‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 31 sur 75 · SANS VOILE · texte numérisé non relu

SANS VOILE

II n y ad'intéressant en amour qu une grande passion ou un beau vice. La passion et le vice sont généreux : ils ne réservent rien.

Les amours tranquilles font horreur. Cette table toujours mise, où l'on ne change jamais rien, ni les mets m le couvert, c'est l'ennui servi par l'habitude : jusqu'au dégoût ; et le dégoût est de tous les menus. Les ménages bourgeois se croient en règle avec la morale : ils ne le sont qu'avec la nature, dans le servage de l'espèce et de I appétit. Il est admirable que deux bêtes ensemble fassent un honnête homme.

Il est un symbole de la servitude et des amours bourgeoises : le lit conjugal. Ces deux esclaves, qui passent la moitié de leur vie flanc à flanc, côte à côte, dans la sueur, la digestion et le souffle l'un de l'autre, en quoi difïèrent-ils des animaux ? Je veux leur faire la part belle : même si leur cœur est plein de poésie, même si leur esprit a de la finesse, chaque soir ils l'oublient : leur corps leur en ôte le souvenir, l'usage et les privilèges. Le sommeil dans les mêmes draps les prive de tout ce qui fait la beauté et la poésie de l'amour pour I homme : car l'amour est un embrassement, un rêve ravissant, un besoin de se perdre : ce feu dans la nuit

n'est pas un repos m un somme, ni un tison en veilleuse sous la poule au pot. Le lit conjugal sèvre les époux de toute illusion : en y entrant, ils dépouillent tout le mystère de l'amour, comme ils laissent tomber leurs vêtements. Tout est prévu, dès qu'ils montent dans cette nef fatale, le voyage, les escales et les misérables tempêtes, la manœuvre des voiles, les bonnettes et même le bonnet de nuit. Ce meuble horrible est Tétabli du travail universel, la boîte à outils du métier le plus monotone,, le cercueil des amants.

Ils sont désormais sans surprise et sans secret l'un pour l'autre ; ils sont aussi sans invention. Ils ne font plus l'effort nécessaire ; ils n'ont plus besoin de se plaire. Etant sans choix, et serfs de la coutume, ils ne sont plus que des artisans. Le grand art, en amour comme en poésie, ne va pas sans mystère. L'amour meurt, où le mystère est mort. Le ht commun est en effroi aux vrais amants : il les dépouille chacun de sa grâce et de son goût : il les dérobe ; il les frustre même chacun de son rêve : ils n'ont plus la liberté de rêver, quand ils dorment Cette idée fait frémir. Elle contente étrangement les épouses ; leur jalousie la savoure : leur homme est l elle, corps et biens : ses rêves doivent Têtre aussi. Oi" a déjà bien assez de peine à garder un homme : il faui être toujours là, et le tenir à soi, jour et nuit, et la nuii trois fois plus que le jour. Ainsi parle la femelle ; et dan:

SANS VOILE quelle femme ne parle-t-elle pas ? Mais, à la vérité, il est des hommes, il leur suffit d'entendre la femelle, pour être dégoûtés de la femme. Sire mari, au diable ! Si vous saviez combien la mère de vos enfants m'ennuie !

Enfin, toute la pudeur des gestes et des sentiments est détruite : cette pudeur qui fait la grâce de la volupté, son enjeu si souvent et sa part la plus exquise. Dix mille nuits conjugales ont mis en charpie ce tissu délicieux, qu'une ou deux nuits par an jettent sur des amants passionnés qui s'en parent jusque dans la nudité, et qui y passent des mailles plutôt qu'ils ne le déchirent.

Plus tard, il me semble, on s'étonnera que les mœurs de l'amour aient été si basses, si lourdes, si barbares pendant si longtemps. Il est vrai qu'on nomme amour ce qui y ressemble le moins, une espèce de besoin brutal que la vie commune est chargée de satisfaire, et de brider selon de bonnes règles : la cité, qui est la nature en ordre et sans hasard, est partout à la place de l'homme ou du poète.

Encore un coup pourtant, l'homme n'est homme que pour sortir de la nature. L'homme n'est tout à fait homme qu'à la mesure où il est artiste. L'art est une purification de la nature par la beauté.

Un homme vraiment homme devrait mourir en trois mois d'insomnie, s'il lui fallait partager constamment le ht d'une femme. Sensible comme l'est un artiste.

fin, délicat et plein de scrupules, il n'oserait jamais dormir, crainte d'un geste maladroit. Un véritable amant est mystérieux pour lui-même : il ne peut souffrir de ne pas 1 être pour son amante. Rien n'est si peu prévu que les bonds de l'ardeur et les vols de l'imagination. En amour, nous mentons malgré nous, je suis presque tenté de le croire. Qui connaît son propre visage en dormant ? Qui sait l'aveu que le démon y peut faire,, et qui n'est pas celui de l'homme couché là, mais d'une race, d'une espèce, d'un remords, de toutes ces incalculables et affreuses possessions ? En amour, nous mentons malgré nous, je suis forcé de le croire.

Je veux me donner de toute mon âme, et partir pour le rêve. Je ne veux pas être donné, comme on dit dans le peuple : être livré à l'ennemi par quelque trahison. Mon ennemi, en moi, c'est la bête.

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