ÉTALON
La guerre remet l'homme dans la nature. Voilà ce que n'ont pas prévu Rabelais m Rousseau. Mais Pascal le sait et le grand Montesquieu s'en doute.
Derrière le rideau de l'illusion et les ravissantes peintures de la vie, marche éternellement l'énorme machine de la mort et de la destruction. Les Hindous ont eu une juste vue de l'univers. Seuls aujourd'hui, ils sont à l'échelle des événements.
La force mène tout. Il s'agit de savoir si la morale est une force. L'homme policé s'en fie trop à la morale : par là, il la compromet. La barbarie ne s'en soucie pas, par un autre travers. La nature ne dit ni oui ni non, par ce que pour elle tout est force. Et si la morale n'a pas la force, la force sera la seule morale. Mais la nature sera morale, si la morale a la force.
La cité est le seul espoir de la morale. 11 y a des lois dans la cité qui brident le fort et l'obligent à compter avec les faibles. Pourtant, il n'y faut pas regarder de trop près. Les lois changent : les transformations du droit sont des transferts de la force. Les lois sont le masque de la force le plus souvent.
Enfin, la morale est le fait de l'individu. La violence est le fait des couronnes et des masses. Les couronnes
ÉTALON sont l'enseigne des masses : en quoi il est si difficile de s'en passer : on a beau les fondre, l'épée les refond. Tout est permis aux masses et aux couronnes, c'est-à-dire à la force.
Un roi absolu a tous les droits, tant qu'on les lui laisse. Je ne parle pas d'un Saint Louis m même d'Henri IV. Mais un misérable, comme Louis XV, mignon de couchette dans son enfance ; amant des quatre sœurs ensemble ; mille fois adultère ; vieillard impur qui viole les petites filles ; chasseur du parc aux cerfs ; couvert de stupres, et il n'y a pas un pouce de ce corps qui ne soit infâme ; bête, sans cœur et sans esprit, égoïste comme un ver ; ingrat comme un pou ; qui ment sans cesse : il trompe ses ministres avec ses maîtresses, et dupe ses maîtresses avec ses ministres ; il fait la guerre, et trompe la France avec l'ennemi ; il livre les plus belles colonies et les plus braves marins du monde, pour jouer un bon tour à son propre gouvernement : cet homme-là, si un sot lui donne un coup de canif dans son habit, toutes les lois se dressent pour le venger, et le ciel même s'y intéresse : Damien subit toutes les tortures ; il est coupé vivant en petits morceaux, au nom du Christ, pour avoir déchiré un doigt d'étoffe à la redingote du roi.
Pourquoi pas ? ce roi a toujours la puissance : la police est à lui ; les gens d'armes le portent : voilà ce que signifie la sainte ampoule.
REMARQUES D'ailleurs, il pourrit sur pied ; et quand il meurt, au lieu que ce soit dans les supplices, qu'il a dix mille fois mérités, c'est dans un lit royal ; et au lieu qu'on le jette à la voirie, on le mène coucher à Saint-Denis. C'est qu'il a la force ; et que l'onction de la force défend encore cette charogne.
Ce que je dis du plus vil des monarques, toute l'histoire nous le dit des peuples. Il n'y a entr'eux ni droit ni morale : la force règle tout. Le plus hideux des peuples, le plus brutal, le plus injuste, s'il est le plus cruel et le plus fort, non seulement il fera la misère et le désespoir du monde : mais, d'un seul mot, il lui fera la loi.