‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 25 sur 75 · ARC DE TRIOMPHE · texte numérisé non relu

ARC DE TRIOMPHE

Voici que la sottise à l'intarissable caquet de morale et de vérités premières recommence à couler des lèvres doctes et des fontaines abstraites. Ce flot empoisonne les esprits, comme il prétend noyer les hommes d'action et les faits.

Ils vont disant que cette guerre a vu la faillite de la force, quand elle en est au contraire l'exaltation. Qu'ils demandent aux scldats de la Marne si c'est faute d'enthousiasme et de vertu sacrée qu'ils n'ont pas bouté, en ce temps là, les Allemands hors de France, ou faute d'obus et de canons. Cette guerre révèle le fond de la vie aux aveugles ; et peut être n'a-t-elle pas d'autre utilité : elle a du moins celle-là. Elle fait connaître à tous le profond secret que quelques uns étaient seuls à posséder, et que la foule des hommes ne veut pas croire. Il n'y a que des forces. Et dans la nature morale, comme dans la physique, la force seule a tout le droit. On ne conjure pas un danger mortel en le maudissant ; en se voilant les yeux, on ne le fait pas disparaître ; on n'en vient à bout qu'en le saisissant tout entier.

On ne vainc la force que par une autre force. Toutefois, il est des forces diverses, et d'ordre différent.

L'erreur des Barbares et des hommes enfoncés dans

la matière est de croire que la force brutale a le dernier mot. Les idées ont aussi la force, et le cœur a la sienne qui passe toutes les autres : mais à une condition qui est de ne pas les méconnaître, de s'en bien servir et de les posséder.

La violence asservit en vam la force morale, la charité et la justice. Elle ne peut pas s'en servir, par ce qu'elle les méconnaît. Elle ne peut même pas les détruire : cependant, il ne faudrait pas trop s'y fier.

Au contraire, la force morale peut asservir les forces de la violence et doit le faire. Elle manque au devoir, elle se trahit si elle ne le fait. Quand on a la cathédrale de Reims, il faut s'arranger pour ne la pas laisser brûler par l'ennemi. 11 est barbare, et vous ne l'êtes pas : ayez la force d'en mesurer les conséquences, et de porter le poids d'une plus belle vie.

§ L'opinion est la reine du monde. Mais l'opinion n'est que l'idée que le monde a de la force. Si la justice perd son épée, il lui faudra faire massue de ses balances. Où serait le droit de la France, si l'armée de la Marne n'avait pas vaincu par la force juste la force injuste d'un puissant ennemi ? Où serait la terre sainte de l'Occident et tout le ciel non visible qu'elle porte, si les Prussiens avaient pris Paris ? Mais quoi, Paris eût été mis en cendres.

Les plus nobles puissances du cœur et de l'esprit ne

ARC DE TRIOMPHE sont que les plus belles transmutations de la force. La foudre est aveugle, atroce et stupide : elle peut tuer Shaskpeare, Rembrandt et Cléopâtre, si elle les surprend ensemble ; mais le même fluide, si la science le transforme, peut être la source de bienfaits inouïs. La force change de nom, et de forme, quand elle est la justice et le droit : elle ne change pas de nature. Elle est toujours une puissance qui s'impose, par ce qu'elle s'applique à des objets qui résistent en vain à son action, ou n'y résistent pas. Les Allemands aussi parlent de leur droit, et croient à la justice de leur cause.

Il faut que le droit ait toute la force, pour que la force ne s'arroge pas tous les droits. Et si le droit n'a pas la force, c'est la force qui fera le droit. Bien plus : elle est le droit. Je pense au monde oîi nous sommes, et non pas d'un empyrée peuplé de corps glorieux.

§ Je voyais les Champs-Elysées, et cet arc de triomphe sublime par ce qu'il attend. Dressé à la gloire de la Révolution, il n'a pas poussé son grand cri d'ovation à la victoire : mais il le poussera. Bouche de pierre, aux fondations de sang, ta sublimité vient de là : tu es ouverte sur la nouvelle histoire du monde. Voilà bien la porte de la Révolution et de l'Occident sur le genre humain.

J*ai tremblé à l'idée que les Barbares auraient pu passer sous cette arche sainte, comme ils l'ont fait une

fois dans la désolation de la France, seule alors et non moins abandonnée que Jésus au Jardin des Olives. Et plus encore j'ai frémi d'une horreur ineffable pour tous les hommes. Car il ne faut pas que les rhéteurs vous trompent : si Guillaume II avait été vainqueur, s'il était entré dans Pans, s'il avait passé sous cet arc à la tête de ses armées et de son peuple, tout Attila qu il puisse être, il eût été plus grand que Charlemagne, plus grand que Napoléon, le dieu de sa race et le maître du monde. J'attends de voir un maître du monde qui ne soit pas grand, saint et béni entre tous les hommes. L'opinion qui pense toujours pour la force, et qui parle pour elle, l'eût sacré le plus illustre des conquérants, et son peuple le premier des peuples. Pour dire le contraire, cent ans plus tard, il ne fût pas resté un seul homme : parce qu'on ne peut le dire qu'en français, et que le français eût alors été une langue morte. Troie fut en son temps la sainte Ilion : mais l'on ne sait plus rien d'elle, que par les Grecs qui l'ont mise en cendres et passée au fil de l'épée. L'homme doit respecter la force, s'il veut que la force le respecte.

SUR LE CLOWN

Suite (1)

Le pître et le farceur peuvent être gras : le clown, rarement. Dans le clown, la sensibilité domine, non pas le muscle et la masse : les nerfs. Le gros homme, avec son édredon de graisse, est le matelas ou l'enclume du clown.

Ni grand ni petit, le clow-n est plutôt grand, s'il faut qu'on remarque sa taille. Avant tout, il est souple ; il se désarticule aisément. Il doit donner la sensation d'un corps élastique, un peu acrobate, un peu serpent. Félin, il ne l'est aucunement, ni chat ni lion m femme folle.

Il est capital que le clown semble sans os. On ne doit lui sentir d'os qu'au visage et dans les aplombs. Là, ce n'est point tant pour fixer les grands traits de la figure, que pour accrocher les clartés et pour porter des ombres. Ces os sont faits pour tendre la peau sur un treillis. Il est bon que la tête de mort soit souvent présente : le clown la rend visible aux moments pathétiques de son jeu.

(I) Voir les Remarques I.

§ Un clown est déshonoré par une petite bouche. Grande bouche, grand clown. Des lèvres fines et sinueuses, une ouverture large et sans limites. Rien de mieux, si on voit le battant de la langue jusqu'au fond de la cloche rouge : ce sexe de la parole a des secrets plaisants.

L'art du clown est de faire faire à sa bouche le tour de sa tête : ne lui demande pourtant pas de se couper le cou ; mais sois heureux, s'il te donne l'impression de se lécher la nuque, et quand il fait la moue, s'il rassemble sa fente et si elle revient de loin.

Plus large est la bouche, plus large est le jeu. De grosses lèvres gâtent toute l'affaire : ces bonnes filles ne fréquentent pas la mort : il faut la fente à cette tête, et non des bords heureux, ourlés de chair. C'est assez que le clown puisse retourner complètement ses lèvres, et montrer la muqueuse à vif, humide et grasse comme un farcm de vers, pour donner l'expression de l'ignoble volupté bavant d'aise au fond d'elle-même, et du parfait dégoût

§ On ne conçoit guère le clown, sans une peau ridée ou pleine de plis : il les étend à sa guise. Et quand il lui plaît, il semble avoir la peau plane, unie et lisse. Le grain d'une peau noble et fine est aussi le grain d'une peau bien formée pour la clownie. Une telle peau n'a pas la chair de poule. Elle ne se hérisse pas sous le doigt.

SUR LE CLOWN

La dérision est dans l'essence du clown. Le plus sublime chef-d'œuvre fait ricaner le clown, comme la plus belle et douce vie fait rire la Camarde. Il n'a point de haine ni denvie contre la beauté : loin de là, il la connaît, il ladmire ; mais il n'en est pas dupe. Et il fait semblant d'être dupé, lui qui ne peut jamais l'être, non pas même en buvant, car il parle à sa bouteille. Il ne jouit de rien autant que de ce jeu : il mystifie, en prenant l'air mystifié. Il blute la fine fleur de l'amour, de la grâce, de l'esprit, de toute merveille : mais pour en retenir toutes les issues et le son. Il n éprouve pas du tout le besoin de s'en venger : il en mesure seulement la vanité ; et notre sérieux à être tout ce que nous sommes lui chatouille l'âme, jusqu'à lui donner des convulsions. Cet amour qui se croit éternel, et qui est à la merci d'un songe, miné dès l'origine par le taret des heures ; ces pauvres amants qui rêvent de vivre lèvres à lèvres pour jamais, et qui mourront empoisonnés de leur haleine après un jour de jeûne ; ces conquérants d'empires qui donnent des lois à l'univers, mais qui auront mal au ventre pour avoir trop dîné, et qui ne pourront seulement pas s'empêcher de faire des vents ignobles et ridicules entre deux proclamations de leur droit divin et

REMARQUES de leur parenté avec Jupiter, qu'y a-t-il de plus dérisoire?

Dans Jésus sur la croix, le clown, s'il osait, voit aussitôt le pantin de la divinité qui va pourrir, s'émietter aux vents et danser la gigue. Il n'est bonne gigue que de squelette. Villon le savait bien : il a vu les gibets avec l'œil d'Yorick.

L'esprit de dérision est irrésistible. Il ne manque pas tant de respect à l'objet sublime où il entre, qu'à tout l'univers et à la vie. Il ne faut pas oublier que le pauvre Yorick, ce poète plein de caprice, tient la marotte chez le prince des princes, et sire de tous les empereurs même allemands : Yorick est le jongleur ordinaire de Lord Worm, qui est le roi des rois en ligne authentique et directe depuis Adam.

II n'est donc chef-d'œuvre où l'esprit de dérision ne se puisse mettre, pour le décomposer en le jouant. On peut faire la parodie du divin : on n'en fait pas la caricature, sans en dissiper la qualité divine, comme on noie une goutte d'ambre dans un plein tonneau de lessive. La caricature est indécente : elle est basse, dès qu'elle ne s'applique plus aux objets médiocres, à la laideur et aux êtres bas. L'esprit de parodie est une revanche de la négation : j'y trouve même une façon de conscience. La dérision est une manière d'ironie violente. Qui peut tout bafouer a la force de se tenir au dessus de l'objet et de soi. Le clown se connaît ; le

SUR LE CLOWN clown a conscience. Il joue de lui-même, pour jouer les autres ; et il les amuse, pour s amuser d'eux, qui est son seul amusement.

Le clown cherche et trouve le trait bouffon des plus nobles figures. Il n'y saurait fermer les yeux. Plus elles sont graves, plus elles sont ingénues, plus elles lui semblent bouffonnes, l'étant surtout à leur insu. Il pêche l'éternelle grimace sous les mines les plus saintes et les plus hautaines. Il est la conscience de leur vanité, qu elles n'ont pas ; et il n'a pas la foi, qu'elles ont. Il est enfin leur squelette, qu'elles traînent et ne connaissent pas.

La peau du clown est l'élément essentiel de sa charnure. Le clown se sert de sa peau, comme un musicien de son violon ou de son trombone. Il en fait ce qu'il veut. Il allonge la corde ou la raccourcit ; il emboîte et déboîte ses rides comme à I aide d'une coulisse ; il fait glisser ses plis et fait varier à sa guise la longueur de son nez. Il pétrit sa peau par la grimace. Les traits du clown sont en perpétuel mouvement : la peau est la matière plastique de ce modelé sur l'onde. Il la tire, il la fronce, il la rétrécit comme la bourse aux singeries. II en fait sortir le rire, la stupeur, l'horreur même s'il veut, l'égarement et le délire.

REMARQUES Quand le clown agit sur la peau de sa face, elle se déplace plus ou moms depuis la nuque jusqu'à la pomme d'Adam : celle-ci a toutes les allures grotesques du pendu et de la volaille : la pomme d'Adam est une poule qui va et vient dans le cou du clown, qui pond, glousse, picore, et se dandine.

Un admirable tour du clown, qui lui permet toute sorte d'expressions interdites à la plupart des hommes : s'il contracte sa peau sur les sourcils, il ne s'en tient pas au sourcilier que le frontal relève : il sait mettre d'autres muscles en action, le grand oblique et le temporal : il se fait alors jusqu'au sommet du crâne un flux et reflux du cuir chevelu, soit d'arrière en avant, soit d'avant en arrière, selon que le point fixe est au frontal, ou le contraire : le front s'efface ou se développe démesurément : le clown se donne l'air ahuri et stupide d'un vieux commis aux vivres, ou la gravité attentive d'un profond savant qui va hisser la découverte de son puits. Elle en sortira au bout d'une corde en cheveux jaunes, couleur paille ou pain d'épices.

§ Le col aussi du clown est d'un grand prix. Peutil y avoir de grands clowns avec le cou lourd, court, et enfoncé dans les épaules ? A ce pantin, qui manie ses propres ficelles, il faut un cou maigre, long, et flexible. La maigreur et la souplesse ont des effets merveilleusement comiques.

SUR LE CLOWN

Ce cou plissé, qui s'allonge sans fin, et qui porte la tête en triangle comme au bout d'un pédoncule, est le col même de la tortue. La souplesse et le mouvement produisent l'imprévu. Le farceur n'est varié qu'à force de verve. Le clown ne laisse pas deviner ce qu'il va faire : comme ces fleurs étonnantes, ces verrières de papier, ces rosaces fabuleuses qu'il fait soudain jaillir de ses doigts, son cou d'aimable reptile darde telle ou telle simagrée que l'on n'a pas prévue. Sans le cou de la tortue, qui rentre et qui sort, comme le sexe honnête de la grimace, le clown est eunuque.

Enfin le clown fait jouer à miracle ses deux oreilles. On croirait qu'il tient les fils de ces muscles inertes dans l'espèce humaine, ceux du tragus, de l'hélix et du lobule : il y prend tous les avantages des bonnes bêtes. Il s'en prête la voix de mirliton, en serrant les narines. L'oreille qui se meut, qui saisit le son, comme la trompe attrape les bouchées et les odeurs, est le don du satyre, du hérisson, et de messire l'âne, notre bon Sancho à quatre pattes. Que d'esprit peut avoir une oreille qui bouge, que de malice et de bonhomie, comme si un gnome familier était caché dans le pavillon.

§ Il est prêt. Il a calculé tous les effets de la stupeur et de la grimace. Il va jouer toute sorte de scènes en une seule, que sa face rappelle sans cesse aux initiés et qu'elle annonce par le double signal du noir et du blanc :

REMARQUES car elle est blême avec un trou noir au nez, la fosse d'encre entre les deux talus de farine. La face du clown est la Camarde.

Le clown porte sa scène avec lui. Il n'a pas besoin qu'on lui peigne un décor. Comme la Camarde, il est son propre paysage, et le lieu éternel de l'action.

Ainsi le clown est une peau mobile sur une tête de mort. La peau, avec ses frissons d'eau et ses mouvements d'onde, exprime toute la variété de la vie, des caractères et des passions. Mais la tête de mort est le fond immuable. C'est le fond qui rit terriblement ; ou plutôt il fait rire la folie des hommes, et ne rit pas : lui-même est sans bonheur, sans gaîté, sans variation. Il n'est pas rieur : il est tout dérision. Un puits de sarcasme.

Le clown enfin est le colon, le paysan, l'hôte de la terre : il est là dessous, le camard, il travaille, il attend, et il fait pousser toute sorte de fruits, qu'il ne mange pas : il est sans dents.

Le temps est à présent venu de montrer Yorick dans ses jeux divers et ses mines. Car il est poète et cuisinier, graveur et toucheur de bœufs, modeleur de poupées, ruffian de tout étage, ivrogne et maître es arts, bachelier en théologie, critique et fossoyeur d'hommes, cheval de bois et bois de lit, familier du Saint Office, chimiste à trois cornues, et non moins que fou du roi il peut être confident du prince : Polonius,

SUR LE CLOWN ne vous en déplaise, est le clown de la majesté, le clown politique. Toutefois, il n'est presque jamais amant et. dès la première rencontre, il rend les armes au philosophe.

WAGNER KLINGSOR

Ils veulent que Wagner soit le corrupteur de la musique, l'enchanteur pervers qui l'a rendue malade et folle, qui lui a gâté la voix et l'a flétrie. Cette belle Idée vient de Nietzsche, homme sain, homme sage, plein de vertu, de mesure et de raison. Carmen est saine ; Parsifal est malade. Mais pourquoi ? La vocalise, les roulades, les trilles, tout ce jeu de la voix qui fait de la chanteuse une serinette humaine, toute cette acrobatie des sons, respire la santé. On reconnaît au contraire la maladie à l'émotion, au sentiment passionné, à l'ardeur du ton, à l'âpre violence de l'accent, à I extrême douceur, à l'extrême tristesse. Mais pour quoi ?

Nos gens sont admirables : ce qu'il pensent est la vérité ; leur sentiment est une loi de la natura ; il faut penser et sentir comme eux, sous peine de manquer à la santé, et toujours à la raison. Mais pour quoi ?

Les vocalises m'assomment. Les roulades me donnent le roulis. Les trilles me causent le spasme de la glotte. Même parfaites, les arabesques vocales, après m'avoir étonné ou distrait un instant, me font bailler d'ennui. Je suis ces acrobates du chant comme ceux du trapèze : j'attends qu'ils manquent la corde et qu'ils tombent. J'espère l'accident, pour mettre fin à l'exercice. Je ne

WAGNER KLINGSOR

vois là ni art m musique mais une mimique, une lutte de virtuose.

Qu'est-ce qu'un art sans émotion ni caractère ? sans pensée ni rêve du sentiment ? On rentre toujours dans le même débat, sinon dans les mêmes querelles. Ils ne veulent pas d'un art qui intéresse tout l'homme, et le prenant à ce monde-ci le rende ou le promette à un monde supérieur. Pour moi, rien ne m'importe si peu qu'un art de pur divertissement : car je ne suis pas diverti. Cependant, il les comble ; il satisfait à tout ce qu'ils désirent. La poésie pour eux, est un suprême acrostiche. Ils sont divertis et je ne le suis pas. Ce qui me touche d'une invincible séduction les fatigue ou les blesse. Ils ne sentent pas comme moi. D'où prennent-ils qu'ils ont raison et que je ne l'aie pas ?

Une heure de Couperin par an charme l'oreille et 1 amuse. Deux heures m'ennuient. Trois heures me font fuir : assez de figures, assez d'ornements, assez de trilles, assez de doubles, de musettes, de tambourins et de rigodons ! je ne suis pas un crin-crin, je ne suis pas une boîte à bonbons. Tant de menuets me paralysent : tous vos royaumes et toutes vos bergères pour un air non mesuré à la hache, et pour sortir de vos trois temps ! Vingt cinq ans de Jean Sébastien Bach ne m'ont point lassé : plus il est libre, douloureux et profond, plus il

me pénètre. Rien ne se renouvelle si peu que le divertissement : telle est l'éternelle monotonie du plaisir. Les jeux de Bach ne sont pas ce qui me retient, mais son chant. Je vis volontiers dans le monde ardent et grave, si puissant et si tendre, de ses Passions, de ses préludes et de ses fugues. Sans croire à l'Evangile, je me fais à cette vie mystique, tout entière dans les élans et les pleurs du purgatoire. Qui a tort ? et pour quoi serait-ce moi ? Chénier est un beau poète ; Véronèse et Ghirlandajo sont de grands peintres : en quoi est-il plus sensé et plus sain de les préférer à Dante, à Rembrandt et à Verlaine ? et pour quoi ne pourrait-on pas leur préférer cent fois Verlaine, Dante, Rembrandt et tous les grands lyriques du rêve ?

§ Qu'il est difficile de faire sa part à la tradition ! On prétend de bonne foi aimer la tradition, et c'est la nouveauté qu'on déteste. On hait l'individu plus qu'on n'aime le style.

De proche en proche, s'il fallait les en croire, on devrait s'en tenir à la géométrie réelle, qui mesure tout avec les pieds et les mains. On eût mis le vieil Euclide aux fers, pour maladie.

La musique se porte mal, depuis qu'elle est sortie du chant populaire. Mais quoi, c'est l'art qui est la maladie. Cette idée de la santé dans les œuvres est la condamnation de l'art.

WAGNER KLINGSOR

On appelle vice un goût que l'on n'a pas, et une passion plus encore, si on ne l'éprouve.

On appelle maladie, en art, ou folie, une passion (de 1 âme qu on n'a pas, un besoin de rêve qu'on ignore.

§ Tous les dieux sont fous pour les hommes. Tous les hommes sont fous pour les singes. Les blancs semblent fous aux noirs.

La vie est une maladie de la matière, après tout.

La santé parfaite, s'il y en a, c'est l'équilibre parfait, 1 immobilité absolue : le néant. Le mouvement est une maladie.

De même, la moralité parfaite comme l'entendent la plupart des hommes : il y faut des automates bien montés, et le sommeil de la conscience : ni désirs, ni passion, ni ombre de mouvement propre ; mais l'obéissance absolue aux lois de la cité, qui sont les règles de l'ordre et de l'hygiène. Toute morale nouvelle, plus délicate et plus fine, discernant plus d'espèces, a paru une maladie mortelle à la vieille morale. Ce que les prêtres et les moralistes de la loi établie détestent le plus, c'est toujours le moi, l'individu, ce malade, ce fou qui s'en croit lui-même et ne craint pas de quitter la croyance des autres. Barabbas est coquin comme tout le monde ; il tue et il vole à l'ancienne mode. A la bonne heure, Barabbas. Les docteurs, les évêques et le peuple des fidèles le préfèrent à Jésus-Christ. Bonne leçon

REMARQUES pour les piétistes et les piliers de la tradition. Mais ils n'en sont pas plus prudents.

Ils admirent béatement Racine, et ne trouvent dans Wagner que danger, corruption et maladie. Ils ne savent même pas lire. Qui entend Racine, tel qu'il parle et ce qu'il veut dire, contemple dans ses tragédies la ruine de toute morale : ses reines et ses rois sont des tigres en passion. Rien ne les arrête, rien ne les bride. Est-ce la santé, pour les hommes et les femmes, de vivre et de mourir en tigres ?

Le mot maladie, en art, n'a aucun sens.

La plus haute pensée et la plus belle émotion, la grâce d'un objet non commun, on ne cherche rien de mieux dans la poésie et dans 1 art, m rien d'autre. La révélation d'un monde plus achevé et plus libre, accompli en force et en beauté, un rêve enfin qui nous ravisse, voilà ce que nous attendons ; et nous bénissons l'œuvre qui nous le donne.

§ Qu'est-ce qu'un rêve merveilleux moins le rêveur? Au bout du compte, rien dans l'œuvre d'art ne nous intéresse plus que l'artiste. L œuvre n'est qu'un prétexte, une occasion que l'artiste vous offre de vivre avec lui. Dans un entretien magique, il vous ouvre son secret ; il vous livre une clé pour entrer dans son monde, à sa suite : là vous conversez dans une intimité ravissante avec un homme unique et non pareil aux autres. Sa

WAGNER KLINGSOR grandeur d'âme et de passion vous introduit à des sentiments et des idées que vous n'auriez jamais connus sans lui. S'ils étaient en vous, il vous les révèle tout de même, puisqu'il vous les rend parés d'une beauté de vousmême imprévue et qui parfois vous a paru suprême . Heureux lecteurs, heureux amis du poète : vous avez de lui une joie qu il n en a jamais eue et n'obtiendra jamais. L'ami du poète est en baisers avec son œuvre. Il goûte sans effort un contentement que rien n'égale Il est pareil à la femme enivrée dans un amour heureux, où rien ne laisse à désirer.

Plus différent il est des autres, à force égale, plus le poète est artiste. Plus il est rare, plus il séduit. Le plus beau rêve, à bien des égards, est le moins ordinaire.

Un tel homme, quand il paraît d'abord, est ce qu'on nomme un fou, et son œuvre l'œuvre d'un malade.

§ Malade ? Rotonds, rubiconds et fessus, de qui ne l'ont-ils pas dit, ces sages pédants de la santé en art et en poésie ? De tous les grands musiciens, encore plus que des autres : par ce que la musique intéresse plus la sensibilité. Les hommes se font encore à ce qu'on ne pense pas comme ils pensent. Mais ils ne pardonnent jamais qu'on ne sente pas comme eux. Un plus grand sentiment, plus puissant ou plus beau, marque plus de vie. Personne ne consent que le voisin vive plus que lui. Les demi morts sont les plus sévères sur l'article,

REMARQUES et pris de maie rage. La plupart des hommes ne croient d'ailleurs pas possible qu'on ne sente pas comme eux : ils en doutent, et ils y voient une affectation.

Un nouvel accord est un scandale pour tous ceux qui ne l'entendent pas, et pour qui il est une dissonance. Des couleurs nouvelles, des nuances, des reflets non vus dans l'ombre jusque là, des lumières où les yeux du commun ne distinguent que du gris et une masse obscure, il n'en faut pas plus pour offenser profondément la foule des demi aveugles qui jugent de la peinture. Quoi ? ces musiciens ont l'oreille plus subtile que nous ? ils entendent ce que nous n'entendons pas ? L'école ne suffit pas à nous assurer les mêmes mérites ? Ils jouissent de ce qui nous blesse ? ils sont au-dessus de ce qui fait notre joie ? Quoi, ces peintres y voient mieux que nous, qui barbouillons et sommes pourtant peintres ? Ils ont un autre œil que le nôtre ? Il leur faudra payer une si folle injure à notre maîtresse, que notre œil enchante, et à notre sainte mère qui nous 1 a façonné.

Ce qui fait la volupté de l'artiste fait souvent le dégoût et l'horreur du vulgaire. Une telle inégalité le choque, et l 'amour-propre y trouve une blessure. Sarcey commence par ne pas comprendre : il pardonne, quand il croit avoir saisi. Sarcey est le Silène qui mène la troupe des critiques : ils ont du poil partout, double bourre

WAGNER KLINGSOR

dans les oreilles, triple voile sur les yeux. Et de chausser leurs fameuses lunettes, un verre de raison, et l'autre de santé.

Delacroix a été un monstre en son temps, pour les derniers élèves de Ver net et des Romams. Il a été la terreur des peintres et de l'Académie. Manet encore pis. Comme Baudelaire et Flaubert, on a soupçonné ses mœurs : un tel peintre devait avoir commis des crimes. L'artiste qui étonne les critiques est un malade : il ne peut pas être honnête homme. On a donc pris l'habitude, environ ce temps là, de calomnier les poètes à propos de leurs œuvres : pour se venger de celles-ci, il est toujours bon de perdre ceux là. Et on les désigne doucement à la police. Qui ne discerne pas, en deux critiques sur trois, tantôt un mauvais prêtre, tantôt un agent des mœurs, n'a pas le regard qui perce l'enveloppe.

Avec Wagner, ils ont fait le dernier pas. Le fou, le coquin a passé tour à tour et à la fois pour un malfaiteur redoutable, et pour un impudent qui se moque du monde. Cézanne, modèle accompli de l'homme rangé, timide et pieux, a eu le renom de scélérat : sa peinture était la preuve qu'il avait tricoté le feu de la Commune et brûlé les Tuileries. Verlaine a paru un triste gibier d hôpital et de prison.

Ainsi, le plus grand musicien de son siècle, le plus peintre des peintres et le plus poète entre les poètes,

tous coupables, tous malades, ont altéré méchamment la santé de leur art. Ils n'ont fait œuvre que pour corrompre la poésie, la peinture et la musique. Leur dessem a été plus misérable encore : ils n'ont vécu que pour se moquer, le musicien des sourds, le peintre des aveugles, et le poète des imbéciles qui les réprouvent. Une victoire universelle a bien vengé Wagner : mais, grâce au ciel, il est en train de reperdre la bataille.

§ Dans tous ces procès qu'on fait aux œuvres d'art, où la santé requiert contre le génie malade, se cache une idée honteuse de la tradition. Au fond, ils préfèrent l'école au maître, et ce qu'ils nomment le style au grand homme qui l'a créé. Ils sont pour les masses contre l'individu. En art pourtant, seul l'individu compte. Après un siècle ou deux, que nous importent les écoles ? Il ne survit qu un petit nombre de maîtres et de chefsd'œuvre.

Pour tous ces infirmiers, la santé en art consiste à n avoir pas de génie. Ils feront parler le ciel et la terre, Aristote et Platon, l'histoire et la fable, la morale et le bon sens, la science enfin, avant de le dire. Mais la nuit venue, sur l'étang, les mille grenouilles et le concert des écoles le proclament. L'abbesse de Remiremont est mon amie : elle fait battre la mare aux coax, non pas pour dormir, comme on croît, mais pour entendre de \d musique. Cette princesse a vraiment du bon.

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