MESSES
L'office des morts est d'une beauté accomplie. Mais il faut l'entendre dans la chapelle d'un cloître, ou dans une église obscure, appuyé au pilier d'une nef ténébreuse, et plutôt qu'en été un triste jour de novembre, sous la voûte gothique ou sous le toit roman. Tout est perdu, SI l'on est dans l'église pour son compte, au grand jour clair, au feu cruel et blanc de sa propre douleur.
Plus les religions sont anciennes, plus les cultes semblent étranges à un esprit non prévenu. Ils jouent la gravité ; et on dirait que la gravité n'y est plus : les rites sont vides. La foi seule en dérobe l'énorme ridicule. Il faut y croire, pour n'en pas être choqué. Les pratiques ont un air de mascarade. Les cérémonies paraissent tenir de la sorcellerie et du ballet.
Les religions, qui se vantent le plus d'être vraies, ne sont pas moins païennes que les autres. Tout rite est païen. Les évolutions du clergé, les gestes, les changements de chasubles et d'étoles, de bonnets et de mitres, l'encens, les clochettes, où suis-je donc et qu estce que je vois ? Les frères Arvales, les mages d Ecbatane, les prêtres de Fô, ceux du Christ ou de Mithra ? Quand on voudrait l'oublier, toutes les religions sont pareilles et se tiennent par les pratiques.
§ Dans un temple juif, on ne sait plus du tout à quoi l'on assiste. Dieu est absent, même en effigie. Rien ne reste que la pratique. Le culte s'étale avec l'effronterie d'une vieille habitude : la familiarité est telle qu'elle ne ménage plus rien, pas même une ombre de politesse et de courtoisie. Il semble pourtant qu'à Dieu surtout l'on doit un peu de révérence.
L'office est d'une longueur, d'une laideur et d un ennui sans mesure. Il se fait en hébreu, que personne n'entend, ou du moins pas un fidèle sur mille. Les rabbms, absurde parti pris, sont habillés en prêtres, catholiques, et ils ont une toque de juge sur la tête, qu'ils gardent, au lieu de se découvrir pour faire honneur au ciel et à l'oraison. Cette mode est à rebours de tout bon sens. Il faut être poli avec Dieu, comme avec les hommes, à la mode du pays.
Les chants sont mous et rauques : ils rappellent l'Orient barbare et les plus fades effusions de l'opéra galant.
L'assemblée surtout fait penser à une confrérie de maniaques, à une Bourse de fous, liés sur leurs bancs. Pour prier, ces gens-là se mettent une serviette sur le dos et s'enfoncent le chapeau sur la nuque. On dirait des dîneurs débraillés qui se fourrent le linge de la maison sur les épaules, pour servir de table oraculaire à M. Jourdain, sans doute, et au marna mouchi.