‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 24 sur 75 · HISTORIENS · texte numérisé non relu

HISTORIENS

Deux historiens admirables, et ci ailleurs les plus contraires qu'on puisse voir : Michelet, la vision, et Fustel de Coulange, la clairvoyance. Par les moyens les plus opposés, ils approchent également la vérité : Fustel trouve la loi des faits, et Michelet débrouille les caractères.

La sensibilité de Michelet devme toute la France : elle est si émue que souvent elle grimace : elle tremble, elle est prise de convulsions ; elle est fiévreuse et pathétique. A Michelet, il aurait fallu la force d'un Saint-Simon, pour rester maître d'une âme si frémissante. Mais il n'y a jamais eu qu'un Saint-Simon : cette puissance du géant qui manie les hommes comme des poupées et les désarticule comme des insectes, les disséquant, les révélant fibre à fibre, par le dedans et par le dehors, pour les rejeter ensuite les uns sur les autres, chacun dans sa vitrine, et tous dans l'enfer lumineuxde l'histoire, la puis.sance de Saint-Simon est unique dans tous les temps. Saint-Simon est le plus mâle des peintres. Michelet a les faiblesses sacrées de la femme. Sa grimace n est pas corruptrice : les traits essentiels restent nets et purs sous le frisson : même dans la caricature, on reconnaît la vérité cachée des visages. Aussi bien, la

REMARQUES vision de Michelet est-elle fondée sur une énorme érudition, puisée à la source des chartes et des archives. Jusque dans les excès de l'expression, il a le grand goût des poètes.

La critique de Fustel est un monument : l'architecte fait un appareil mdestructible de tous les textes et de toutes les mscriptions : le passé est une carrière de pierres éprouvées une à une ; et toutes choisies.

Michelet peint, évoque, grave et surtout dessine d'un trait emporté jusqu'à l'ivresse. Fustel bâtit. Il mesure, il estime chaque bloc ; il pèse chaque caillou. Il taille et retaille. A toute pierre, il donne le poli du marbre. Fustel écrit comme un ancien. Il ressemble à Thucydide, mais plus clair, plus précis et plus droit : Fustel est un Thucydide dans le style direct. Thucydide est tout en incidentes.

Il est ridicule de seulement comparer, pour le style de l'histoire Fustel de Coulange à Renan. Jamais Renan n'a eu cette force, cette arête, cette forme solide. La Cité Antique est un antique, en effet. Deux historiens, parmi les modernes, ont le ton et l'air antiques: Machiavel qui semble écrire en latin de Salluste ; et Fustel de Coulange, en prose attique.

Quand à Michelet, il faut rire de l'éternel reproche qu'on ose lui faire de mettre à nu les pasteurs de peuple, les princes, les rois, leur ht, leurs maladies, leurs fistules

HISTORIENS et leurs vices : c'est au contraire sa découverte immortelle il a substitué la vie et la cause réelle à toutes les fausses déductions de l'éloquence et de la logique. Il faut ramener les partis aux hommes, et les écorcher vifs ensemble de toute théorie.

Il n'est point de reine ni de roi sans alcôve. Il n'y a pas d'homme sans corps, que l'on sache. Les mères éprouvent tous les jours en quoi la complexion des enfants régit leur humeur et leur conduite. Les hommes qui ne sont pas aveugles, peuvent en voir et en dire autant de leurs femmes ; et les historiens feront bien d y penser, quand il s'agit des hommes. Un mal de tête change notre jugement et nos résolutions. Un bruit nous distrait et nous dévie. Une douleur d'oreille ne nous empêche pas seulement d'entendre : elle trouble notre entendement. Le rhume de cerveau empêcha Napoléon de gagner la bataille de la Moscova. Une mouche nous détourne, une puce nous défend de penser à notre aise : et la fistule n'aurait point d'action sur le Grand Roi ? Et la grossière charnure d'un Louis XVI, obèse à vingt ans, frigide, à demi impuissant, ignorant, insensible à vomir, sale, de mœurs épaisses, une chair lourde qui réclame dix heures de sommeil et quatre ou cinq livres de viande à ses repas, jusque sur l'échafaud : cette bestialité serait sans effet sur les événements, quand l'animal, au lieu d'être commis aux vivres, ou

REMARQUES piqueur dans quelque chenil, est le souverain qui, au bo-ît du compte, règne sur le premier peuple du monde ? Bêtise oratoire. Billevesées d" esprits faux, mensonges de politiques idolâtres qui disent encore, comme le chevalier espagnol du douzième siècle : « Je crois en Dieu, et je crois en Sire le Roi ' . Seules, les plus grandes âmes se rendent maîtresses de leur corps : et sans doute, c'est précisément que leur corps le leur permet.

ROME

Rome esl la tête de pont sur le fleuve des hommes. C'est pour quoi son grand prêtre a nom le Pontife,

Non pas le Vieillard, le Sage ni le Juge, comme ailleurs.

Ou le Très Saint, rincarné ni le Mage,

Mais l' architecte, le maçon d arches, le faiseur de ponts.

Entre l'Orient et l'Occident, entre l'Asie, profonde matrice, toute terre.

Et la proue de l'Europe offerte ju.squ' aux os à l'embrassement de l'Océan,

Rome a d'abord été jetée, borne milliaire.

Là, une route finit avec le passé :

Là commence une autre route avec un autre temps ;

Et du monde enseveli au monde qui s'élance.

Il n'est point d'abîme à Rome, mais un relai.

Le pont est tendu sur le torrent

Par le peuple à la tête ronde, au cou brun, aux bras nus,

Au jront dur qui commande, à la main sèche qui agit, Et Rome le porte sur le livre que ïépée défend.

Rome est la corde indestructible de la raison, La corde à l'arc massif de bronze et de pierre Qui mène de la cité et de la loi particulière A l'ordre universel et au droit du genre humain.

Reine forte plus que belle, et belle plus qu'aimable,

Tu trouves la bonté dans la justice.

Tu as la rigueur des poids qui s'équilibrent ;

Pierre à pierre sur le fleuve trouble, tu bâtis l édifice des lois ;

Et tu fais passer l'homme de la violence personnelle à la sage dureté de l'Empire.

Au couchant de juin, je l'ai vue brûler de volupté heureuse.

Dans la chaleur de son ciel d'or safran

Et la fraîcheur de ses milles fontaines.

Pareille à un oranger dans son auréole de fruits mûrs.

ROME Sur cet arbre ardent, les oranges sont des siècles de gloire ;

La superbe apaisée fait rire ce grave feuillage Qui passe en orgueil la raideur du laurier.

Telle qu'une cité capitale rappelle une bourgade. Ou la majesté d'une reine la langueur d'une bayadère, Rome alors m'a paru comme une' autre Damas, Toute gonflée de triomphes, de fêtes et de félicités. Mais dans le glorieux mai de sa tierce naissance, L'Eternelle dans un cri s'est révélée.

Impéria, tu l'es et la dois être, o Rome,

Mais non plus par les armes, qui sont le barbare

moyen.

Le sceptre désormais est le hochet de la bête :

Nous savons à présent ce que c'est que l'empire.

Ce qu'il vaut, ce qu'il coûte et de quoi il est fait.

Le dégoûtant mensonge de la gloire fondée sur la

violence.

Et l'ignoble bassesse de la grandeur armée.

Celle qui couche avec le meurtre aux mains de boucher^

Celle qui procure la guerre, l'insatiable maquerelle de sang humain :

Et quiconque adore l'Empire est plus bas et plus vil même que l'Empereur.

Rome pleine de gloire est pleine de cadavres Qui sentent depuis ùlus de trois jours au nez des nations. Le prêtre de Rome n'est plus le souverain pontife : C'est le marchand d'oraisons, qui défend sa boutique. Le fournisseur des couronnes et des rois : En vain, sa vieille enseigne est A l'Amour de Dieu : Dès le seuil, contre l'accolade des colonnes. Dès la porte de bronze, on entend la musique des changeurs et la pluie des gros sous ;

Les petits vents puants de la politique vessent mollement par les serrures ;

Au bas de l'escalier, des soldats arlequins annoncent la mascarade ;

Et sur les degrés, un tas de diplomates montent et descendent à reculons, suprême habileté.

Le médiateur entre les hommes et leur dieu, où donc estil sous la coupole ?

ROME Le bois de la croix est vermoulu, là-haut : Ce n'est plus qu'une barre à jorn^leur pour tenir l'équilibre :

Ce n'est plus qu'une canne que ion ojjre aux puissants Pour donner la bastonnade aux vaincus.

Elle est morte, la voix de la charité divine,

Morte comme une chandelle impure

Qui tombe en larmes de suif et pleure en fumerons.

Ils ne s en tireront pas, tous ces prêtres : ils font trop de besognes :

Douze métiers, treize misères, et la treizième est celle de fudas.

Vêtu de lin candide, l'antique évêque en soutane blanche

N est plus pécheur d hommes sur la barque de Pierre ;

Il ne jette plus l'hameçon dans les péchés e* les cœurs :

S'il lance sa flèche et le filet des paroles.

C'est du palais douillet oii il se soigne aux palais des vainqueurs :

Son souci n'est pas la vérité, mais la victoire :

Il vit pour le plus fort, et ne sait oit il est.

// espère, il présume : s'il allait se tromper ?

// ne veut pas se brouiller avec Attila.

Il compte vendre comptant son Christ à Pilate,

A condition que le procurateur, lui laisse la ville en toute propriété.

Toute sa médiation est pour sauver ses biens et garder sa place en terre :

Le royaume du ciel est bon pour les soldats.

Nul ne sait où est le sépulcre de Jésus ;

Mais tout le monde voit où est celui de son vicaire.

// sera d'or bulgare et de bronze allemand.

Bien fondu dans les pleurs, bien coulé dans le sang :

Sous la crypte, les cardinaux casqués, les cardinaux

barbares,

Ledur de Cologne, Piffl de Vienne et Têtenoire de

Mayence,

Rouges d'Arras, rouges de Louvain, rouges de Liège et

de Reims,

Viendront dire la messe rauque et les litanies de Moloch

vivant ;

ROME

El le vieux mort en soutane blanche remuera dans sa boîte :

Il sortira du catafalque pour prier avec eux ;

Il voudra bénir le triomphe qui jamais ne se trompe :

Car il adore la force : il sait si bien se mettre à genoux.

Allons, tirons le voile du Quirinal à la coupole.

Et que le Vatican en sorte comme il peut !

7^01, peuple d'Italie, grand peuple ardent et bon que j aime.

Puisque le faiseur de ponts n est plus qu'un chantier d'encycliques et d'homélies.

Un curé de village qui tremble devant la douairière et l'avoué, le capitaine et le notaire.

Toi donc, peuple Tibre, gonfle- toi, torrent.

Emporte les arches et roule sur les deux rives.

Et ne t'en tiens pas là : tu as beaucoup à faire.

Peuple de Rome, peuple de licteurs.

Peuple qui escortes le magistrat.

Peuple qui dis le droit et le fais marcher sur les routes,

Prends la hache, pare-la du laurier, lève-la, clé de voûte !

Frappe dur et ne te lasse pas. Frappe !

A^e regarde pas vers ta campagne heureuse ;

Oublie encore un peu ton ciel doré

Qui fond le soir, comme un abricot de lumière

Sur les yeux amoureux et le front de tes filles.

Pareilles à la brûlante vigne

Qui attend le pressoir.

La grande France t'appelle : elle a besoin de toi. Son royaume est à peine de la terre.

Elle saigne pour la vie et vit pour la chimère ; Son plaisir est l'amour, l'amour est son esprit ; Sa divine vertu est de comprendre.

Et ne se lasse point d'avoir compris : elle croit à tout ce qui passe, et cultive la fleur du moment. Fleur rieuse et si tendre.

Elle est si peu pédante quelle laisse chaque homme Bâtir son temple et créer son absolu :

ROME

Tout a place en elle, comme en ses cathédrales. L'antique et le moderne, le rêve et la raison, 0 douce et grande France, et tous les deux.

Rome, ton droit aussi réclame ta constance. Tirées par les cheveux, clouées au poteau, entre la fourche et la potence.

Tes filles martyres joignent les mains vers toi :

Elles ont plus pleuré que tu nos versé de sang :

Et leurs yeux sont tes yeux, et ton sang est leur sang.

Sois hardie, sois calme et persévère.

C'est à toi, Rome, que l'Orient est promis.

Pour que tu l'ensemences et que tu légifères.

Elle est à toi, l' Adriatique aux flots mal divisés,

La mer que le Barbare trouble et que tes larmes ont faite si amère :

Mais elle est plus verte de ton espérance que de ce fiel teuton :

Là, certes, tout est à toi, là tout t'est dû : Trieste à toi, à toi Zara et Fiume,

Et Spalato, qui n'est que le palais d'un Romain ;

Et les Slaves même sans toi ne sauraient pas qu'ils ont une âme :

Ton droit t'attend partout oii dans la pierre et sur le marbre

Le lion de Saint-Marc regarde vers Venise, sa blonde reine, enchaîné mais non vaincu.

ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR L'IMPRIMERIE BELLENAND A FONTEN AY - AUX - ROSES LE QUINZE OCTOBRE 1917

ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇALSE

CES BROCHURES QUI PARAITRONT A DES DATES IRRÉGULIERES. mais a raison D'UNE PAR MOIS ENVIRON SONT TIRÉES A UN EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE HOLLANDE ET DEUX MILLE DEUX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER PUR FIL LAFUMA DE VOIRON.

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TOUS DROITS DE ^REPRODUCTION ET DE TRADUCTION. RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS. Y COMPRIS LA RUSSIE.

ANDRÉ SUARÈS

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