GRACE
— 0 fleurs, vous êtes pareilles aux joies du monde.
Mot d'une fleur dans la douleur.
Cléopâtre, dans la tour, veut bien prendre le suprême baiser d'Antoine ; elle adore ce grand amant à l'agonie : elle se penche, pour le voir, rouge de sang ; elle jette des cordes pour qu'on hisse le mourant jusqu'à elle ; et tirant elle-même sur le câble, elle en plaindra ses ravissantes mams, toujours reine, toujours folle et sirène rieuse. Elle appelle ce baiser sublime : « Viens, viens ! > Mais elle ne consent pas à descendre de la tour et à quitter son asile.
Je n ose pas, cher, o mon cher seigneur, pardon !
Je n'ose pas descendre : j'ai peur d'être prise.
Et quand on l'a hissé là-haut, elle étreint son héros, elle le colle à elle, et le serre dans ses bras, murmurant :
— Meurs où tu as vécu, revis sous les baisers
§ Le Duc adore la musique. Dans la tristesse d'amour, il s'enivre d'un chant,
0 qui vient à mon oreille doux comme la douce brise
Qui a passé sur un banc de violettes.
— Je suis votre femme, si vous voulez de moi. Smon je mourrai votre servante.
Voici ma main, et mon cœur est dedans.
§ On demande à la femme douloureuse et qui ne cesse peis d'aimer :
— Quel est ton nom ?
— Fidèle (1), Monseigneur.
Mots divins, qui passent toutes les beautés de tous les autres poètes ensemble. Mots inventés par le génie de la tendresse et de l'amour, pleins d'une subtilité infinie, comme la délicatesse, et d'une exquise profondeur. Ils vont SI loin en nous qu'ils y vivent de cent manières : ils nous épousent. Voilà Shakspeare. C'est le sublime de la grâce ; et il l'emporte même sur le sublime de la grandeur et de la force, tel que Shakspeare le prodigue.
§ Shakspeare, Wagner, Dostoïevski, eux seuls ont donné à la suprême puissance la douceur souveraine. En eux seuls, la tendresse apaise enfin tous les excès de la violence. La merveilleuse tendresse porte toute justice. La violence excède toujours. i
(1) Dans le texte de Shalispeare, fiVè/ee«t en français.
GRACE Shakspeare est né ainsi, le dieu tendre de toute la nature ; et il n'a pas cessé de l'être. Les fées sont avec lui ; Ariel est son petit page. Deux sortes d'hommes et surtout de poètes : ceux qui vivent avec les fées, et ceux que ,ama.s les fées ne visitent. Les ogres, les géants, ^s sibylles ne sont pas les fées, ni César ni Spinosa. Uans bhakspeare, Prospéro est toujours présent, jusqu'au jour où .1 achève son œuvre, et où il abdique son art avec la vie.
Dostoïevski est l'âme la plus dévorée de compassion sensible à toute émotion, à toute peine. les éprouvant toutes ; une femme pleine de larmes qui triomphe de tous les démons.
Wagner lui, violent à l'égal de toute puissance, armé de la foudre, respirant la conquête et la domination a hn. par bnder la violence. Il a percé le roc : il a fait jaillir sa tendresse toujours plus abondante, toujours plus haut, jusqu'au soir de sa vie où elle le lave de toutes les impuretés que roule la possession de l'empire et le desir de la prépotence. Alors, dans Parsijal, il a un cœur pour toute la nature ; il pleure la mort et la blanche veuve du cygne ; il ba.se la prairie ; il connaît les raisons de la rosée sur I herbe, du sang à notre flanc, et des pleurs dans tous les yeux. Il est tendre comme la main qui caresse et le regard qui chérit. La puissance est toujours dans la maison : mais elle n'est plus que la servante.