ŒDIPE AU TOMBEAU
Le temps emporte tout, le souvenir et les dieux mêmes : c'est lui, le flux éternel, que voit couler Heraclite. Bientôt, à peu d'œuvres près, l'antiquité ne sera plus qu'une méthode, un objet d'étude pour les érudits, une forme admirable mais inanimée. Si le nom du grand César émeut encore l'esprit, on n'est même pas sûr de savoir à quoi il répond ; et la cendre de César, bien loin de gouverner le monde, ne remplit seulement pas le vide muet d'une tombe.
J'ai revu Œdipe Roi avec stupeur. Le génie de Sophocle est hors de cause. Le poète joue des mots et des idées comme la lumière sur un fronton. La pureté des lignes est merveilleuse. Ce style est d'un art qui ne peut être dépassé : il excelle sur tout dans la nuance : il règne sur l'étonnante synonymie de la langue comme un infaillible musicien possède son instrument. Il est en vers de la même richesse savante, subtile et cachée que la prose de Thucydide. Il semble le plus simple des écrivains, et il est le plus difficile. Seuls, Aristophane et Platon sont plus ailés. Sophocle est vraiment le Racine de la Grèce, le tragique du Parthénon.
Dans Œdipe Roi, le problème de l'antique se pose
ŒDIPE AU TOMBEAU avec une clarté offensante : il faut répondre et se résoudre : on ne peut plus biaiser.
Le drame de Sophocle est un chef-d'œuvre ; mais il est plus que mort : il fait rire. Dieu sait si je l'admirais, enfant ; et Mounet-Sully aidant, j'y ai bien pleuré. La beauté, la voix, le geste de l'harmonieux tragédien y furent aussi pour quelque chose. A présent que j'ai le goût moins facile, mais certes non pas moindre le don des larmes, Œdipe Roi me semble moins un drame qu une gageure tragique, un défi à l'émotion.
Si elle naît, elle est la plus grossière et la plus ridicule du monde. On ne s'en croirait pas soi-même de 1 éprouver : on ne peut donc se sentir ému. Le style fait accepter la tragédie, et lui seul.
Que le grand Sophocle ait traité ce sujet, qu'il ait pu s y donner de bonne foi, je mesure l'abîme qui nous sépare de lui.
Œdipe Roi est une enquête sur un tas de crimes commis, à son insu, par l'enquêteur lui-même. Qu'estce pour nous qu'un crime dont on ne sait rien, et qu'on n a pas voulu ? Pas même un accident.
Tout ce qu'on peut reprocher à Œdipe est d'être le roi des imbéciles, et de pousser le mauvais goût jusqu'au forfait. D'après son propre récit, quand il épouse sa mère, il prend une femme qui est bien deux fois plus vieille que lui, et qui a, voici le cas ou jamais de le
REMARQUES dire, l'âge d'être sa mère. C'était bien la peine, en vérité, d'avoir étreint le sphinx et d'être devineur d'énigmes par métier et par vocation. Ce crime est réel ; mais il n'a jamais donné la peste à tout un pays : une telle union sans convenance n'engendre que la discorde à la maison ; et le gars de vingt-cinq ans est justement puni d avoir pris femme de cinquante. Toute l'intrigue est de la même venue. On ne peut rien concevoir de plus absurde ni de plus laid que cette histoire : l'enfant supposé et l'enfant abandonné ; le lacet de sa mère ; les pères qui ne sont pas les vrais, les vrais qui ne sont pas les pères ; le berger à qui l'on confie un secret d'Etat, et qu on envoie là-dessus garder ses vaches à la campagne, sans plus s'en soucier ; un roi qui se fait assommer à la porte de sa capitale, sans que personne en soit averti ; une reine veuve qui se remarie avec le premier venu, sur la foi d'un sphinx expirant ; une mère sur le retour qui épouse son fils et en a des enfants ; un oncle, candidat à la couronne, sans soupçons et sans envie ; des oracles dupeurs, des dieux pleins de fourbe et de mensonge . bref, un tissu d'absurdités. Si encore ce pauvre Œdipe avait pour sa mère une passion coupable !
Est-ce tout ? Il y a pis : la morale de cette légende exige que le malheureux héros ne puisse jamais échapper au sort maudit qui est le sien : quoi qu'il fasse et quoi qu'il veuille, il faut que le mal vienne par lui et qu il
ŒDIPE AU TOMBEAU entasse les crimes sur les crimes. Il n'est pour rien dans tout ce qui lui arrive.
Que nous importe un tel héros ? Que nous veut cet amas de hideuses équivoques, de contre-temps, de charades obscènes ? A quoi rime cette épouvantable facétie ? Conte à dormir debout ; histoire d'ogre pour effrayer les enfants. Si Œdipe n'a jamais voulu faire le mal, il est sans crimes. S'il a pris toutes les mesures de la prudence humaine pour n'être pas coupable, il est innocent. Il quitte Connthe, il renonce à un trône pour ne pas tuer le roi qu'il croit son père et de qui il n'est pas le fils : or, devant Thèbes, il tue un roi qu'il n'a jamais vu et qui le menace : pour nous, le père d'Œdipe est le roi de qui Œdipe se croit le fils, et celui-là seul : l'autre ne lui est rien du tout.
Œdipe ne fait même pas pitié, en cessant de faire horreur. On ne se rend pas un instant à ses misères : elles sont trop. Il faut qu il y aide lui-même ; et pour être aveugle selon l'oracle, il s'arrache les yeux. A la bonne heure : voilà un homme complaisant. Les devins sont bien tombés. D'ailleurs, toute la légende a une odeur cléricale : la grande leçon semble être d'abord qu'il faut obéir aux oracles, même si on ne les comprend pas, et ne pas déplaire aux sorciers, surtout quand ils sont grands prêtres : car, s'ils ne font pas le destin, ils l'interprètent : entre augures, la différence est infiniment
petite. Le destin, le destin ! on ne le connaîtrait pas sans leurs aimables distiques, où la toute-puissance des dieux rime si richement avec la niaiserie des mortels malheureux.
Cet Œdipe est le roi de la Gaffe, nom mystique de Thèbes en Béotie, et le plus mal levé des hommes : il part toujours du pied gauche ; il ne fait pas un pas, qu'il ne tombe des deux pattes dans le plat : les dieux ont semé toute leur vaisselle sous ses bottes : le meurtre, le parricide, l'inceste, et tous leurs fruits. Si Œdipe avait un peu de conscience, il plaiderait non coupable sur tous les points. 11 n'est pas criminel pour une obole. Mais il est sans conscience. Il n'est donc ni un héros tragique pour nous, ni même un homme.
Sa superbe et sa forfanterie ne le distinguent pas de ceux qui l'accusent et le condamnent. Ils sont tous d une violence, d'une brutalité, d'une emphase également détestables. Au palais comme au temple, on vit là dans un monde entièrement barbare. Les esclaves octogénaires malmenés à coups de poing, pris à la gorge, sont menacés de mort pour n'avoir pas parlé s'ils se taisent, et pour avoir parlé s'ils parlent. La barbarie des sentiments égale à celle des idées et des faits. Pas une voix ne s'élève pour Œdipe dans Thèbes, qui le même matin adorait en lui le roi des rois. Toute cette vie est enfantine et animale. L'accident est partout, la conscience nulle
ŒDIPE AU TOMBEAU part. Ce monde est pareil à la Papouasie, et à la cité des Pahouins. Des sorciers mènent les hommes. Les dieux sont des fétiches atroces qui chargent les hommes de crimes sans raison, pour le seul plaisir de les venger dans leurs victimes : ils ne les leur font commettre que pour se donner la joie de les punir une fois qu'ils ont été commis. Le fait règne absolument, aveugle et sauvage : il ne rencontre que des esclaves. Rien ne nous est plus étranger.
Sophocle y perd même sa finesse ordinaire. Au lieu d'envelopper les crimes d'Œdipe dans l'erreur qui les excuse, il en agite le tissu, il les étale : inceste, parricide, parricide, inceste, époux de ma mère, mari de ma sœur, fils de mes fils, père de ma grand'mère, tous et Œdipe le premier ne se lassent pas de rabâcher la litanie. Et pas un mot qui juge le destin ou qui s en prenne aux dieux. Non. Sophocle, comme le chœur, semble trouver toute cette histoire, sinon des plus communes, fort morale du moins, à coup sûr de bon exemple et de sage leçon.
Elle ne [nous enseigne rien, pas plus que la grimace et la malédiction d'une idole tartare. 11 n'y a de crime que dansja volonté. Notre fatalité est dans la conscience, et toute notre morale. Nos passions sont nos oracles ; nos actes et nos calculs, les dieux qui se vengent de nous. Notre pensée est notre pur témoin. Les sibylles, les
REMARQUES tarots bavards et les chaises parlantes de Delphes nous donnent à rire ; les caquets, de Dodone et la voix des chênes nous font hausser les épaules. Un dieu que nous méprisons, et qui ne nous vaut même pas, n'est pas un dieu pour nous. Notre connaissance de nous-mêmes est le seul Tirésias qui nous juge, pour nous aveugler ou nous absoudre. Nous n'avons que faire d'un destin sans yeux, sans âme et sans ombre de vertu humaine. En nous tombant sur la tête, ce fétiche barbare peut nous meutrir, mais non pas nous persuader. La foudre n'est pas tragique : elle n'est que meurtrière, maladroite et toujours importune. Le tragique est en nous. Enfin, notre fatalité est intérieure. Et jusque dans l'océan du hasard, c'est notre cœur qui porte son destin.
POÈME
Epris de tout amour, j'ai chanté la main de iamant Mais combien plus je chanterai avec ivresse La chaude vie que cette main explore ingénument Et le tendre trésor quelle caresse.
Plus encor, plus profond, plus suave et plus doux, C est la pensée d'amour que j'adore ; c'est vous. Celle qui anime les doigts dociles et curieux : Elle seule modèle et seule elle décore : Car l'amour est artiste et l'art est amoureux.
Avec folie, avec respect, plein de pleurs et de rire. Opulent d'un silence où retentit et passe L accord merveilleux d'une musique infinie. Je considère les espaces.
Je vois la force d'or qui anime le dieu. Et le dieu qui se réfléchit lui-même.
Qui se contemple et se sourit :
Tout vient de l'âme et tout retourne à elle.
REMARQUES Antienne
Chantant l'amour, j'ai chanté la main de l'amant : C'est la main de l'artiste que je voulais dire : Dans la sphère du feu, l'art est le firmament : Aux doigts tout est baiser, à l'âme tout est lyre.
Il ne s'agit toujours que du bel Apollon : L'amour est un poète en son plus pur délire ; Il mène les neuf sœurs, et ce cortège blond Enivré de soleil figure l'art lui-même :
Frappant les deux du rhythme et les temps du talon.
Il conduit le désir jusqu'à sa fin suprême :
L'art ne cherche que Dieu dont l'amour est l'emblème
Muses et voluptés ne forment qu'un seul chœur :
La vertu la plus haute est la vertu qui aime.
Et toute la beauté n'est qu'un reflet du cœur.
Mon entretien avec le Pape — Toile de fond — Athénien — Alsace, symbole de l'Occident — Keats et Baudelaire — Dupes — Poème
Caliban et ses poux — Grandeur de Molière — Pour
être Vrai — Sous le Signe de Cléopâtre — Poème
ACHEVÉ D'II^RIMER PAR L'IMPRIMERIE BELLENAND A FONTENAY- AUX -ROSES LE PREMIER MARS 1918
ANDRE SUARES
ÉDITIONS DELA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
CES BROCHURES QUI PARAITRONT A DES DATES IRRÉGULIÈRES, MAIS A RAISON D'UNE PAR MOIS ENVIRON SONT TIRÉES A UN EXEMPLAIRE SUR PAPIER] DEî HOLLANDE ET DEUX MILLE DEUX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER PUR FIL LAFUMA DE VOIRON
EXEMPLAIRE N» /