I)SONNETS. XIX. XX
(2) Marchand de Venise, V, 1.
(3) Conte d'hiver, V, 3. Musique, réveillc-la t
(4) Soir des Rois, I, 1 .
(5)TEMPnT, V. 1.
Ah certes, il pouvait bien dire, à vingt ans ou trente ans, comme il entrait dans sa vie créatrice : Je sais deux sœurs : musique et douce poésie.
Les œuvres de Shakspeare, à toutes les époques, portent témoignage du même homme. Il n'a pas toujours eu le même âge, comme tout le monde. Encore a-t-il gardé une ardeur égale à la vie, et dans la même ardeur la même mélancolie sans borne. En toute occasion il passe de la fantaisie ailée à l'histoire dure, ce bloc du temps pétrifié ; et de l'histoire, qui est une fiction enchaînée, à la légende. Il ne peut s'arrêter longtemps à la peinture terrible de l'homme et du monde. Ce grand cœur perd le souffle ; il cherche un air plus pur. De la région effrayante qu'il quitte, il s'élève à la vue d'un monde racheté de l'horreur par le sourire et de la mort par le rêve : ce monde est celui d'un art assez puissant pour sauver l'amour.
Il n'y renie pourtant pas son vœu d'être vrai, son sentiment ni sa vision première. Tant qu'il reste réel. Conte d'Hiver est aussi atroce qu'Othello ; mais le rêve le délivre. J'admire dans ces œuvres un parti pris de chimère divine : les morts y ressuscitent : le cœur rêve toujours de résurrection. Cymbeline est plein de
GOOD MONSIEUR MELANCHOLY délire, comme le Roi Lear, et il y régnerait la même épouvante, si la paix du songe ne finissait pas par absoudre la tragédie. Et la Tempête serait l'empire du démon, la faillite à toute espérance, si un céleste génie n'enveloppait le démon même de sa grâce et de son pardon.
La merveilleuse jeunesse du poète ne perd jamais, peut-être, l'élan de ses vingt ans. Elle ne dépouille que le bonheur qu'elle y prend. Shakspeare est emporté par le feu que le cœur vivant met à vivre. La puissance de l'homme compte bien plus que sa joie. Où est la joie, pour cette âme souveraine ? La joie du soleil est pour les autres, et son feu est pour lui. Qu'il vole comme une flamme, qu'il pétille comme elle, Shakspeare n'en est pas moins clairvoyant : il n'est donc pas moins triste, dans le fond. Et même il est très sombre, au centre de la lumière.
Il semble impassible, d'abord ; il l'est aux yeux d'un auditoire commun, de la foule ordinaire sans réflexion et sans résonance. Il n'est pas souvent amer. A peine, SI l'on sent son ironie sans pareille qui ne s'exprime pas autrement qu'à la façon de l'ombre modelant les .objets éclairés. II n'est même pas cruel : la cruauté de l'esprit est un jugement.
Sa vision est sans merci, non pas qu'elle condamne m qu'elle absolve : elle admet au même titre tous les
objets et toutes les occurrences : ils sont ce qu'ils sont ; et comme ils sont, elle est. Shakspeare regarde et fait voir. Vous ne l'auriez pas vu, ce qu'il voit, ni ce fond sans espérance : voilà en quoi il est sans pitié.
Dans la plus ravissante de ses comédies, où tout est fée, il se peint sous les traits mêmes de la mélancolie. Il est alors l'Ariel de sa propre pensée : sire Jaques ne dort jamais : il fait toujours de la musique pour se consoler de la folie universelle et de sa propre folie. Jaques, Hamlet, Prospéro, Timon, c'est le même homme, comme la déchirante amertume de l'amour et la mélancolie sont la même passion : le tempérament seul diffère, ou l'humeur, ou la couleur du cheveu qui retient l'occasion : la parfaite mélancolie est l'amertume d'un cœur suave et tendre ; l'amertume corroslve est la mélancolie d'un cœur âpre, indigné et violent. On est Jaques à trente ans ; on peut être Timon à quarante.
S'il ne meurt pas dans l'action, l'éternel Hamlet, ayant pris son âge d'immortalité, il faut qu'il soit ce divin Prospéro, en qui tout s'ordonne et s'apaise, et qui, dépris de tout, abdique tout, hormis ses plus belles et plus libres pensées.
A la fin, Shakspeare n'a pas changé d'une ligne. Mais Ariel lui-même n'est plus que sa créature. Est-il un plus grand prodige ?
Il domine sur tout. Et il le sait.
GOOD MONSIEUR MELANCHOLY Il sait que le monde est un rêve ; et même qu'il est son rêve. Jamais l'esprit humain n'a été si haut.
Prospère parle comme Hamlet. je l'ai dit ; mais il ne combat plus ; il n'a plus rien à se prouver. Il est détaché de sa pensée. Rêve, tout est rêve : c'est le dernier mot du pessimiste. Timon croyait encore au monde, puisqu'il le maudit.
Nous sommes rêve et faits de rêve ;
Et nos petites vies sorit les îles du sommeil.
DROIT
Pour savoir ce qu'est une révolution, il faut voir à quel droit elle aboutit. Le droit est l'interprète de la puissance. Il la fixe dans ceux qui l'exercent et pour ceux qui y sont soumis. Il est la garantie des sujets, qu'il lèse toujours en quelque manière, et du souverain qu'il limite malgré lui. Moins la puissance, le droit est un chiffre qui ne signifie rien et n'a de sens en aucune langue. Il est terrible qu'on méconnaisse la force qui est la réalité du droit comme de tout le reste. Le droit n est pas un empire dans un empire. On ôte au droit toute sa vertu réelle, quand on le constitue un objet absolu, quand on l'adore comme une divinité abstraite : ce qu'on fait aujourd'hui. Sûr moyen de tout perdre : les idoles font les athées. L'homme n'est pas loin d'être rebelle, si on prétend l'asservir au culte d'une image. Il la tâte, il l'éprouve, il la brave ; il la renverse et ja brise enfin, pour s'assurer qu'elle n'est que du bois ou du fer, du plâtre et du vent.
Qu'est-ce qu'un ordre juridique, s'il ne s'appuie sur la puissance qu'il règle, et sur la force armée qui le soutient ? Je parle du monde tel qu'il est, et non tel qu'il sera peut-être. Il n'y a point de hasard dans l'aide cent fois séculaire que se prêtent partout le prêtre, l'hom-
DROIT
me d armes et l 'homme de loi . Le prêtre justifie le guerrier, qui protège le juge, il ne faut pas niaiser là-dessus, ou 1 on est pris au nid. Sans doute, il n'est pas bon de révéler au peuple simple le fond de la justice : il s'en croit la source et l'incorruptible témoin, quand il est la source et le courant de la force. Mais s'il faut un dieu moral aux bonnes gens, il ne sied pas que les augures et le sacré collège soient dupes des dogmes ni du rite. Qui enseignera les hommes avec fruit, si ceux qui enseignent ont le plus besom d'être enseignés?
La morale se fait, peu à peu ; le bien doit être un jour, et la justice aussi. Mais ils ne sont pas des dieux, et encore moins la cause fatale de l'ordre : ils en sont plutôt les effets ; ils ne viennent que de l'homme ; et SI l'homme renie la force, par là même ils sont reniés.
§ Cambacérès, Portalis et les autres juristes de I Empire ont achevé le droit de la Révolution. 'Ils n'ont pas créé une société nouvelle : ils lui ont donné l'aval et l'instrument authentique; ils l'ont fait vivre, en fondant la coutume du Nord avec la loi du Midi. Le droit romain d'ailleurs y domine, et de beaucoup : Qmbacérès, Portalis, noms tout latins. Portalis pourrait 'avoir vécu sous Dioclétien.
La société industrielle, née de la science au dernier siècle, n a pas permis à ce droit impérial de durer mille
ou deux mille ans, comme il aurait pu faire, et de régler les rapports des hommes pour un si long temps. Un mouvement d'une vitesse inouïe emporte les esprits et les mœurs : la science le détermine.
Aujourd'hui, tout est confondu. Le législateur introduit continuellement les cas singuliers et les causes d'espèces dans les textes de lois. Il en rompt le tissu en même temps qu'il le trame. La faute serait sans excuse, si l'on pouvait ne pas pécher. Mais le péché est ici de nature, et il est soustrait à la volonté.
Il n'y a donc plus que des textes contradictoires. Ils sont tous erronés, si la contradiction est la marque de l'erreur. Ils portent tous en eux des éléments contraires. Le droit, qui est de la force réglée par la raison, n est plus désormais du seul entendement, jusqu à ce qu'un nouvel ordre s'établisse. La jurisprudence est contrainte de tourner la loi, pour ne pas manquer trop gravement tantôt à la raison et tantôt à l'équité. Dans ces textes qui se contrarient, les principes eux-mêmes sont engagés à propos des espèces, et ils y sont fatalement compromis.
Un droit prétorien se crée peu à peu et s installe dans la pratique. Le juge fait la loi, parce que le législateur ne l'a pas faite. Et plaise au ciel que le juge ne la défasse pas, parce qu'il n'a pas la conscience assez haute pour la faire.
DROIT
Cette anarchie est à l'image du moment présent. Elle traduit en langue juridique l'universelle révolution qui s'accomplit sous nos yeux.
En tout, on s'attaque à la durée et à la permanence. Elles n'ont plus de sens pour la physique ni pour la philosophie : comment en auraient-elles pour la politique ? Quand tout est en dissolution, le continu est l'ennemi. La continuité des lois est la révélation de l'ordre.
Il faut en prendre son parti. On ne fait rien pour la société, parce qu'elle n'est plus ou n'est pas encore. On ne fait tout que pour le moment. Il est nécessaire d'appliquer la puissance de l'esprit aux moments, et à fonder un ordre des variations. Œuvre difficile. Elle exige des juristes une étendue et une sérénité qu'ils ont rarement. Avant tout, il convient de séparer la loi de la politique. Certes, la politique inspire la loi ; mais elle ne doit jamais la faire. La politique est l'abrégé des mœurs : elle les résume sous une forme plus ou moins vulgaire; mais ni elle ne les achève, ni elle ne les tempère.
Il conviendrait, d'abord, que les législateurs proposent des lois, et qu'une compagnie de juristes les fît. Un puissant Conseil d'Etat, soustrait aux marées et aux trocs de la politique, est l'organe le plus nécessaire dans le nouvel âge de la République.
Dans tous les ordres, la méthode de l'analyse est la bonne. Et même en politique, même dans le droit, il sied de chercher des intégrations patientes, au lieu de croire et de s'en tenir à quelque vain absolu.