CALIBAN ET SES POUX
Acclamations. Voilà un financier ! Vive l'ami du peuple ! Nitchevo, nitchevo !
Trotski
Ton voleur de pays n'aurait pas voulu nous tondre, s'il ne nous avait pris pour des moutons. Le Russe est un citoyen et n'est pas un mouton. Plus ds laine, ambassadeur, plus de ciseaux. Vous pouvez pleurer vos sous et vos pépètes. Nous, les Russes, libres, égaux et justes, nous laissons pisser le berger.
Acclamations. // dit la véritél C'est un homme, celui-là\ Un ami du peuple ! Un père nourricier ! Où est le mouton ? Je veux le ^igot ! Non, à moi ! A toi, la peau !
Trotski
Sacré peuple de Caliban, peuple magnanime, je ferai ton bonheur. A genoux, ambassadeur ! Demande grâce au peuple débiteur, légat des usuriers ! Plus de dette,, sinon celle que les créanciers doivent payer de leur ruine et de leur sang ! Apprends-le de ma bouche : le peuple est l'éternel, l'unique créancier !
Ton stupide pays a pris les armes pour nous et pour toutes les Russies ? Caliban te répond que la Russie des Russies s'en fout. Et d'abord, il n'y a pas de Russie. Zéro pour ton pays absurde ! Nitchevo.
Joie profonde, pleurs de joie et torrents d'eau de vie. Musique de la Carde-Rouge. Chant des bouteilles, et fifres des dames savantes.
Trotski
Ambassadeur de la nation alliée et haïe, diplomate à tiroirs pleins de mystères et de chiffres secrets dont la somme est égale à zéro, connais mieux la vraie politique et la négociation publique. Nous t'avons mis tout nu pour te forcer à sentir la sainte nudité du peuple. Il t'enseigne : instruis-toi des bons principes.
La parole est du vent. L'écriture est de l'encre. On souffle sur la parole. On fait flenter un chien sur les écrits. L'honneur ? La puissance s'en passe : le peuple n a pas d'honneur, pas plus que Dieu.
Voici le dernier mot de Caliban, notre Dieu et le tien : dis à la France qu'elle se calibanise, si elle veut mériter notre pardon et notre estime. Dis à ta France que nous ne la reconnaîtrons pour une nation humaine, digne de notre alliance et de notre amitié, sous l'œil juste de Berlin, que le jour où elle se sera donné le seul maître avec qui Caliban veuille traiter : et son nom est Cambronne, en neuf lettres comme en cinq ! Cambronne notre ami, Cambronne notre pair ; Cambronne le juste, l'égal, l'universel ; Cambronne notre amé frère et cousin, que le Dieu de Caliban ait en sa sainte et digne garde.
CALIBAN ET SES POUX In hoc sisno vinces sicut et vincimus : car nous tussi, ambassadeur, nous savons le latin.
Acclamations frénétiques. Cantique du peuple :
Calibane potens, Salvum fac Cambronnum !
Plebs sacra, plebs Jremens, In te credo deum Delirium Tremens, Tremens delirium.
Caliban bénit son peuple de quelques gestes naturels, qui passent en Occident pour des gestes obscènes. Ils prient tous, puisqu'ils rient. Ils sont si bons enfants. La barbe n'ôte rien à leur innocence : les poux la signent et contre signent.
Caliban ouvre son manteau ; il soulève sa chemise et montre son argument qui, dans la liturgie de la nouvelle Eglise, a nom le prolétaire conscient.
Caliban
Voilà ma preuve. Voici le nombre.
Voici la loi et voilà le droit.
Vive lui, vive nous, vive moi !
REMARQUES Tout le peuple ébranle l'air des mêmes cris : Vive moi ! vive lui ! vive l'eau de vie !
Trotski
Peuple, réjouis-toi : ce soir encore on danse \
Tu boiras du trois-six et tu feras bombance.
Caliban, chaque jour, t'ouvre des paradis.
Caliban est viril, fécond, infatigable.
11 passe sans repos de la guerre aux édits,
De la science au bal et du lit à la table.
Ce Dieu ne sait pas lire et signe des deux mains
Les décrets qui feront le bonheur des humains.
Pour la troisième fois, cette nuit, il prend femme.
Il te convoque ici, à fin que tu l'acclames :
A ce soir ! à ce soir les noces de Cana,
Noces de Caliban et de Sainte Vodka.
Exit le peuple.
Restent Caliban, ses ministres et les captifs.
(A suivre.)
GRANDEUR DE MOLIÈRE
Gondi, Pascal, Molière, Saint Evremond, La Fontaine, Turenne et Condé, La Rochefoucauld et Colbert, Le Nôtre et Lebrun même, le plus libre cru de France, le plus fort et les plus belles années. Ce lou) d Louis XIV, le Turc très chrétien de Versailles, avec ses évèques et ses satrapes, n'y est pour rien. Ils ont tous quinze et vingt ans plus que lui. Il faut la Fronde et un peu d'anarchie pour former un Pascal, pour armer un Molière. Pascal n a pas le moindre respect pour les Anciens. 11 se moque de Platon : il le trouve ridicule, avec son chapon plumé et son homme à plumes. Et il appelle Montaigne " l'incomparable auteur de l'Art de conférer » Je pense que Fermât est l'homme de son temps que Pascal met le plus haut. Comme il les a toutes, Pascal pourra faire fi de toute liberté, s'il lui plaît.
Magnifique époque : il s'en est peu fallu qu au moins dans les grands, la puissance allât de pair avec la liberté. Ce qui suffît. La liberté des grands et des maîtres seule importe. Tout est perdu quand la comédie dépend de Bossuet, qui n'y a jamais été, et qui la maudit sans la connaître, parce qu'il n'y peut pas prendre place et
tonner. Tout est perdu, quand la morale du roi et sa fistule sont la règle de toute morale pour le royaume, et de toute santé. Voilà pourquoi il faut que les petits aussi et les moindres soient libres, ou qu'ils aient l'illusion de l'être : fût-ce à leurs dépens, ils assurent la liberté des grands et des maîtres qui la méritent.
§ Molière seul, avec quelques autres, est parmi nous, comme il sera de plain-pied avec les hommes à venir, demain, dans cent ans ou dans mille. Les esprits qui ont un dogme vieillissent. Ils meurent avec les dogmes. Ils se sclérosent par là : le dogme mange et pétrifie le tissu noble. Seuls, les esprits libres sont sûrs de vivre : seuls ils en sont dignes. N'étant pas liés à un temps, ils sont de tous les temps, comme la liberté qui est la vie même de l'esprit. Molière est le plus libre des hommes, à la Stendhal, à la Montaigne.
Sa liberté est telle qu'on ne la peut bien mesurer qu'aujourd'hui. Il est délié de tous les dogmes et de tous les docteurs. 11 en est purgé même : Purgon est son ennemi, le docteur des docteurs, le recteur intestin. Que de sagesse il lui a fallu pour n'être pas brûlé, ou tout au moins mis à l'ombre ? Il suffit de lire les libelles contre lui des docteurs en Sorbonne, curés de Pans ou tertiaires de Port-Royal, Jacobins, Jansénistes et Jésuites de tout ordre.
Molière, au fond, est contre toutes les puissances.
GRANDEUR DE MOLIERE
Bien pis : il n'est pas contre elles : il les pénètre, il les démasque, il les juge. Pis encore : il les peiht ; il est à part, et il contemple. Il est donc au-dessus. Bref, il n'en est pas dupe. Les puissances ne haïssent rien tant que ceux qu'elles ne dupent point : car elles se dupent souvent elles mêmes, au nom de la morale et de la vérité. Les puissances ont besoin de duper. Tous, ils l'ont bien su, de Bossuet à Veuillot, et de l'évêque au sacristain.
Molière peint tous les hommes et tous les intérêts : il n'épargne rien. Il n'a point de respect, sinon pour la vie, qu'il appelle la nature.
Les puissances avaient raison de le haïr et de le craindre. Elles ne se trompaient pas en le tenant dangereux ; elles sentaient quel ennemi terrible se cachait sous ce rire. On dirait que les puissances se défendent toujours d'être vaincues : elles disposent de toute la force, et elles s'arment contre un seul homme qu'elles voudraient anéantir. Elles font bien : il les anéantira, si elles l'anéantissent. Ou plutôt il aura raison, à la fin ; et il n'en faut pas plus. Qu'elles ont pourtant mauvaise conscience ! il n'est si pleine victoire qui ne leur laisse un peu d'insomnie.
Témoin ce Bossuet, pape de France, à genoux devant le roi, ses trente sultanes et ses sacrés bâtards, qui maudit Molière dans le cercueil, qui ment sur lui et le déchire même mort.
Ainsi Molière : il a raison contre Tartufe; il a raison contre la Faculté, contre la saignée, contre la purge, contre Géronte et Gorgibus, contre la famille étroite et contre les bûchers. Il l'emporte avec nous. Tous ses ennemis sont défaits, ou le seront. Où diable est Bossuet tonnant ? Que nous veut cette fameuse bouche ? Elle est voilée, au fond des bibliothèques. On admire Bossuet disant si bien tant de bêtises et d'un ton si magnifique : de la blague sérieuse, disait Stendhal de cet aigle. Ris, Molière, tu peux rire. Aigle, beaucoup !de bec, peu de cervelle.
§ Molière flatte le roi, et il fait bien : il a besoin du roi : il n'a que le roi.
Plût au ciel que Galilée ait eu un pape à flatter, qui le défendît contre la Congrégation : il n'eût pas été forcé, à soixante et onze ans, de se mettre à genoux devant six buses cardinales, la chandelle à la main, et de jurer, après avoir prouvé le mouvement de la terre, que la terre ne tourne pas, pour rendre hommage à Josué, petit brigand arabe, qui prenait le soleil pour un lampion, s'il a jamais existé. Bien sage encore, Galilée, d'avoir abjuré. La vie d'un grand homme et son œuvre valent bien quelques dédicaces à Jupiter, quelques placets au Roi et dix abjurations. Surtout, quand on sait que Jupiter est une idole de plâtre, que le roi est un triste morceau de chair gâtée et que la terre tourne
GRANDEUR DE MOLIERE
avec ceux qui vous font jurer qu'elle ne tourne pas. Ne pouvant faire autrement, il est bien ridicule de lutter contre le souverain. Mille fois sur mille et une, le souverain est méprisable, et d'autant plus qu'il croit à sa souveraineté et à sa vocation . Il vaut mieux le tromper et le rendre dupe de sa prétention même. Qu'on le laisse faire la bête ou le sot ou le monstre tant qu'il voudra. La grandeur morale peut quelques fois y perdre : mais ici la grandeur morale est aux dépens de l'esprit : la haute intelligence ne s'osbtine pas contre l'ignorance et la sottise. S'ils veulent que mon théorème soit faux, quand je leur en démontre la vérité certaine, et que je leur en tire cent corollaires tous vrais, tous évidents pour qui peut comprendre, ils montrent par leur entêtement fanatique qu'ils n'ont pas compris. Quoi ? de faibles esprits feront la règle du monde et des intelligences ? la belle affaire, et n'est-ce pas la loi, depuis la bonne Eve elle-même. Ils sont mais, ils ne savent rien, ils jugent de tout, ils sont sales, ils sont laids, ils sont bas : mais ils sont nés dans un lit royal ; sur leur estrade, ils sont élevés de dix marches au-dessus des autres hommes ; ils ont la force armée : et ils n'auraient pas raison ? Ils l'ont ; et c'est bien fait pour la foule, la triste foule des hommes : elle se traîne à dix degrés audessous de l'estrade: elle peut bien s'agenouiller et, levant les yeux vers cette majesté ridicule, croire à sa sublimité.
Les souverains ont donc raison, grâce à la police, suprême argument, même çn géométrie. Au pied de la hart, Archimède, s'il ne perd pas la tête et ne la veut pas perdre, confessera à M. de Lamoignon, bon capucin du tiers-ordre, que les trois angles d'un triangle sont égaux à quatre droits et demi, si tel est le désir du roi, et si le pape Gélasel'a dit. Mais le pape, Lamoignon et le roi pourriront demain selon des lois qui ne dépendent pas du bon plaisir ; et l'esprit aura raison contre eux, qui ont cru avoir raison de l'esprit. La vérité aura raison, parce qu'elle est la raison même et la pomme de ce pommier. Grâce au ciel, la police pourrit, les rois pourrissent, les évêques pourrissent ; et l'esprit ne pourrit point.
Molière met Dieu le Roi de son côté, pour n'avoir plus affaire à tout l'enfer de ses saints.
Il se peut que Tartufe fut d'abord vêtu en janséniste : d'une pierre deux coups : les Messieurs de Port-Royal sont bernés, et le roi laisse passer Tartufe, entre les mains de ses Jésuites et des Garasses si chers à Anne d'Autriche. J'aime l'homme qui berne le Grand Roi. J'adore celui qui le méprise : Gondi.
Eux, ils ne s'y trompent pas : les dévots de tous les partis, les vrais et les faux, se doutent bien que Tartufe les ioue également, quoique Molière en dise. C'est l'esprit religieux que Molière poursuit et la société
GRANDEUR DE MOLIÈRE
catholique dans la société plus libre des honnêtes gens. Vingt et trente ans à l'avance, Molière a prévu Mme de Maintenon, la cour cafarde. Racine enterré dans la bigoterie ; et il les frappe. Monsieur Tartufe est malhonnête homme et hypocrite ; mais il serait honnête dévot et sincère, il n'agirait peut-être pas autrement : au heu de prendre la fortune d'Orgon pour soi, il la capterait pour l'Eglise. Molière rirait de la différence.
// est avec le ciel des accommodements,
sans doute, et voilà pour l'hypocrite.
Mais à qui sert le ciel tout est permis sans crime.
Pascal a beaucoup écrit au Provincial sur cet article. Et dans l'action, vingt siècles de théologiens y souscrivent sinon la théologie. Je l'entends de toutes les religions, etde la raison d'état, l'une des pires.