SON AMOUR
Son amour est sa source intarie,
Son cœur de rubis vivant qui brûle et qui coule.
Il aime. Verlaine aime toujours.
Verlaine pleure, Verlaine rit : son rire et ses sanglots
roucoulent.
Comme je disais de moi, je veux dire de lui : L'amour est mon péché, l'amour est ma folie. Verlaine est jou d'amour, le pauvre, o fou le seul et le
plus sage.
Son amour est une innocence perverse.
Comme une soif qui ne peut être satisfaite : Elle est sans fin, par ce quelle cherche l'exquis Et la perfection de vivre en un instant : Il aime et le doux fol se déchire en aimant.
VERLAINE
C'est bien moins un désir qui peut être assouvi Qu'une fièvre du cœur, un battement de l'âme Qui commence avec l'être et ne finit qu'avec la vie.
Quand il serait tout charnel, ce Lélian, Sa chair triste est l'instrument de soir âme. Et l'amour dans ce violon fait tout le chant.
Sans doute, son amour est d'homme par le cœur ;
Mais il est bien plus amoureux que viril encore :
Il se jond, il aspire à n être que liqueur
Qui s'élance et s'épanche et se perd en l'objet qu'elle adore :
Ha, bien plus que prendre, il veut être tout pris
Et se donner totalement d'une main tendre.
Ainsi nous sommes égoïstes, nous les poètes.
Si l'on peut dire comme les jeunes filles amoureuses ;
Et pourtant notre unique vocation est de tout perdre en
nous et de nous perdre.
Vocation de Lélian, si féconde en déchirantes délices, C est elle qui le pousse sans cesse à l'amour divin, El non pas lui seul, tous les poètes comme lui : Ils sont les saintes et les saints de la poésie. Ha, comme ils ont aimé ! Ah comme ils ont souffert ! Quelle offrande ils ont faite de leurs pleurs. Et de leur sang quelle libation de vin,
Quel encens de leur vie.
De leur cœur quel calice !
La poésie est la suprême vérité ; mais sa preuve est en elle-même. Les géomètres ne se soucient pas des sots qui ne savent pas la géométrie.
Tout ainsi, ne travaillons que pour l'amour de Dieu et pour le petit nombre qui sait un peu ce que c est : je le dis surtout pour nous, les poètes. C'est de la poésie que le bon sens, qui est le sens médiocre de tout le monde, se croit toujours appelé à juger le plus justement : comme si ces pauvres sourds, sans rêve, sans rhythme et sans musique, étaient juges du chant et de l'harmonie. Il n'y a pas de bon sens, en art : il faut du cœur, l'esprit de finesse et tous les dons d'une nature sensible. Combien plus en poésie : l'art du poète est le plus subtil.
En réalité, la poésie est de tous les arts celui dont le vulgaire est le moins juge, la musique exceptée. Et le vulgaire commence à ceux qui ne sont ni musiciens ni poètes, aux critiques en premier lieu. De là, tant d'absurdes jugements, bien vains à la longue, mais d'abord cruels et trop iniques.
Avec Keats, avec Goethe et Henri Heine dans leurs
VERLAINE chansons, Verlaine réalise cette perfection de poésie, qui fait de quelques vers un adorable miracle : comme une fleur de l'âme, qui naît pour vivre éternellement, qui semble une créature vivante, un doux être de l'esprit, une corolle fée, une fleur enfin de toute éternité, formée par le destin, que le poète révèle, qui n'aurait pas pu être autrement qu'elle n'est, et qui embaume l'imagination d'un parfum impérissable.
Seul, il a cet air ingénu, cet air de rose triste et de grand œillet, qui ravit les artistes, quand ils savent si bien que le petit poème, si simple en apparence, est d'une science infinie et d'un art incomparable. Donnez trois éternités aux deux Delille, le comte et labbé, — et quel est le plus pesant des deux, que la dixième Muse, Hélène, en décide, — donnez leur trois fois trois éternités, et jamais ils ne rendront ce chant suave, jamais ils ne mettront à l'âme cette exquise caresse qu'on n'oublie plus, parce qu'elle coule au plus profond du cœur en larmes légères. Ha, Verlaine, le plus vrai des poètes, et le plus pur, chère et brûlante voix de nos peines, qui sont infiniment plus profondes et plus | belles que nos joies :
La douleur berce la volupté ;
Les baisers croissent dans les larmes.
Plus doux d'être mouillés,
Plus ardents de lutter Contre les pleurs suaves.
0 quelle étrange confusion Mêle des remords aux délices.
Et les tubéreuses de quelque vice Aux lys de ces caresses Plus blanches que communion.
Et ses yeux cherchent l'innocence
Puérile dans un feu d enfer ;
Ses mains cherchent des mains d'enfance
Parmi les fleurs de soufre
Des baisers les plus pervers.
Il faut quil souffre en ce qu'il aime. Il faut qu'il aime tout ce qu'il souffre :: Un violon des larmes les plus douces Accompagne sa cantilène, 0 Lélian, pauvre Verlaine.
ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR L'IMPRIMERIE BELLENAND A FONTEN A Y - AUX - ROSES LE SEPT DÉCEMBRE 1917
ANDRÉ SUARÈS