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ANDRÉ SUARÈS
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DÉCEMBRE 1917 Eglises — Sans voile — Paix allemande — Verlaine
GOOD MONSIEUR MELANCHOLY
Orl à Jaq. - Adieu, good monsieur Melancholy. (as you like it. III. 2.)
On a fait quelques fois de Shakspeare un bel esprit tranquille. Cette idée séduit les érudits, espèce qui ne comprend pas mieux ce qu'elle sait, souvent, que ce qu'elle ignore. Une de leurs plus chères manies consiste à tailler l'œuvre et la vie d'un grand homme en périodes. Les coupeurs d'œuvres et les tailleurs d'hommes y vont le plus volontiers par trois : trois vêtements, trois pièces : la culotte, le gilet et l'habit ; trois styles, trois époques. Trois leçons enfin, pour conclure. Et le sermon en trois points. D'Hermès trismégiste à l'églogue de Virgile, la trinité est bien puissante et plaît aux bien pensants. Rembrandt est ainsi en trois pièces ; et Beethoven, et Wagner. Shakspeare n'y échappe pas. Bon gré mal gré, contre les dates mêmes, ils font un paquet des comédies ; un second tas des tragédies ; et un autre encore des drames qui ne sont m comiques ni tragiques, puisqu'ils finissent bien : Cymbeline, Conte d'hiver et la Tempête. Le malheur est que Shakspeare n'a pas vécu en trois morceaux, selon la
règle. Il a mêlé les œuvres ; il en est qui l'ont occupé toute la vie, et qu'il a reprises. La plus sombre a suivi la plus heureuse ; et il y a, pour qui sait lire, autant de mélancolie dans la plus sereine que dans la plus douloureuse. A l'aurore de ce soleil, Roméo n'est pas moins désespéré que Macbeth au crépuscule. La différence n'est jamais un abîme de contrariété : elle n'est pas du créateur : elle n'est que des œuvres qu'il crée ; et il a bien trop de génie pour ne pas les créer selon elles autant que selon lui.
Parler d'un Shakspeare optimiste ? pourquoi pas de Michel Ange jovial, et de Dante guilleret ? Il n'est vrais optimistes que chez les Anciens. Et encore. Comme si un grand poète pouvait être optimiste. Comme si la définition de l'art, parmi nous, n était pas, d'abord, un rachat de la douleur, une rédemption de la pauvre vie.
11 faut bien que la vie soit perdue, pour la sauver. Rien de grand, rien de beau ne s'est fait que dans la sentiment de la douleur humaine, et de notre détresse. La passion en est le gage et la mesure.
Sophocle même est pessimiste, ayant fini par voir la loi du monde. A Colone, le glorieux vieillard, après sa longue et magnifique journée, conclut que le seul bonheur est de ne pas vivre ; et qu'à défaut, le mieux est de rhourir le plus tôt possible, après être né.
GOOD MONSIEUR MELANCHOLY
Dante tient en vain la certitude, le trésor de la vie éternelle et de l'éternel bonheur dans la raison parfaite, la parfaite justice et la parfaite intelligence : il déborde d'amère tristesse. Il unit partout la terre à l'enfer. Et quelle hâte de les quitter tous deux pour le paradis ! Que le trajet lui semble long, et la route dure ! Que le terme, si pioche dans la durée, est donc loin dans la peine ! Que de chagrins, que d'horribles contretemps, et tous ces coupants cailloux du péché sur le chemin !
§ Au fond, tout est là : aller en paradis.
Mais il faut créer le paradis, pour qu'on y aille : c'est bien le pis.
Quoi qu il semble, l'amour qui est la sphère parfaite de Dante est aussi le paradis de Shakspeare. Mais Dante croit à toute réalité comme un sculpteur. Shakspeare ne peut croire à aucune. Il anéantit les hommes dans leur espérance : car l'espérance est au cœur de toutes les passions. Il n'élève au-dessus de tout qu'une sublime illusion, aussi vaine et nécessaire que le ciel sensible. Il adore la nature avec une profonde compassion : il la sait condamnée, et du moins il lui assure la douceur et le salut du sourire. Dans Shakspeare, à la fin, le sourire est une prière à l'illusion.
§ La hauteur de Shakspeare est si exquise qu on ne pense plus à l'altitude. On ne fut jamais moins bon garçon. Lear et Richard III, Othello et Macbeth,
Antoine et Timon, César et Coriolan, Troïlus et Roméo, les rois, les reines, les puissances humaines et les amants se donnent la main et forment une ronde terrible. Hamlet, sur sa terrasse au bord de 1 eau, les regarde tourner et aller au gouffre en tournant. L'histoire ne diffère pas de la légende. Un homme et un empire, c'est fétu et fétu. La vie est un enfer où le crime même est fatal, et de néant.
Sortant de cette gêne, on veut que Shakspeare nous délivre avec lui et monte au ciel de la Tempête. Mais l'enfer est partout dans Shakspeare et tout y mène. Les passions en sont les grandes routes et le pavé. Cette espèce de damnation est la seule loi de l'effrayant hasard qui règle la danse de la vie humaine. La folie du monde est surtout que les hommes prétendent vaincre et résister à l'universelle et nécessaire défaite. Sous la forme d'une douce ivresse, ce délire règne encore dans les plus tendres comédies. Le crédit qu'on y prête à part soi distingue seul la comédie charmante et bleue de la rouge tragédie. On rêve les fées, et l'on touche les sorcières. Shakspeare est unique par là : ailleurs, la tragédie est toujours moins réelle que la comédie.
Dans les drames souverains de Shakspeare, où sa vision de l'univers se résume et se fixe, la folie domine presque seule : la sagesse est plus folle que tout le reste:
GOOD MONSIEUR MELANCHOLY tous les efïorts de l'homme sont vains, et ses résolutions inutiles ; sa prudence est un défi que les passions braven et accablent ; les grandes âmes sont plus roulées par leur fatalité intérieure que les feuilles par le vent d'automne : plus géants ils sont, et plus la volonté des héros paraît puérile : ils manient l'univers, mais un oracle absurde les met en déroute, un souffle de femme, un mouchoir ; les vertus ne sont pas moins infirmes que les crimes : Desdémone meurt avant lago et la fleur Ophélie avant le serpent, le sale roi félon. Tout est condamné, le bien comme le mal, le génie, la grandeur et même l'amour. Ces œuvres redoutables sont les dernières confidences de Shakspeare, les sommets de sa sa pensée, les miroirs de sa conscience infaillible. Il n'a pas le vertige sur la cime : de là il considère les temps et les espaces, tout clairvoyant et tout-puissant. 11 ne lui reste qu'à chercher le salut, où il est, dans un rêve enchanté et mélancolique. Car la mélancolie demeure parce qu'elle est le regard du rêve, après qu'il a visité la réalité.
A peine nés, nous crions d'être venus Sur cette scène des fous ( 1 ).
(I) Lear, IV, 6.
Pas un pas de plus : on peut pourrir ici.
Quoi, toujours ces pensers malades ? Il faut subir la vie
Pour y entrer comme pour en sortir.
Etre prêt, tout est /à (1).
Quelque planète malade règne sur nous (2).
Le corps de Tfiersite vaut celui d'Ajax Quand tous deux ont cessé de vivre (3).
Nous sommes tous des coquins, tous (4).
Rien de droit dans nos natures maudites. Rien de droit que la vilenie (5).
Alcibiade, que n es-tu un chien ?
Je pourrais t'aimer un peu, qui sait ? (6)
Le geôlier parle de la vie et de sa misère infinie.
Mais il y a le bourreau, eelui qui délivre, après tout :
Quelle charité, celle d'une corde de deux sous ! (7)
(1) Lear. V. 2.
(2) Conte d'hivir, II, I.
(3) Cymbeline. IV, 2.
(4) Hamut. III, 1.
(5) Timon. IV, 3.
(6) Timon. IV. 4.
(7) Cymbeline, V, 4.
GOOD MONSIEUR MELANCHOLY
La longue journée est faite : il est temps de dormir (1).
Mourir, aller on ne suit où ;
Gésir dans le néant froid et pourrir (2).
C est la conscience qui de nous tous fait des lâches (3).
— Soyez le bienvenu, ici.
— Non, ni moi ni personne. Tout est douleur, nuit et mort (4).
Dans cette navigation nocturne, sur cette mer sans boussole, la raison est folie. Celui qui a les yeux ouverts ne voit que l'abîme. L'allégresse n'est pas facile :
// était enclin à la tristesse, et le plus souvent
Sans savoir pour quoi (5).
Pour se consoler. Jaques, le cher jumeau de Shakspeare, chante quelques fois :
Souffle, souffle, ô vent d'hiver.
Tu n'es pas si méchant Que l'ingratitude de l'homme...
Toute amitié est feinte, tout amour pure folie (6).
(1) Mesure, III. I.
(2) Antoine, IV. 12.
(3) Hamlït. III. 1.
(4) Lear. V, fin.
(5) Cymbeune, I, 7.
(6) As You LiKE iT. II, 7. et m, i
Et certes, l'entendant fredonner de la sorte, le beau jeune homme qui ne sait rien, tout brillant d'espérance et d amour, peut bien tourner le dos à Jaques le Triste, et, le quittant, le saluer avec dépit :
Adieu, bon monsieur Melancholie (1).
La musique et l'amour sont la double passion des cœurs mélancoliques ; et l'une semble faite pour donner prétexte aux délicieuses consolations de l'autre.
L'amour est une ardente musique et qui agit. La musique est un amour qui rêve et se contemple.
Shakspeare et tous ceux qui parlent pour lui sont pleins d'amour et de musique. Il est obsédé par la mort ; il la voit partout, jusque dans les faux cheveux sur la tête d'une femme (2). Une ombre le hante : la brièveté de la vie. Il est l'ennemi du temps : Je déclare la guerre au temps, dit-il. En ce monde et dans l'autre, il n'aspire qu'à se survivre. Il veut être le vainqueur du temps.
La passion de l'amour et celle de l'amitié se confondent dans cette âme altérée de vivre et qui ne peut jamais croire à la vie. Il va jusqu'à ce mot sublima : il
(1) As YOU LIKE IT, II, 7, et III, 2.
(2) Sonnets, LXVIII. Œuvre de jeunesse, les Sonnels n'en ont 'pas moins été publiés en 1609, quand Shakspeare n'avait plus que sept ans i vivre.
GOOD MONSIEUR MELANCHOLY
laisse son ami lui prendre la femme qu'il aime et il lui dit :
A moi ton amour : à elle les joies de ton amour (1).
On ne peut pas être plus homme et plus femme à la fois.
Que de larmes dans l'amour : c'en est la source brûlante ; et la musique, la source embaumée, le doux délassement.
Je ne suis jamais gai quand j'entends une douce musique (2).
La musique a pouvoir de consolation et de rêve, et vraiment de résurrection (3). Elle accompagne du moins le songe heureux de la vie. S'il est un rêve de bonheur, c est un amour qui ressuscite.
Si la musique est le pain de l'amour, ah\ donnez-m'en
Donnez-m'en à l'excès, tant que n'en pouvant plus
Toute ma faim s'en aille, et qu'elle meure (4).
A la fin de tout, l'esprit tout-puissant de Shakspeare ne souhaite plus que musique, pour s'endormir dans les fleurs :
Je n'attends plus de vous, et c'est mon dernier ordre.
Qu'un peu de céleste musique (5).