EGALITE ETERNELLE
Dans une roseraie, j'ai suivi le panier où le valet de chambre ordinaire des roses, — est-il comte ou marquis? recueille leurs restes, le mat'n, et jette tous les pétales effeuillés par la nuit sur la terre. Au cercueil villageois de la hotte, les roses les plus vulgaires se corrompent le plus vite, et se flétrissent le plus. Mais d'autres, les Iseult de la roseraie, parfaites amoureuses ou vraiment angéliques, poursuivent longtemps leur vocation d'êtres parfumés : elles embaument l'a'r encore, bien des heures et des jours après leur fin dans la rosée.
§ Le néant n'a point de sens universel. 11 est ce qui ne peut être ni conçu ni senti. 11 n'est rien pour la raison. Il n'est rien pour la pensée, puisqu'on ne pense pas réellement le néant.
Le néant n'est tout que pour la conscience. Face au moi, il est le signe qui nie la vie, ou le signe par quoi la vie se nie : son contraire.
La vie, pour la conscience, c'est le moi qui se connaît. Le néant, c'est l'univers sans moi. Qu'est-ce qu'une vie où je ne suis pas ? et que m'importe ? Le sens du néant est tout personnel. Mais là, il est absolu.
Un monde, où la vie me semble infinie, n'a plus de conscience si je n'y suis plus. Et je n'ai plus la conscience de rien, si je ne l'ai plus de lui. Dieu est le lieu de toute conscience.
La vie semble infinie à qui l'aime : elle est condamnée
pourtant. Quoi ? comme la momdre de toutes celles qui s'allument et s'éteignent sur la terre, toute vie est mortelle ? la nôtre ? la mienne ? La raison l'affirme et le moi le me.
Ainsi les dieux meurent, sans doute. 0 pensée émouvante. Elle donne un prix céleste aux pleurs de Jésus sur la croix. De quelle beauté n'orne-t-elle pas ce bois d'un infâme supplice ? Par là, nous qui avons conscience, nous sommes tous en croix. Tout est consommé, dit-il, lui qui meurt pour la vie éternelle. Cette agonie l'emporte infiniment sur le combat de Prométhée, quand même l'Olympe servît-il de marchepied au Caucase. Le Titan sur son roc de quoi se plaint-il, pu squ'il est sûr de vivre ? Ah, il s'agit uniquement de ne pas mourir, pour les dieux comme pour les vers de farine.
Cet appétit de vivre infiniment est terrible : il est infin comme le suprême amour. Pourtant, il est le nerf de notre âme et le muscle du monde. Je l'ai cent fois dit : Je préfère une éternité de peine à la seule pensée du néant. L'amour ne connaît que la vie. Il la donne •' elle le lui rend.