PROTÉE
Non, Shakspcare n'est pas simple. La profondeur n'est pas simple. La conscience est le lieu de la profondeur, et n'est pas celui de la simplicité. Hamlet, Macbeth, Prospero, Cléopâtre, ils sont tous mystérieux et doubles, comme la vie passionnée, dès qu'elle s'éloigne de l'instinct.
11 n'y a pas de sentiments simples : il n'est que des sentiments qui s'ignorent, et des esprits assez puérils pour Ignorer ce qu'ils sentent. La conscience se moque de la simplicité : la musique se moque du bruit. Les enfants sont dans le simple, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Et nous sommes dans la conscience, par ce que nous ne sommes plus des enfants.
Le fameux refrain de la simplicité est la chanson d'une vie imparfaite et d une âme impuissante. La simplicité ne nous est plus rien, pas plus que l'arithmétique avant Descartes. C'est d'elle que parle La Bruyère, brillant écrivain et tête médiocre, quand il prétend que tout a été dit. Oui, sans doute, tout a été dit, de l'enfant, par les Anciens et leurs disciples. Mais tout reste à dire de l'homme. Stendhal, Pascal, Baudelaire, Wagner, Dostoïevski, Flaubert, et nous autres à notre rang, nous avons commencé de connaître l'homme. Et Shakspeare,
REMARQUES le premier a possédé tout l'homme, car il est toujours dans la conscience.
L'homme moderne n'est pas un, smon quand sa volonté s'en mêle. Il est double et divers. Double, c'est le moins qu'il puisse être : quel homme digne de ce nom n'est pas à la fois chrétien et païen ? Et le voilà triple, s'il est aussi catholique, qui est une façon païenne d'être chrétien, et chrétienne d'être païen. Il est bien davantage encore, s'il ose descendre en lui-même, s'il est capable de se débrouiller et de se connaître. Et s'il est assez poète, il fera l'accord.
Il n'y a pas plus de simplicité pour notre conscience que pour l'oreille moderne. L unisson pour nous n'est plus un accord, ni la quarte, ni la tierce. Nous avons besoin d'harmoniques, et toujours plus lointains : nous en avons besoin, puisque notre oreille les entend et qu'elle les aime. Les docteurs, qui nous assomment avec leur dit et redit de la simplicité, sont des sourds qui veulent régler la musique pour les musiciens. Qu'ils se débourrent d'abord l'oreille.
Pas plus de simplicité pour notre conscience que pour notre œil, désormais. L'enfant ne voit pas les nuances. Le Grec n'a pas de mots pour distinguer nos couleurs. Le dessin de Raphaël ne nous touche plus : sa forme nous
P R 0 T È E semble fade, ou vulgaire, ou pompeuse, ou oratoire, et toujours la grosse nature enfermée dans un corset d'académicien. Qu'on nous laisse donc tranquilles avec cette simplicité tant vantée, qui est seulement le vide et l'ignorance. Homère est beau, l'Iliade est grande, mais pour nous faire passer une heure dans un songe d'il y a trois mille ans. Les Grecs sont admirables ; mais à cent pages près, ils sont dans un musée. Fût-elle pleine d œuvres parfaites, nous ne vivons pas dans une nécropole.
§ Il ne peut plus y avoir de chef-d'œuvre simple.
Si une œuvre porte la marque de la simplicité, elle n est plus de notre temps : elle ne parle plus de nous, et ne nous parle plus.
La conscience fait notre drame intérieur et notre comédie, comme le drame et la comédie, la poésie et le roman de toute vie. Dans la conscience moderne, ce monde tragique qui seul nous intéresse, tous les sentiments sent divisés, et même ils sont contraires : où serait le drame sans la division ? pas un qui n'ait ses retours et ses contrariétés. Nous n'avons de belles passions qu'à ce prix : tout se combat en nous, tout se détruit et se refait sans cesse. Le bien est plein de mal, qui est une sorte de bien aussi. Le mal est plein de bien, qui est aussi du mal nécessaire.
Voilà en quoi je sépare Shakspeare et nous mêmes de
l'ancien art et des anciens poètes, jusqu'ici, la poésie a été linéaire. Notre espace a plus de deux dimensions. Tout est volume pour nous, etnos sentiments plus que le reste.
Qu'à tout le moins, les âmes plates qui appellent simplicité leur morne surface, ne s'occupent pas de nos plans, de nos arêtes, de nos ombres, et surtout de cette profonde capacité où se meut la conscience. Le ridicule de ces esprits nous irrite à la fin. Par ce qu'il leur manque un monde, et qu'ils n'en ont même pas l'idée, ils invectivent contre ceux qui le créent, qui le découvrent, qui le parcourent et qui y vivent. Telle est bien l'éternelle histoire : on donne de beaux noms à sa propre misère et à sa paresse, pour en voiler la pitoyable indigence, la laideur monotone et la nullité.
Nous ne sommes plus simples : pour quoi notre art le serait-il ? Ce qui est simple, à présent, est sans attrait. La simplicité ne peut nous plaire que si elle est la limite du complexe, la circonférence au polygone.
Que d'hommes prétendent penser et toujours vivre au passé : les uns, par habitude ; les autres, par l'effet d'une lenteur naturelle ; beaucoup se dupant, et le plus grand nombre, faute de mieux.
Il n'est pas une forme nouvelle de l'art ou de la pensée qui n'ait fait d'abord crier au scandale, à l'étrange, à la folie, au crime contre la raison, le bon sens et la simplicité. Ils prêchent contre le romantique aujourd'hui, comme hier contre l'hérésie. La simplicité n'est qu'un mot. et peut être politique, comme tant d'autres. Mot politique, mensonge. L'art et la poésie ne sont-ils pas en proie aux partis ? 11 n'importe pas d'être simple, le plus souvent ; mais de ne pas troubler les idées communes. L'msolite est l'insolent, disait Jean Talbot : lieutenant de vaisseau, il voulait qu'on fît la guerre sur mer par sous-marins et par torpilles. Il a passé pour un mauvais esprit. A la bonne heure, les escadres : elles sont classiques ; mais elles ne font rien. Que de généraux se sont fait battre, dans les règles, pour être fidèles à la guerre classique ? Le médecin de Molière n'entend pas la médecine autrement ; et il prend à témoin la tradition et Anstote.
§ Le culte de la simplicité est encore un préjugé brutal de la masse. Tout est tranché pour ces malheureux esprits, si fiers du peu qu'ils connaissent et du peu qu'ils contemplent. Plus étroit est leur horizon, plus ils sont sûrs qu'on ne peut rien voir que ce qu'ils voient. Par ce que leur vue est bornée, ils la tiennent, entre toutes, excellente. Ils ne croient pas aux volumes, par ce qu'ils ne connaissent que les surfaces et jamais en mouvement.
Tout ce qui s'appelle conscience leur est fermé.
La vraie conscience n'est jamais simple : elle commence où finit la simplicité. La conscience est en profondeur. Il faut plus d'un plan pour faire un solide.
§ Si l'on considère l'homme moderne, tel qu'il sera de plus en plus, l'individu enfin, sa conscience ne peut manquer d'être le carrefour de dix époques et de vingt races. Jusqu'ici, on a été Normand ou Provençal en France, ou Lorrain ou Gascon, comme on peut être Français en Europe et Latin en Orient. Le jour vient, il est venu où, dans le même homme de France, il y a un Provençal, un Angevin, un Breton, un Celte et un Latin, un homme des croisades, un paysan, un marin, un moine et un athée, voire une femme. Il n'en aura pas toujours conscience : mais il l'aura des passions contraires que ces diverses origines impliquent fatalement. La merveille de Shakspeare : il fut ainsi, dans un temps où personne ne l'était, si ce n'est Montaigne.
S'il n'y avait, dans ce prince des Celtes et de toute poésie, beaucoup d'Anglais, de Normands, de Neustriens, un païen et un chrétien, un Latin, un Grec aussi, et dix autres hommes encore, je ne pourrais me rendre compte de son génie. Un tel abrégé d'humanité est-il simple ? La plus extiême concision est le contraire de la simplicité. Ce qu'on prend pour l'imagination de Shakspeare est le prodige de sa conscience. Aussi n'invente-t-il pas ses héros ni ses fables : il les retrouve dans la chronique ; il
P R 0 T È E les ranime au fond de soi et il les ressuscite. Le don de Protée, qui est de prendre toutes les formes, est sa seule simplicité.
Son art est souverain, en ce qu'il gouverne souverainement tant d'éléments contraires, et leur impose son unité avec sa forme.
La forme est le seul empire qui reste à la simplicité. Mais la simplicité n'est qu un moyen.
Il ne s'agit pas d'être simple, mais tout au plus de le paraître.
§ La simplicité première ne connaît guère que des espèces. Les hommes se rangent alors par classes : le guerrier, l'esclave, le prêtre, le paysan, le prince. Mais le prince n'est que prince, l'esclave n'est qu'esclave.
Tout est peint devant l'esprit du poète, comme la montagne, la plaine ou la mer sur l'horizon. Nous voulons tourner autour de l'objet, en respirer l'air, y entrer même. Une peinture sans poésie ne nous est presque de rien. Le monde intérieur est, d'abord, le nôtre : il nous répond de l'autre et nous le peint : il lui donne les volumes.
La simplicité est du dehors. La profondeur et la variété se génèrent l'une l'autre : ni simples ni faciles, elles sont du dedans.
§ La simplicité n'est pas fade seulement : elle est nulle.
Ce qu'on appelle un caractère tout d'une pièce n'est plus un caractère, désormais, à peine une silhouette : est-ce un héros, gare à lui : il est souvent comique. Le gros trait est la caricature même. Par là, un héros peut se croire tragique, aujourd'hui, et n'être qu un bouffon de comédie (1).
§ Le débat essentiel de l'homme moderne est pour le moins entre ce qu'il veut, entre ce qu'il sent et ce qu'il pense : entre ce qu'il est sans le savoir, et ce qu'il croit être. Il n'est, d'abord, que le semblant et la fausse enseigne de lui-même. Etre homme,, c'est de plus en plus connaître et posséder toutes ses contradictions. On en souffre, et telle est la tragédie de vivre.
L'artiste accorde ces contraires. Le héros n'a point d'unité, sinon celle de la forme que l'art lui donne. Cette simplicité doit vous suffire.
Un héros tout à fait un, simple, sans détours, à l'ancienne manière, n'est pas un homme, mais un enfant. Rien n'est plus ennuyeux que l'enfant, dans l'œuvre d'art : il n'a de prix qu'à la proportion où il laisse deviner l'homme. L'enfant n'intéresse même pas les nourrices : il les occupe, ce qui est fort différent.
§ Où est enfin la simplicité ? Sur un pont d'amont, au couchant, il faut voir Notre Dame.
(1) Presque tous les opéras. Tout le théâtre romantique, et celui de Victor Hugo comme celui de Dumas.
A l'amarre entre les deux ponts, le sublime cuirassé de pierre dérive doucement sur les deux bras d eau bleue et verte, semée d'oeillets et de violettes. Quelle simplicité approche celle là ? Le corps géant ne fait qu'un avec l'île. Il sort des arbres, dans le ciel, comme la terre qui a pris forme de déesse et d'immortelle.
Rien ne paraît plus simple que cette forme divine : les membres essentiels, le mât de la flèche, les bras des tours, l'assiette et la masse de l'abside, tout est nécessaire et d'un dessin si sobre qu'on pense au squelette pur d'un être éternel, l'Aurore peut être, car elle est fille de Titan.
Les sublimes contre-forts sont souples comme la vie, racines jaillies de la terre : ils ont le frémissement de ce qui pousse. Je fais le tour de l'abside. Je voudrais être le vent bleu du ciel ou quelque rayon pour caresser ce dos et cette croupe. Quelle douce inflexion a cette échine ! la Vénus de Vienne n'a pas de si beaux flancs. 0 solidité austère.
Toutes les façades, celle du Nord, celle du Sud, et le poème incomparable du grand visage qui prend toute la lumière de l'Occident, depuis le parvis jusqu'au sommet des tours, chantent le bonheur de l'harmonie. (1) Ils
(I) L« niches ou les clochers sur les tours manquent moins qu on ne pense. En voici la raison : elles ne sont que la coiffe de la façade. Tout le reste est achevé. Les trois étages de la façade, k Notre-Dame, à Strasbourg, ou à Reims portent les trois
révèlent le mystère ; ils me donnent le mot que je cherche et le sens de la simplicité que je rêve. Les détails infinis, les statues, les bas reliefs, les fleurons, les fenêtres, les consoles, les grecques, les lobes, les trèfles, les roses, les gables, et les pinacles, tout ce trésor de la variété, tout s'immole à quelques lignes puissantes et merveilleuses : mais tout y est et pour tout s'immoler. Tout est soumis à l'ordre impérieux d'une volonté que la charité anime. Tout s'efface de soi, en tant qu'il est soi-même : tout se range, tout disparaît dans les plans de la clarté et les modelés de I ombre. Et tant elles sont sévères, tant elles sont pures, ces lignes en croix semblent presque nues.
Voici donc la simplicité selon notre cœur, qu'un monde sépare de la simplicité selon les géomètres. D'ailleurs, comme il a ses raisons, le cœur a sa logique, d'une extrême rigueur, La simplicité que je veux dire en témoigne : elle est l'harmonie d'une musique innombrable, un accord d'une richesse et d'une complexité sans limites. Certes, elle dédaigne l'unisson, l'octave de trois, quatre, cinq et cent fois la tonique, à quatre, cinq et cent fois huit degrés d intervalle. Elle passe d'un
degrés de la figure humaine, la bouche, le nez et le front au-dessus. La façade du chef-d'œuvre ogival est un divin visage. Rien de pareil dans l'art grec. La façade du temple est à deux étages seulement : un petit front sur une grande bouche : le médiateur manque : le cœur n'y est pas.
monde le domaine des consonances planes. Et ce monde, en effet, est celui de l'harmonie. Le triomphe de l'harmonie la plus riche et la plus rare est désormais pour nous la seule simplicité, et seule véritable. L'ancienne simplicité n'est que de l'indigence. Notre-Dame est plus simple qu'aucun temple grec, par ce que la simplicité, pour notre âme, n'est pas faite de quelques traits seulement, mais d'une harmonie qui accorde une infinité de lignes. Bien plus : sans l'harmonie, il n'est pas de sérénité spirituelle. Le repos est haïssable. La paix est la mort. Le sommeil est l'ennui de la conscience : le soupçon du néant est son supplice. La seule sérénité pour une âme vivante, est l'harmonie de l'éternel mouvement et la contemplation passionnée de la vie.
Par ce que les héros ont plus d une âme, le drame de Shakspeare est à deux ou trois intrigues concentriques.
Ils portent en eux plus d'une cause. L'action tombe au milieu des passions contraires et des héros qu'elles sollicitent : un cercle d'action se forme ; mais l'onde se propage en d'autres cercles ; la première onde produit ainsi des ondes diverses. Plus le lien est fort, moins la cause est simple : car enfin elle contient, dès l'origine, toutes les causes secondes de l'action.
La comédie de Shakspeare est à deux ou trois sentiments différents, souvent même opposés, qui se jouent les uns les autres. La poésie tient heu, ici, de volonté. La poésie les enveloppe. De là, cet air de rêve, et l'exquise liberté qui donne à ces actions l'aile et le sourire.
Chaque héros a sa vie secrète qui est parfois le contraire de l'autre : la plus vraie n'est pas tou)ours celle qu'on voit. Souvent, le drame consiste, pour le héros lui-même, dans la révélation de l'homme inconnu qu'il porte au fond de soi, et qu'il lui faut enfin connaître. Macbeth n'est si terrible que par cette descente ou cette ascension de l'abîme. Il est damné, à son insu. Une sait jamais jusqu'où il ira sur la route de la damnation. Il attend toujours la rencontre d'une borne où il choppe, pour le moins d'un poteau qui lui indique où il en est et sur quel chemin. Sublime incertitude : même dans la mort, il n'est pas sûr de connaître toute sa capacité de malheur et de crime : même dans la mort, il n'a pas fini. Et il semble entrevoir l'enfer, quand il tombe.
Hamlet est le plus riche de tous : il se cherche sans cesse. C'est pour quoi il est le héros de Shakspeare par excellence. Se chercher, là où il faut toujours agir, sera toujours se contredire. Que d'hommes en guerre, en un seul prince de Danemark : un fils justicier et un philosophe qui ne croit pas à la justice ; un prince royal,
vieux comine !e dédain des couronnes, et un frais amant, plein de fantaisie et de caprice ; un poète et un critique. Enfin, pour tout rendre moins simple et plus profond, un cœur brûlant, mais un esprit nihiliste.
Dans tous les héros de Shakspeare, même les amoureux qui n'ont qu'une idée, en général, il y a du mystère : par ce qu'ils sont mystérieux pour eux-mêmes. La vie moderne se reconnaît à ce trait. En peinture, vcici le mot inimitable de Cézanne : « le contour me fuit ». C'est qu'il va bien au delà du contour : la ligne ne suffit plus à un art qui connaît la lumière, et qui cherche les volumes. Toute une esthétique s'en suit. L'antique est tout contour, tout arête. Le drame même est sculpté. Toat est simple. A présent, la sculpture même est musique, et multiplie les plans. En vérité, le grand statuaire poursuit la conscience dans les corps.
§ Les œuvres qui nous révèlent la complexité, nous jettent au plein de notre propre débat. Par là elles nous enchantent. Moins la complexité, elles ne nous touchent pas. En tout, il nous faut Protée.
Verlaine est toujours double ou triple : son génie est de l'être partout avec un rythme d'amoureuse, un don des nuances, une richesse d'cmbres ravissante.
A quoi bon prêcher que la forme doit être simple ? Plus l'artiste est varié ou profond en lui-même, plus cette sorte de simplicité lui est nécessaire : il ne saurait
s'exprimer à moins : on ne débrouille pas un écheveau avec un peigne.
La recherche de la forme compliquée est plutôt le fait des esprits simples. Les sentiments des Barbares sont pauvres, et leur expression est subtile. Les récits des enfants ne sont jamais simples : ils enchevêtrent tous les traits : ils démêlent à peine ce qui les intéresse le plus de ce qui les touche le moins. La recherche de la complication est une fausse grandeur et une fausse élégance. On parle toujours des rhéteurs, qui ont cent mille tours pour ne rien dire, ou pour faire briller une seule pensée. Les rhéteurs ne sont m poètes m artistes. La question est de l'art, non de la rhétorique. Il importe bien peu que le rhéteur habille d'un vêtement fastueux une pensée étique. Les Fénelons en tout temps se donnent trop aisément raison contre les artistes qu'ils ne peuvent pas comprendre : car ils ne les goûtent pas. Pour eux, Molière est mauvais écrivain ; Rabelais, incongru ; Shakspeare est absurde ; et, parmi nous, rien ne trouve grâce à leurs yeux que la platitude.
Mallarmé, qui est parfois un si haut poète, pèche par excès de simplicité. Sa pensée est trop simple pour une forme qui ne l'est pas assez. Il a laissé quelques-uns des plus beaux vers qui soient dans la langue ; mais il les fait venir de trop loin. Sa pensée est trop nue : il n'invente pas la forme nouvelle, par ce qu'il n'en a pas besoin :
il raffine sur l'ancienne. De là, son air curieux, son apparente affectation et son obscurité.
§ Dostoïevski et Stendhal sont à coup sûr les plus grands créateurs de caractères, depuis Shakspeare et Molière ; et de beaucoup. Ils sont aussi les artistes les plus complexes du monde moderne. Ils sont inépuisables pour longtemps. Pas un lecteur sur cent mille n'en fait bien le tour. Ils ne laissent prendre qu'une part d'euxmêmes. On dispute sur leurs héros comme sur des êtres vivants : chacun y voit ce qu'il y met, pour n'y rien voir s'il ne s'y trouve. Les petites gens s'indignent fort de Julien Sorel ; beaucoup de femmes lui en veulent. Madame de Rénal seule sait bien ce qu'il est, et qu'il vaut la peine de mourir pour lui, ou d'être tuée de sa main. Les Anciens n'ont pas même le soupçon d'oeuvres semblables.
Peur le dire en passant, l'œuvre comique ne souffre pas souvent une recherche de cet ordre. Elle est toujours plus simple. Elle marque le trait. Elle définit le sens du personnage. Il faut Molière pour nourrir d'une ombre intérieure ces figures sculptées à la hache. Mais il est clair qu'avec le don de rire comme on ne l'eut jamais, la pensée de Molière touche partout à la tragédie.
Désormais les tragiques simples sont comiques sans le savoir ; et sans le vouloir, le comique puissant est tragédie. Shakspeare tient naturellement les deux
empires. Qu'on accorde à ce divin Protée, quand il revêt la forme la plus étrange .et la plus rare, qu'il y est fidèle à la simplicité, non moins que s'il prend la plus simple figure. Ici et là, il a la forme qu'il doit avoir, et celle même de son objet.