PAIX ALLEMANDE
Cette guerre n'est pas une guerre comme les autres. Elle est la révélation de la guerre à un monde qui ne la concevait même plus. L'Occident ne la fait pas pour la gloire m pour la conquête, ni pour le profit ni pour l'honneur : on la fait pour la vie.
Il faut ici des vainqueurs et des vaincus. Si l'Allemagne est vaincue, elle n'essuie qu'une défaite. Si les Alliés ne sont pas vainqueurs, l'Occident devra tout perdre ; et non pas seulement ses raisons de vivre mais la vie (I).
Deux puissances luttent pour deux idées de la vie, deux formes du genre humain, on peut dire deux religions. C'est pour quoi cette guerre d'hommes a pris l'aspect d'une guerre d'espèces. Mais l'une des deux
(1) Le maréchal Bronsart von Schellendorf. ancien Ministre de la Guerre, écrit : A/om Jédaron, que ,ml,c peuple a droit, non seulement ù lu mer du Nord, mais encore a oMiditerranée et ù fAttant.gue. Nous devons annexe, peu ù peu le Danemark, la Hollande, la Belfiçue. la Franche-Comté, le nord de la Sm«e. Trieste. Venise, enfin le nord de la France, depuis la Somme juup/à la Loire. N'oublions pas la mission dvilisa- Incequi nom est échue par un décret de la Providence I
J'emprunte ce texte et plusieurs autres à M. Paul Verrier, chargé de Cours à la borbonne : Pages d'Histoire. 28 et 44, che? Berger-Levrault, édit.
seulement est un danger mortel pour l'autre. La religion allemande n'admet ni infidèles ni hérésies.
Pour l'Occident et tous les hommes libres, il y va de leur liberté, de leurs mœurs, de leurs amours, de leur esprit encore plus que de leur terre. L'Allemagne veut la terre française, pour anéantir le peuple ou le réduire en esclavage. Elle entend le bannir ou le détruire, s'il refuse d'être asservi.
Ce n'est pas un Allemand, mais tous les Allemands qui portent cette volonté cachée dans la guerre. Elle n'est même pas secrète. Non pas un seul livre, mais cent et mille livres l'exposent et la prêchent. Non pas de vils libellistes, mais tout ce que l'Allemagne compte de plus haut, de plus fort et de plus savant. Les Allemands qui ne s'entendent sur rien, s'accordent là-dessus. Bulow, ce Bismarck de boudoir à l'ombre des orangers, pense comme le dur chancelier, sous sa voilette ridicule. Bethmann pense comme Bulow, Ludendorfî comme Moltke, et Guillaume comme Barberousse. Il leur faut le sceptre. Ils doivent régner sur le monde. Eux seuls en sont dignes, et ils en ont reçu la mission. Ils acceptent la guerre, ils la glorifient, comme le moyen unique, si sanglant qu'il puisse être, d'arriver à leur fin, et le seul légitime. Le hobereau et le marchand, le docteur et l'industriel, l'ouvrier et le savant, le prêtre, le médecin, le maître d'école et le poète, tous ensembles ils veulent
PAIX ALLEMANDE l'empire également, chacun à sa manière, mais tous et toujours, l'empire allemand.
Voilà ce qu'il faut savoir. Voilà ce qu'il fallait montrer aux peuples, pour armer leur volonté et pour soutenir leur courage. Jaurès, qui l'a tant détestée, leur eût fait comprendre la guerre. Il leur eût prouvé la nécessité de la faire et le devoir fatal d en supporter l'affreux tourment.
Plus il aima la paix, plus Jaurès eût été ferme à poursuivre la guerre. Il faut vouloir la guerre, aujourd hui, pour avoir la paix. Qui veut la paix n'aura que la guerre et pis que la guerre. Car c'est l'Allemagne seule, aujourd'hui, qui dispose de la paix.
La défaite de 1 Allemagne n'est qu'un malheur pour elle, et non pas même le plus grand : si réparable qu'elle y trouvera peut-être le bienfait de rentrer dans la vérité humaine. J'appelle ainsi la vérité commune à tous les hommes, quelle qu'elle soit. La vérité allemande est d'ailleurs la vérité naturelle. La défaite de l'Allemagne ne peut même pas l'humilier : elle a donné la preuve de sa puissance.
La défaite des Alliés, au contraire, c'est la mort de la France et l'agonie de l'Occident : les Allemands
REMARQUES ne prennent pas la peine de le cacher. Le sort de la liberté est lié à celui de la France. Les Alliés veulent vaincre pour rester libres et rendre le monde libre. Ils ne menacent pas de dévorer l'Allemagne. Mais l'Empire ne peut accomplir sa mission, que si la France est dévorée : elle seule sépare l'Allemagne de la domination universelle, en Europe d'abord, puis sur le reste du monde. Jamais les Alliés n'ont eu la moindre idée de plier tout le genre humain à une loi uniforme, qui fait de tous les peuples les esclaves d'un peuple unique, seul digne d'être le maître. Ils ne peuvent même pas s'accorder assez entre eux, pour défendre leur vie, tant ils ont le respect de leurs volontés propres. Les Alliés ne pèsent pas les droits et la dignité de l'ennemi au seul poids des canons et du sang. Même dans les horreurs de la guerre, ils ne jugent pas cet implacable ennemi sur sa férocité seule. Ils n'en mesurent pas tous les mérites à la force cruelle. Le triomphe de l'abjecte violence, par tous les moyens, ne leur semble pas la preuve divine du droit qu'on a reçu de triompher. C'est l'Allemagne qui juge de la sorte, uniquement. Cette pensée est sa pensée. Sa puissance est une foi. Il y a un Islam allemand. Il y a un dieu allemand que manifeste le glaive. Selon cette religion farouche, les peuples inférieurs sont les peuples vaincus ; et ils doivent tout accepter. Ils sont condamnés par leur faiblesse comme par le dieu allemand. Ils n ont
PAIX ALLEMANDE peut être aucun droit à la vie. Où voit-on une place pour la paix dans une telle conscience, appuyée sur cent millions d'hommes armés, et servie par une machine à tuer qui est un enfer de destruction ?
Si les Aillés perdent cœur, comme les Russes lâchent pied, ils auront donné raison aux Allemands contre la liberté humaine. Voilà tcut.
il sera prouvé que les peuples libres sont des peuples condamnés : ils ne sont pas capables de se défendre. Il sera prouvé que les peuples sont un vii bétail, qu'il faut les mener en bétail, et qu'ils ne méritent pas d'être mieux traités.
La paix n'est pas tout. Qu'on demande aux gens de Lille et de Noyon, à ceux d'Alsace et de Pologne, aux Serbes, aux Danois, aux martyrs de Trieste et] de Trente, aux Belges enfin ce qu'ils pensent de la paix allemande. On ne pourra croire à la paix allemande, que le jours où les Allemands auront évacué les pays envahis, et où ils se seront retirés derrière leurs frontières. Tant qu'ils restent en maîtres chez les autres, tant qu'ils font la loi par la force à des peuples non soumis, tant qu'ils font violence à des volontés rebelles, la paix allemande n'est pas la paix, mais la conquête et l'invasion.
VERLAINE
Une fols encore, je veux dire la gloire de mon Verlaine, et quelques raisons de cet amour.
Verlame a épousé la musique, comme Saint François s'est marié avec la pauvreté, jadis. Ces noces ne serons plus rompues ; cette union est éternelle. Les mariages sont écrits dans le ciel. Combien de temps la poésie françoise n'a-t-elle pas attendu la présence et les caresses de ce couple ? Pour nous, les plus grands poètes sont musiciens, ou par goût, ou d'éducation, ou d instinct. Le plus poète des poètes, Shakspeare, est aussi le plus musicien.
Verlaine a presque tous les tons. Il a toutes les voix, sauf l'orchestre. Il joue de vingt instruments, mais tour à tour ; et de quelques-uns, comme personne. Il est le plus beau des vicions, ayant le plus beau son. Sa corde grave est divine : c'est Madeleine qui prie dans les pleurs. Sa chanterelle, palpitante et exquise. Il est aussi le plus triste des altos. Il n'y eut jamais flûte ni cor anglais comme les siens.
Si la poésie n'est pas une vraie, une ardente et suave musique, si elle ne nous élève pas d'un seul appel dans
VERLAINE la région du pur sentiment, que nous importe la poésie ? Faute d'ailes, et plutôt que de tomber à chaque bond, il vaut bien mieux marcher à pied. La prose suffit à tout. Pour rendre l'idée poétique, on ne trouvera même rien qui vaille la prose française. Mais la chimère ne vole pas dans le ciel de la raison, et il est trop solide pour ne pas étouffer les chants de la sirène.
Le vrai poète est toujours grand poète. Seuls, les plus beaux poèmes sont dignes de ce nom. La poésie ne souffre pas la médiocrité. Il n'est pas de musique médiocre. Le moindre temps en fait justice. On ne s intéresse qu'au pur sentiment : lui seul a la beauté. Ni l'éloquence, ni le savoir, ni la forte raison ne suppléent la musique. Plus ou moins, tout le monde pense. La plénitude du sentiment est bien plus rare.
Ce que je dis du poète, je lentends de son amour. La connaissance est un problème d'amour : combien plus la connaissance poétique ! De là, qu'on ne trouve personne à qui parler, quand on aime. Il y a des chambres partout, et des lits dans tous les coins des chambres ; mais l'amour est si rare que les saints vont le chercher dans le ciel, et les artistes en purgatoire. La poésie est tout amour, étant l'art souverain. Tous les poètes sont amoureux en vers : l'amour en poésie n'est pourtant pas moins rare que dans la vie.
§ Que les amours des poètes, pour la plupart, sont
REMARQUES grossières ! Que le cœur et le goût y trouvent peu de contentement. Même puissant et magnifique, un poète échoue bien souvent qui se riiesure à l'amour. Il donne le change sur tout le reste ; mais non pas sur son cœur et comme il aime. Je l'ai cru de tout temps : on chante comme on aime. On a la voix de sa chanté et le chant de son amour.
L'énorme Victor Hugo peut bien conduire la Grande Armée d'un bout à l'autre de l'Europe : il a la force des batailles et du canon. Egal aux triomphes, qu'il l'est peu à la grande aventure du cœur. Il est sans musique, et il parle d'amour à vous en dégoiiter.
Victor Hugo amoureux est un taureau pétulant dans la campagne : il beugle tout de même dans un salon, dans une église, dans un palais. Sa bonhomie et son honnêteté sont plus écœurantes que toutes les luxures ; il brandit sa virilité comme un ostensoir bourgeois. Ce taureau est père de famille, et presque toujours en pantoufles. Hernani et sa dame en Sol majeur déclament à deux voix dans un concert chez Louis-Philippe. Ses amours idéales sont publiques comme une saillie. Il compte les coups au billard des familles : il veut le prix. Sa mélancolie est un orphéon qui joue une marche funèbre. Sa douleur ressemble à ses propres funérailles, qui furent une fête foraine où ne manquèrent ni les chevaux de bois ni les pitres.
VERLAINE
Comment Victor Hugo ne seralt-il pas incongru en amour ? Il est toujours public, tantôt sur la place des Nations, tantôt à la Chambre des Pairs, tantôt sur son rocher où il fait le phare ; tantôt au Sénat, où il baise Garibaldi ; et s'il va dans les bois avec sa mignonne, il convoque la veille tous les gardes champêtres du pays. Fi. fi, fi ! Il est même le pape de ses petits enfants, si tôt qu'il est grand père. Fi, fi, fi.
Enorme, magnifique, tonnant et militaire. Victor Hugo est la voix d'une foule, l'enseigne et la trompette d'une armée dans la victoire et dans la guerre. Partout ailleurs, public où il faut être privé, charnel où il faut être intérieur, et virtuose du bruit où il faut de la musique, Victor Hugo est odieux, épais, massif et répugnant. Jamais on ne fut plus étranger que lui à toute nuance. Il a trop de santé pour n'être pas indécent.
§ Lamartine est plus délicat. Simple et sensible, il a de la langueur et d'heureuses faiblesses. On sourit de le voir toujours en spencer, et même avec de petites bottes. Dans la tempête, tenant la barre d une main, et serrant de l'autre Elvire évanouie contre son sein, sa belle mèche de cheveux ne quitte jamais d'une ligne sa juste place sur le front. Il est vrai qu'il navigue sur un lac. L'amour, dans Lamartine, est brillant et monotone comme dans Weber et dans Chopin.
Musset, toujours dandy, étudiant et jeune homme, ne
REMARQUES va pas loin. Il y a de la pirouette dans sa volupté et du collégien dans sa douleur. Il est plus Mimi Pmson et moins son amant qu'il ne pense.
Byron est le fatal écuyer de cirque. En vérité, en vérité, quelle idée pour un démon de promener à travers l'Europe, et même en Suisse, une écurie de pirates, de lovelaces et de damnés en gants blancs ? D'ailleurs, ce n'est pas Satan et ces démons sont de bons diables. BjTon a toujours la chambrière à bout de bras. Il fait tourner, bondir, piaffer ses juments et les force à sauter dans les cerceaux, avec quel air supérieur et sardonique. Il les présente sur les pointes. Il triomphe dans la figure de l'amour cabré sur deux sabots. Lui-même, il fait la haute école jusque dans une chambre d'hôtel ou d'hôpital, en habit rouge, avec une tête de mort en breloque, et dix chevalières à chaque doigt. Il est aussi loin de l'amour et de l'art que la vanité peut l'être, avec l'affreux désir de concentrer tous les feux du scandale sur son nom.
§ Lélian, Lélian, vous n'avez pas de rivaux ni de maîtres. Vous n'avez même pas d'égal. Pour l'amour, avec vous, il n'y a qu'Henri Heine ou le jeune Goethe, ou Ronsard et Villon. Mais vous êtes plus musicien que tous. Vous y mettez bien plus d'âme que Goethe. Votre VOIX est bien plus touchante que celle d'Henri Heine, sinon d'un timbre plus ardent. Seul, le divin
VERLAINE Shakspeare est plus avant dans Tamour que notre Verlaine. Et Verlaine a quelque chose aussi de la profondeur maladive, quia livré tant de secrets à Dostoïevski.
Il est tout amour : cù il ne Test pas, il le veut être.
Dans Sagesse, son désespoir est d'amour ; et sa conversion, amoureuse. La plupart des autres, pour ne pas dire tous, quand ils se convertissent, ils commencent par étrangler leur charité naturelle, et ils la noient dans la conversion. Ils la fourrent dans un sac de doctrine, non sans avoir soin d'enfermer avec elle pour la défigurer, quelques rats enragés et quelques vipères, un cent de dogmes, de malédictions et de bons principes. Plus ils sont convertis, plus ils se rendent égoïstes avec tranquillité. Pour Verlaine, la théologie n'est que le masque de la charité vive. Les prêtres et les dévots ont rougi de lui jusqu'à la plante de ces pieds chaussés de plomb, qui leur servent d'ailes et d'antennes. Lélian vole en Dieu, il brûle d'y être, comme une Sainte Thérèse. Il a les spasmes de 1 amour ; il en a les peines et les évanouissements de flamme qui fume, les défaillances et les soupirantes convulsions. Il aime passionnément.
Ha, qu'ils comprennent peu les poètes. Qu'importe 1 objet de l'amour ? C'est l'amour qui compte, et le feu et la qualité du sentiment. Le pauvre Lélian a toujours été chaste, je gage, jusque dans la débauche, s'il y a versé, ce que j'ignore, jusque dans la volupté la
REMARQUES plus perverse, dont sans doute il fut tenté. Pensant à sa' passion la plus étrange, la plus coupable selon le commun usage et qui trouve le moins de complices, il se sent une affection de mère, et à bon droit il murmure :
Ment-elle, ma vision chaste D'affinité spirituelle.
De complicité maternelle, D'ajfection étroite et vaste ?
Quoi qu'il semble, Verlaine est le plus varié des poètes.
Le même qui a fait entendre les chants sublimes du purgatoire, et les oraisons de la plus haute piété, ce mystique est le pierrot de Cythère qui conduit les belles écouteuses et les donneurs de sérénades. On n*a pas vu beaucoup de musiciens capables d'une telle souplesse et d'harmonies si différentes. Quelle voix a plus d'étendue? Et le coup d'archet n'a pas moins de force que de grâce, pas moins de gravité que d'agrément. Il est aussi sûr de faire danser les belles amoureuses au clair de la lune, que d'embarquer sur un rayon d'ogive les âmes douloureuses pour le voyage de la rédemption, entre le Calvaire, et la Thulé céleste. Verlaine touche à Dante par un côté, et de l'autre il est plus Watteau que Watteau.
VERLAINE
Parfois, il a la simplesse, la douceur longue et la ligne divine des reines et des saints au porche royal de Chartres et parfois, les tons hardis, le dessin railleur, sensuel, aigu et si vite de Manet ou du cruel Degas. (|)
Il a fondu les plus beaux vitraux de la poésie. Nul ICI ne lui peut être comparé, si ce n'est Dante, et Keats dans un esprit tout opposé, mais non moins ardent. Cet éclat profond et sourd, ce feu tout plein de sang, ce bleu d'outre mer nourri de pleurs, ce timbre tendre où gémit la colombe des sanglots, jamais art ne fut si haut placé ou si subtil à capter les ondes de l'émotion. Il a les sublimes accents de la douleur et d'une mélancolie éternelle. (2)
Comme une vision la vie mystique s'ouvre alors, verrière en fusion aux voûtes de la nef : il a donc un soupirail vers la lumière, ce monde ténébreux et clos par la mort sur sa terrible peine ? La déchirante vertu de cette poésie n'en laisse pas voir, du premier coup,
( OQuelques preuves. Watteau : toutes les Fêles Galanies. mais surtout ces merveilles : Panlomime; En haUau; U Faune; Mandoline: A Clymène;Les hJolenlsclCokmhlne.
Degas et Manet : Un Dahlia ; Le paysage dans le cadre des portières; Le foyer, la lueur étroite de la lampe ; Chevaux de bois; Paysages belges; Le pitre.
Watteau et Villon modernes : Sérénade ; Effet de nuit. Grotesques des Poimes Saturniens.
Chartres : tout Sagesse. Petits Primitifs : L'échelonnement des haies ; Dame souris
I rolle
(2) Beauté des femmes ; Les faux beaux jours ont lui ; Et j'ai revu l'enfant uniipie. Etc.
REMARQUES toute la grandeur. Quelques taches n'y font rien : Sagesse est le plus beau poème de la langue française :(|) c'est Pascal en musique, celui du Mystère de Jésus, sans compter une femme au pied de la croix, ce que Pascal ne fut jamais.
Quelle aspiration. Quel élan de la souffrance mortelle, ce déchirement de l'homme que peut seule égaler son espérance et la force d'une amour immortelle. Là certes, la preuve est faite une fois pour toutes que le grand poète ne peut pas se passer de Dieu, ou connu ou cherché, ou désiré de la soif ou bu avec ivresse : quel qu'il soit, ce Dieu, ou de quel nom qu'il le nomme, le poète a besoin d'un créateur et d'un père : il le lui faut, étant celui qui crée. Le Père et le Poète ne font qu'un. Poésie est création. En vérité, la Création est l'œuvre d'un poète. Si ce n'est qu'une illusion, le monde n'a aucun sens, moins celui du rêve, ombre d'une ombre. Avec Dieu, le monde au moins a un sens pour quelqu'un.
Quand cet appui lui manque, quand le vitrail s'éteint, le poète tombe au fond de l'abside ; il roule dans la crypte de nos ténèbres. Elle se ferme sur lui, la douleur de vivre ; et le désespoir de la pensée scelle notre cœur
(I) De Sagesse, on voudrait retrancher : Première Partie, les pièces II, III, IV, X{, XII, XIII et XIV; Troisiime Partie, quelques strophes des piices II et XFV. L» StconJe Partie est le nouveau Mystère de ]iaa, et je gage qu'elle en est sortie.
VERLAINE au tombeau. Verlaine alors élève ces chants Inouïs, Il soupire ces murmures sans pareils, qui sont les pleurs de Psyché au sépulcre :
Un grand sommeil noir Tombe sur ma vie :
Dormez, tout espoir, Dormez, toute envie !
Je ne vois plus rien.
Je perds la mémoire Du mal et du bien :
0 la triste histoire !
Je suis un berceau Qu'une main balance Au creux d'un caveau :
Silence, silence !
Avec une telle perfection on ne trouve un tel sentiment, si profond, si mtense, que dans Shakspeare, et deux ou trois fois dans Goethe. Après Shakspeare et y touchant de plus près qu'on ne croit dans l'amoureux et I exquis, Verlame a le privilège de la mélodie parfaite : une adorable musique, plus délicieuse qu'en toute autre langue, une chanson de Psyché rêveuse et contrite, pleurant avec douceur, baisant elle-même sa gorge
REMARQUES charmante pour en retenir la plainte, penchée sur sa propre grâce comme une anémone qui se ferme, perdue en tendresse, toute fiévreuse en sa mélancolie et toute déçue, l'enchantement de cette mélodie est celui de la caresse (1). Enfin cette sensibilité d'un cœur unique peut avoir la fortune d'une expression inconnue jusqu'à lui, on ne sait quoi qui fait penser à une sainteté coupable, en pénitence dans le pré le plus solitaire du purgatoire et le plus voisin du paradis : (2)
Que je vous sois l agneau destiné qui suit bien Sa mère et ne sait faire au pâtre aucune peine. Sentant qu'il doit sa vie encore, après sa laine. Au maître, quand il veut utiliser ce bien.
§ Verlaine est innocent et pervers, méchant parfois, titubant et cynique, timide et querelleur, toujours douloureux. Dans ses plus mauvais poèmes, il n'est jamais médiocre. Ça et là, il fait l'enfant. Viril et hardi où il faut, mais aussi femme, femme sans cesse, femme incurablement. Que ce mystère me touche: il y a une femme folle et une sainte dans les plus poètes : Verlaine est la grande
(1) // pleure dans mon cœur; 0 triste, triste était mon âme; Le Ciel est par dessus le (oit : presque toutes les Ariettes Oubliées et la Bonne Chanson.
(2) L'espoir luit comme un trin de paille dans l'étable; Vous voilà, vous voilà pauvres bonnes pensées.
VERLAINE
pécheresse de la poésie. Près de lui. les poétesses sont de gros garçons d'écurie.
Et qu'il a d esprit, chaque fois qu'il a le temps ou qu'il se donne un peu de relâche (|). Mais bien plus encore • quand il veut faire comprendre ce qu'il sent, il montre une puissante mtelligence. En quelques vers d'un raccourci fulgurant, il fait la synthèse d'un siècle et d'une ère Cent et cent livres savants ne valent pas. pour confronter l'antiquité et l'âge chrétien, les quatrains de :
L'âme antique était rude et vaine ;
Tout est dit par cette opposition saisissante des mères païennes, Hécube ou Niobé, et de la Vierge :
C'est également une mère.
Mais quelle mère de quel fils !
Ou bien :
Je suis l'Empire à la fin de la décadence. Qui regarde passer les grands Barbares blancs En composant des acrostiches indolents D'un style d'or où la langueur du soleil danse.
Des mcMieurj bien mis.
Sans nul iotile amis.
Des Royers Collards.
Vont Vers le château :
J estimerais beau D'être ces vieillards.
REMARQUES Et encore :
Quand Maintenon jetait sur la France ravie L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin.
Quelles peintures. Tous les historiens ensemble, et toutes les archives, ne m'en font pas savoir si long. Ici, je vois. Il faut dix volumes de Saint-Simon lui-même pour pénétrer plus avant dans le grand siècle à son déclin. Et il arrive à Verlaine de remplacer le Saint- Simon absent, pour les temps qui n'ont pas eu leur peintre. Voici « le Moyen-Age énorme et délicat », et « toute cette force ardente, souple, artiste ! >>
§ Telle est la profonde intelligence du poète. Elle a la concision de la vie, qui ramasse dans la forme vivante toutes les raisons d'un être. Le style de la vie est une ellipse ineffable et continue. La vertu vivante supplée à tout instant une infinité de signes, de causes et de mobiles qui composent pourtant le moindre de nos actes et le plus ténu de nos sentiments. La mort met fin à l'ellipse des ellipses : l'être qui meurt ne peut plus soutenir le style de la vie.
La forme vivante est un résumé sublime. L'intelligence du poète n'explique pas et ne prouve rien de ce qu'elle suscite. Son moyen n'est pas l'analyse; mais jusque dans l'analyse, elle enferme la réalité au cercle d'une
VERLAINE forme également réelle. La parole du poète fait naître un monument sensible au cœur, et non pas seulement une description ou une image. Elle ne traduit pas son objet par les signes morts de la critique, cette algèbre. Elle rend le réel par le réel. Elle fait toucher la vie par la vie ; elle saisit l'œuvre créée qu'elle veut connaître et la fixe dans une œuvre nouvelle, qui n'est pas la même, mais qui a la même âme et le même sentiment.
Esprit et cœur, Verlaine si vivace et si libre ne se perd un peu qu'à la fin du voyage. Il choit mal en point dans la dévotion : en sent-il la sottise et la gêne, il s'y obstine avec des cris choquants. Ses dents sont agacées par les scrupules aigres. A la grandeur de sa foi il fait prendre l'habit piteux des rites ; sa puissante mystique endosse la livrée des bigots et les couleurs de Saint- Sulpice. Même alors, il garde la merveilleuse intelligence de son art et de son temps : à la poésie nouvelle, il a donné ses lois dans les quelques quatrains de son Art Poétique :
Et tout le reste est littérature.
§ On l'a cru plus faible et plus sujet à l'humeur qu'il n'était. Il n'écrit jamais en vers pour ne rien dire : il ne se force, il n'est inégal qu'en prose. Il n'y a point de hasard dans ses œuvres. Si l'on excepte les vers de ses derniers jours, il est le plus égal des poètes lyriques.
REMARQUES Partout, il a de quoi séduire. Partout, il touche à nos secrets ou il atteint quelque sentiment profond. Dans tous ses livres, le nombre des poèmes charmants ou admirables l'emporte beaucoup sur les autres. Dans ses pièces les moins bien venues, il est encore une raillerie qui amuse, un air ambigu qui attache, un cri qui pénètre, une douceur qui s'insinue. Il est plus facile à Verlaine d'être mauvais que médiocre. Son chant ignore la vulgarité. Même discord, toujours quelque recherche, quelque touche fine et rare relève la ligne et parfume la mélodie.
Il ne manquait pas d'une certaine gaîté, à ce qu'on dit. Il n'en est trace dans son œuvre. Combien de gens prennent pour de la gaîté l'ardeur de l'homme, sa passion, sa force à vivre et peut-être à pleurer ? On ne peut guère croire à la gaîté des saints ni des poètes ; mais oui, sans doute, à la joie de leur ascension. Assurément, Verlaine n'avait pas le naturel ni le masque à beaucoup rire. L'allégresse ne va pas plus à ce front que la chansonnette à une bouche de passion. C'est l'inquiétude et le désir qui font les poètes. C'est le tourment qui fait le grand poète ; et la douleur, le regret de la vie perdue ont fait celui-ci poète unique entre les plus grands.
Après cela, qu'il pût paraître gai, qu'il le fût même quelques fois, qu'il eût ses heures de liesse, il importe bien peu. Le fond de Verlaine est une mélancolie éter-
VERLAINE nelle. D'ailleurs, en dépit de lui-même et de son Lélian, il n'est ni un poète maudit ni un vagabond. Il est bien trop fin et délicat pour avoir du bohème. Même enroué, son accent était exquis et sa parole chantante. Il avait grand air. Le vrai poète perce sous le costume : il fait toujours figure d'un voyageur déguisé. Verlaine est un cœur en exil, plein de trésors souillés, et gonflé de péchés qui ne sont pas tous haïs ni tous involontaires. Son démon, c'est d'être hé à la vie par tous les pores ; et pas un qui ne soit une porte secrète à la volupté.
11 n'était pas comme l'a peint Carrière.
Ce portrait est pourtant le plus vrai, par ce qu il est le plus beau. Carrière a peint Verlaine comme il aurait dû être, comme on pouvait le voir parfois à travers les haillons de la vie et les stigmates de l'habitude.
Il porte toute la sage folie des passions, et toute la sagesse peineuse des sépulcres, ce front nu, cet ovale si pur, voûté comme le dôme de Sainte-Marie de la fleur, couronnant le pur ovale de la figure. Quand il balancerait sa tête, ivre, écumant et en délire, quand il en battrait contre les murs, l'expression de ce visage n est pas charnelle : sa misère est d'ici ; mais la beauté de Verlaine est d'ailleurs.
REMARQUES Ses yeux étaient d'une ardeur égarée, deux flammes de cierge qui brûlent dans les larmes. Sur la lande, au fond d'une chapelle, verte et noire, de granit, on voit de telles lampes qui vacillent dans le vent du soir et la brume. Sous ces orbites creuses, erraient comme fumées, la douleur infinie, le remords et le péché, le regret et la raillerie, l'adieu ici bas à toute félicité, et pareil à un espiègle caprice, l'espoir de jouer un bon tour à l'heure qui va venir. Un reste de joie rieuse glissait sur la face douloureuse, comme un dernier rayon d'octobre dans une chambre sombre. La joie de Verlaine n'est pas une gaîté, mais un jeu merveilleux de l'esprit avec la tendresse et l'humeur sensible. Il a de l'ironie pour lui-même, et beaucoup : elle est noyée dans l'éternel reproche qu'il s'adresse. D'ailleurs, il s'accepte tel quel : il a un grand orgueil caché, il ne renie pas ses fautes, payant rançon et sachant si bien de quoi tout l'homme est fait. Il a la générosité de tous ses péchés et de tous ses vices : est-ce qu'il se dérobe à la souffrance, ou se marchande-t-il au châtiment ? C'est à faire entre Dieu et lui.
Il n'était pas Socrate, il n'était pas Silène ; mais plein de brume, trempé de mélancolie, toujours près du frisson et des pleurs, certes, il a touché plus d'une fois jusqu'à Shakspeare par l'amour, par la musique, par la douceur. Dans son rire, un peu hagard et sarcastique,
VERLAINE on pouvait retrouver l'allégresse fumeuse et triste du pauvre Yorick.
Pas davantage il n'était enfant, comme on l'a dit, parce qu on ne distingue jamais assez la puérilité de l'innocence. Mais, dans sa virilité, il était femme suprêmement ; et je n'en sais guère qu'un ou deux autres qui le fussent comme lui.
D'abord, cette figure de douleur, contractée par la souffrance et limée par l'émotion, faisait penser au masque désolé de Henri Heine mourant ; mais les traits de Verlaine, moins fins sans doute, et moms réguliers, sont d'une qualité plus rare, à la fois plus noble et plus populaire.
Un soir de pluie et de mélancolie, je n'avais pas vingt ans, je 1 ai vu, non pas ivre le moins du monde, mais enivré de peine, d'ardeur à aimer le ciel et d'horreur à vivre sur la terre. Je l'ai rencontré à Saint-Séverin, et je l'ai suivi. Après l'avoir beaucoup contemplé, et pleurant un peu d'une tendre pitié, je me disais : « Le voilà donc, ce poète, le plus grand des poètes, et qui m'est le plus cher, le plus artiste et le plus homme aussi. Est-ce lui, ou son spectre ? est-il plus vrai d'être ainsi, ou a-t-il cessé d'être lui-même ? Est-il dégradé, comme ils le répètent tous, ou sacré au contraire par les injures des passions, par toutes les misères subies, par ses péchés, par les vices acceptés d'un cœur large et soumis,
par toutes les brûlures et tous les écorchements dont il montre les marques ? Les plus samts entre les saints portent les stigmates d'une passion divine. Pourquoi le plus poète des poètes ne porterait-il pas les stigmates de la vie ? "
Que j'étais avide et chaud de ce mystère, qui pour un jeune homme est aussi le sien. Je le regardais encore. En dépit de ce front aux ravins de nuit, aux bosses de lumière ; en dépit de ce nez taché de rouge, déformé aux narines, où se creusait dans l'ombre le trou de la Camarde ; en dépit de cette barbe longue, si fine et si souple, il me semblait reconnaître tout à coup le visage d'une admirable jeune femme, que j'eusse rencontrée par hasard dans un bouge, menant au désespoir la vie de la prostituée entre la Grève, la place Maubert et les ruelles de Notre-Dame.
Une sorte de Sonia rêvait sous la lampe, devant moi, cent fois plus belle, plus princesse, et plus que de charité animée de génie. C'était là Verlaine : une âme éternellement neuve, prostituée par la vie.
En vérité, quel grand poète n'est pas fait de la sorte, plus ou moins, dès qu'il est né cruellement pour la poésie ? Je ne crois pas au grand poète sans douleur, sans chute, sans péché et sans crime : car je ne crois pas à la grande poésie sans conscience. Toutes les misères de l'homme sont en lui, pour qu'y soient aussi toutes
VERLAINE les grandeurs. Si elles lui font défaut, ou s'il n'en sent pas la charge, tant sa santé est bonne, qu'il aille au diable, ou au Panthéon, ou dans les salons du quai : grand poète pour la foule, il ne l'est pas pour les poètes eux-mêmes et ne le sera jamais. Le dieu de la poésie est avec les poètes et non avec la foule. L'amour fait la douleur. La douleur fait la poésie : elle accorde Verlaine aux quintes du crépuscule et de la pluie : elle touche ce merveilleux violon, un soir d'octobre. Verlaine serre les lèvres, puis soupire ; il entrouvre sa bouche miraculeuse, fine et sensuelle, innocente et perverse, mutine même. Comme une onde alors se répand ce que ce visage semble exprimer le mieux de soi et de toute sa vie secrète : la douleur jusqu'à la folie, le rêve jusqu'à la folie, la mélancolie brûlante, la tristesse errante et désolée, la volupté en esprit, la recherche de soi-même jusqu'au déchirement et le goût naïf de s'indigner.
§ Humeur la plus nécessaire de toutes à la connaissance de l'homme : ce retour sur soi-même et le remords se tiennent intimement. Par là, du moins, comme par la musique, Verlaine est le fils spirituel de Baudelaire. Mais il va bien plus loin. Tous les deux sont attirés par le même abîme : les natures religieuses en sont faites ; et près d'elles, presque toutes les autres semblent fades, légères, sans timbre et sans accent. Ils sont les confesseurs de leurs propres péchés et de leurs propres
tourments, comme s'ils suppléaient à la disciphne ancienne de l'Eglise, et ne voulaient pas s'y soustraire.
La poésie souveraine est à ce prix : comme dans Verlaine et Baudelaire, il y faut ce goût cruel de se connaître, cette soif de se déchirer, cette curiosité des profondeurs, cette tentation de se posséder enfin au risque de se détruire, qui donnent tant d'écho à la mélodie et tant de portée au sentiment. Le secret en était perdu depuis des siècles, Molière et Racine l'ayant cherché dans les autres plus qu en eux-mêmes.
Un amant ne peut jamais être tout à fait sûr d'une femme vraiment religieuse et chrétienne, en fût-il aimé passionnément. Qui l'a mieux compris que Stendhal ? Ses amantes passionnées sont profondément religieuses ; et tout le drame naît de la lutte entre Dieu et l'amant : Madame de Rénal et Clelia Conti. L'amant est toujours vaincu : il n'est pourtant pas le dieu que l'amante désire : un Dieu pour elle seule. Un poète ne peut jamais être profond, s'il n'a pas l'inquiétude religieuse, l'habitude du dialogue intérieur et le génie de la fréquente contrition.
Verlaine est le moins rhéteur des poètes, étant le plus musicien. Peu lui chaut de prouver et de convaincre : il chante.
VERLAINE
Profonde et délicieuse, d'une ardeur assourdie et de la suavité la plus tendre, nocturne et secrète, amie du crépuscule, confidente de la brume, sa voix n'est pas latine. Il n a rien de romain. Il n'a rien du midi.
Homme de l'Occident, autant qu on le puisse être, ciel pluvieux de la Manche et myosotis de l'Ile sur la tête, entre France et Angleterre, atlantique et si l'on veut breton, il est trempé d'embruns et ses œillets de feu poussent sous la bruine. Avec tout l'art de Pans, son chant est le chant celte. Il a tout le génie que les poètes populaires de Bretagne ou des Galles et d'Irlande ont naïvement essayé sur les chemins, qu'ils ont annoncé tant de fois, qu'ils n'ont pas eu pourtant, et qu en eux le rêve de l'Ouest a pressenti. Ils jouaient sur un pauvre rebec, aigre et sec, à trois cordes ; et Verlaine a tenu entre ses doigts les plus beaux cygnes de Crémone.
§Tout est symbole pour le poète, et sans doute aussi pour le philosophe. Il n'est de poésie qu'à ce titre ; par là seulement elle dure. Que la philosophie, d'ailleurs, s en tire comme elle peut avec la science qui la porte et la gouverne.
Jamais une vue réaliste du monde ne mène à la poésie. Le vrai poète est un mystique : car le sentiment est mystique en son essence. Si l'on veut, le sentiment est la mystique de la sensation.
La raison ne fait pas les poètes : elle leur est néces-
REMARQUES saire autant qu'aux autres hommes ; mais en poésie, elle ne suffit à rien. L'ordre de l'art n'est pas celui de la raison. D'où un bouffon est libre de conclure que, selon moi, l'ordre de l'art est celui de la folie : à quoi je ne daigne même pas répondre. L homme est un animal qui marche sur la terre, et régi par la loi des corps graves, même quand il vole. Et même à l'égard de la pesanteur, le fourbe et le bouffon n ont pas de privilège. La poésie raisonnable est le jeu le plus mutile et le plus vam : la science a toute celle qu'il faut, et qui n'est point vame, ouvrant des vues infinies sur des étendues éternellement dédaigneuses de l'homme.
L'idée sociale ou politique n'est pas moins étrangère à la poésie. Ce domaine est de ceux où la raison a tout l'empire. Tout ce qui est de fait, ou peut l'être, est de la raison et n'est pas de la poésie.
Il faut toujours que le poète rêve un monde sous le monde qu'il voit, qu'il le haïsse d'ailleurs ou qu'il l'aime. Toutefois, sans amour, qu'est-ce que la poésie ? L'invective est encore de l'éloquence ; la satire est de la critique rimée. A toutes ces Muses oratoires, il me semble bien que nous avons tordu le cou.
Le monde mystérieux qu'il rêve est seul réel pour le poète, ou bien plus vrai que l'autre. Car c'est le monde intérieur de son amour. Dire qu'il l'imagine, n'est pas
VERLAINE assez : le sentiment du poète crée ce monde mystérieux ou le révèle.
Pour lui, tout est signes. Et sous les signes il cherche, il trouve le cœur universel, qui est la seule réalité, là seule au moins qui corresponde à la sienne. Ce n'est pas ce dieu -ci ou celui-là qui compte, ni tel autre ; mais tous les dieux, et tous baignés dans la poésie. Le poète croît à la poésie bien plus qu'au monde. Son émotion est l'intelligence même du mystère. La science ne s'occupe pas du mystère; et le mystère n'est pas un objet de raison. Ainsi, le sentiment du poète plonge dans le sentiment de l'univers, et s'y confond par la seule voie possible : soit qu'il trouve l'univers en soi-même ; soit qu'il se retrouve lui-même dans l'univers. Mais ce qu'il imagine est bien plus vrai que ce qu'il touche, puisqu'il l'aime : le profond sentiment est le terme dé toute imagination.
Rien de ce qui nous importe le plus ne tombe sous les sens. La poésie est le langage qui figure et rend sensible au coeur ce qui n'atteint pas le cœur par les sens. m même l'esprit. La poésie est un symbole de la vie. Et tel est bien le symbole, en effet : une langue qui interprète le monde intérieur.
L'analogie est le ressort de l'imagination, en cette fine et subtile matière. Dans la métaphore, il est une comparaison sous entendue et une forme supérieure
de la qualité. Le symbole est l'ellipse de la métaphore et le plus haut degré de la qualité.
Tout n'est que symboles. La poésie est dans le symbole aussi naturellement que l'esprit des autres hom. mes dans ce qu'ils appellent naïvement la réalité.
Le poète est le magicien qui transpose le signe en émotion, et dans le monde du sentiment le monde du signe. Il s'agit bien d'épopée ! une petite page peut avoir plus de vraie poésie que cent fameux poèmes, qui sont de faux grands livres.