‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 22 sur 75 · ÉGALITÉ ÉTERNELLE · texte numérisé non relu

ÉGALITÉ ÉTERNELLE

Il m'est arrivé de penser que l'inégalité entre les hommes est à ce point infinie, que les uns meurent et les autres ne meurent pas. Il n'y a même pas d'égalité dans la mort. Et j'ai osé le dire, tant je suis démocrate. Vcilà de quoi désespérer les pauvres gens. Ici, d'ailleurs, la fortune peut bien être la suprême misère. Les pauvres gens sont ceux qui meurent, eussent-ils tout le papier et tout l'or de l'Amérique. Et fût-il mendiant, Crésus qui ne meurt pas. Combien d'hommes sont réellement morts à trente ans ? De cent mille et un, cent mille.

§ L'instant de la mort cristallise l'être dans ce qu'il est le plus et ce qu'il est le plus digne d'être. Tel est l'enfer. Tel est le paradis.

Pensée vraiment terrible, et d'une effrayante justice. Là, on voit qu'une justice que rien ne peut corrompre ni incliner, est sans bonté. La nature doit se croire juste, si elle a conscience de sa fatale logique.

Le paradis est à ceux qui ne meurent pas, tant ils sont vivants et l'ont toujours été, tant ils restent dignes de vivre. A l'instant d'en sortir, ils embrassent toute la vie par l'amour qu'ils eurent de vivre, et la beauté qu'ils y mirent. Le moment de la mort est, pour eux, un cristal d'éternelle vie.

L'enfer est à ceux qui sont morts de tout temps, et que leur vie, leurs sentiments et toute leur conduite ont approchés toujours plus du néant : ils le réalisent. Le néant les aspire ; et quand ils meurent, ils sont cristaux de néant.

La damnation est de n'aimer pas la vie, et de refuser, avec l'amour, toute la douleur qu'elle implique. Car l'amour est douleur. Sans la douleur, l'amour ne peut pas se connaître. La douleur est la conscience de l'amour. On n'aime pas assez, si on n'adore. Adorer c'est se rendre éternel, pour aimer éternellement.

Beaucoup sont si perdus, qu'ils ont désiré le néant. Ils ont enfin ce qu'ils désirent.

§ L'inégalité de la mort est partout. Les plus belles et plus douces roses ne sont pas du tout celles dont la dépouille est le plus lamentable, quand elles meurent et qu'elles s'effeuillent. C'est un bas préjugé de croire que la grandeur se paie en bassesse, et en horreur l'exquise beauté.

Bien au contraire, l'agonie des plus douces roses est suave comme leur vie, et plus enivrante même. Elles expirent une odeur si enchantée qu'on en défaille avec elles ; et leurs feuilles, à mesure qu'elles sèchent, retiennent encore cette suavité. La corruption des êtres exquis est moins atroce qu'une autre. 11 est vrai, je le veux, que les saints, en tout ordre, meurent en odeur de sainteté.

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