesser, Au xi* siècle, blecier ne signifie que rendre blet en frappant; c'est le sens auquel Raschi, dans ses glosses talmudiques, Tepaploioà trois reprises : blecier des olives^ les amollir en les battant. Ce n'est que graduellement que blesser a pris la place de navrer^ â mesure que celuici sortait de l'usage. — Bordon (bourdon) est rattaché fort ingénieusement à horde^ bourde, feu de joio allumé au crépuscule, le bourdon commençant à voler et à bourdonner au crépuscule du soir. — Calibeurdaim^ grosso bourdo, est rapproché du champenois calemherdaine^ du genevois calembourdaine, et décomposé en cali et bourde, étjmologie déjà proposée ailleurs par nous*. De mémo galiheurdas est ramené à une particule péjorative gai et hpurdas ou hourdas, — A Tarticle inouriïlon^ M. de Chambure met hors do doute Tétymologie de morailler^ saisir le museau d'un cheval avec des tenailles, et par suite de moraille^ pince, tenailles. Et il rattache du même coup, mais moins évidemment, au mémo radical mour^ museau, les dérivés morve^ morgue^ morne (tête), morne (montagne en forme de tête, aux Antilles) : mour serait uno autre forme do 7Wo?/.<î(eau) ou 7WW5(eau) = morsum. — Grain, pluie subito, so trouve détaché de grain (granum), quand on signale les synonymes gruau ^ gucrot, garaud, garaude, et le verbe gueriner. Ne serait ce pas un dérivé du germanique, ail. ge-regnei^ angl. raiVi? — Luron, d'origine jusqu'ici inconnue, est expliqué par le morvandeau
« Cf. G. Paris, dans la Romania, 1879, p. 631.
• [Traité de la formation des mots composés dans la langue française, p. 114 ; Paris, Vicweg, 1874.]
luron, leuron, lureau^ bélier, et au fig. luron, godelureau, dérivé d'un mot (germanique) dont la trace est conservée par le Polyptique d'Irminon : har, learis (bélier). De là le comT^osé godelureau. — Patois est rattaché à patte, patauger, imtouUter, et la longue suite d'expressions analogues que l'auteur trouve dans les dialectes des régions avoisinantes met cette étymologie hors de doute. L'idée de parler 2>atois est identique à celle do bredouiller, et toutes deux sont ramenées à celle de barboter, patauger.
Ces quelques exemples suffisent à montrer les richesses accumulées dans le Glossaire, Ajoutons seulement que, si les discussions étymologiques auxquelles se livre Fauteur ne sont pas toujours aussi décisives et aussi convaincantes que celles que nous venons d'indiquer, si même souvent l'ignorance des lois de la phonétique enlève toute base solide à bien des rapprochements, si, en un mot, il arrive à la discussion de se perdre dans le vague des à peu près et des probabilités, du moins l'auteur a le mérite de réunir et de grouper commodément une masse considérable de matériaux que les spéciahstes mettront à profit.
En somme, le livre de M. de Chambure, par la richesse des mots recueillis, par la précision avec laquelle ils ont été choisis et définis, par Tabondance des exemples empruntés aux écrivains des divers temps, par le nombre des rapprochements faits entre les mots du patois morvandeau et ceux des autres patois, mérite les éloges de la critique. Il a bien sa partie faible, mais Tauteur le reconnaît avec tant de bonne grâce et avec une modestie si simple que les juges les plus sévères devraient se trouver désarmés. Et, malgré cette partie faiblo, nous n'hésitons pas à reconnaître que le Glossaire du Morvan est de beau • coup l'œuvre la plus considérable qui ait paru chez nous sur le lexi(j[Uo des patois de langue d*oil.
[Retuc critique, 1880, n« 31.)
Du dialecte blaisois et de sa conformité avec l'ancieime langue et l'ancienne prononciation française, thèse prësenlée à la Faculté des Icllres de Paris, par F. Talbert, professeur de rhétorique au Prytance mililaire de La Flèche. Paris, Thoriu, 1874. Un yoI. in-8*, xv-338 p. — Prix : 7 fr. 50.
Le titre qui précède annonce une étude sur le dialecte do Blois et des rapprochements entre ce dialecte et la vieille langue française. Oq s'attend donc à trouver d'un côté une description exacte et méthodique de la phonétique, de la grammaire et de la syntaxe de ce patois, de l'autre une étude comparative établissant rigoureusement en quels points il a conservé des traces de l'ancien français, en quels points il a innové. Mais, en ouvrant le livre, on est quelque peu déçu. L'ouvrage de M. Talbert ne contient qu'un essai de description plus ou moins précis du patois ou, comme dit de préférence l'auteur, du dialecte blaisois, accompagné, quand l'occasion s'en présente, de digressions étendues sur la vieille langue, depuis la fin du moyen âge jusqu'au wiii^ siècle. Ce n'est pas une étude méthodique sur un point spécial et nettement déterminé de la philologie française ; e*est un ensemble d'observations rentrant dans un cadre plus ou moins large. Il ne serait pas juste de demander à l'auteur plus qu'il n'a voulu nous offirir. Voyons comment, le plan de son livre ainsi compris, il l'a exécuté.
On n'a qu'à jeter un coup d'œil au hasard sur louvrage de M. Talbert pour se convaincre que l'auteur n'est nullement au courant des questions de la philologie française. Il no connaît ni les méthodes ni les travaux do Diez et do son écolo. Il paraît ignorer l'ouvrage de M. Gaston Paris sur Vaccenl latin ^ qui est Yahc dans la science delà philologie française. La seule autorité à laquelle il se réfère volontiers est Burguy, dont il fait son guide habituel, et c'est là un guide peu sûr, comme on sait. Bien que l'ouvrage paraisse fait, à en juger par la