‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 56 sur 75 · MESSES · texte numérisé non relu

MESSES

Quelques-uns portent collés au front et sur les mains des phylactères en cuir brun, qui provoquent le dégoût, pareils à des chancres carrés ou à des talismans absurdes : le haut de forme là-dessus est d'une bouffonnerie sans nom : le turban, le chapeau chinois, n'importe quoi ferait moins scandale qu'une telle coiffure. J'ai honte pour la prière, qu'on puisse prier ainsi.

Il y a bien pis encore. Sans ordre, sans rythme, sans la moindre discrétion, tous ensemble ils marmonnent sourdement ; et soudain, ce bourdonnement est déchiré par des appels discords et des clameurs nasales. Ces fidèles se mettent à barrir, et l'oraison trotte. Ils n'en finissent pas, et on les croirait pressés d'en finir. Manquer de goût à ce point, c'est manquer de dignité : le goût est une façon de respect, respect de soi, respect des autres. La vénération est ce qui manque le plus dans ces murs consacrés au Seigneur.

Entre ces malheureux fidèles, il règne une affreuse familiarité. Pourquoi la familiarité est-elle, si souvent, une école de bassesse ? Assis dans leurs fauteuils, ils causent, ils se font des signes, ils rient, ils toussent, ils crachent, ils se mouchent. J'en ai vu empalant du pouce leur rouge narine. Une commune frénésie les saisit parfois : ils se lèvent, et ils se dandinent tous ensemble, pendulant d'arrière en avant, et d'avant eti arrière, comme des magots. Ou bien, du poing ils

se frappent la poitrine. Ah ! qu'ils en fassent jaillir leur cœur, au lieu de l'y enterrer par leurs maléfices. Spectacle à donner le frisson : cette assemblée est celle des sépulcres en redingote, sépulcres non pas même blanchis.

Je le note en passant : la diversité des accents ajoute beaucoup à la cacophonie. S'ils prient tous en hébreu, l'hébreu dans leurs bouches sonne trois ou quatre langues différentes : celui des Italiens n'est pas du tout celui des Anglais, ni celui des Russes l'hébreu des Allemands. La religion est unique; les peuples sont plusieurs, elle les assemble sans les confondre. Parce qu'on ne sait pas distinguer, on dit le contraire, et non sans bonne foi.

§ A l'église, certes, tout est plus décent. Et 'même, l'église est une école de suprême convenance. Bien plus que la Cour, l'église a fait l'ancienne politesse. On s'en aperçoit encore. Un prêtre grossier est presque un mauvais prêtre. Les cloîtres ont appris au monde la grandeur et la courtoisie du silence.

Dans ce culte, tout a du style. Un ordre admirable règle toute la cérémonie. Une pensée savante domine ce chef-d'œuvre, la liturgie. Rien n'est au hasard. La discipline ennoblit les gestes : en les contenant, elle enrichit, elle élève les mouvements du cœur. On passe même sur le bruit offensant de l'argent dans les bourses.

Mais tout déjà sent l'artifice. Si l'on n'y a foi d'abor3,

lyfESSES

il n'est pas facile de croire à ce qu'on voit. Le sérieux y est, et l'on doute soi-même si on le garde. Les chasubles, les doigts levés ou joints, les pas, les génuflexions, on pense à une cérémonie bouddhique, et l'on cherche en quoi elle ne l'est pas, ou chrétienne plus que l'autre. Tout l'Orient a passé par là, et par Jérusalem non seulement lEgypte et la Chaldée, mais la Perse et qui sait même la Chine.

Rien n'est plus beau que le Bréviaire, à la condition de le prendre pour un poème. Je consens de tout mon cœur à l'Office des Morts : j'y trouve une beauté sublime, si je ne suis pas forcé d'y croire. Mais si l'on m'y contraint ou m'y invite, je n'en vois plus que le vide, et je souffre du spectacle, comme si à la récitation du plus beau drame, une voix répétait continuellement : N'oublie pas que tout ceci est une feinte, que tout est toile peinte, et qu'il n'y a rien là-dessous ni femmes ni hommes, rien que des acteurs ; et chacun dans son rôle.

Quand une religion donne l'idée du théâtre, elle s'en va. Quand le spectacle donne l'idée d'une religion, une grande époque de 1 art s annonce.

ARISTOPHANE

Je veux dire un mot d'Aristophane, à cause de la passion que j'ai toujours eue pour lui. Il est le plus grand poète de l'antiquité, avec Pindare et Eschyle. Mais Pindare ne peut plus être compris, sinon de quelques artistes. Je vois dans Pindare la frise du Parthénon lyrique : le bas relief de l'ode se déroule de métope en métope, par strophes et antistrophes. Je le montrai jadis à tel de nos poètes, qui en est parti pour ses magnifiques odes. Les miennes y sont moins fidèles : ma plastique est plus musicale.

Aristophane et Pétrone, les esprits les plus originaux entre tous les Anciens, l'un chez les Grecs, l'autre en terre latine. Ils donnent la plus haute ou plus forte idée de la cité païenne : elle est au flanc du Parnasse, avec Aristophane ; entre Alexandrie et le Capitole, avec Pétrone : un temple d'une harmonie irrésistible, chez l'Athénien ; chez le Romain, un quartier de capitale formidable, où roule un fleuve énorme, gros de limon et chaud de poésie.

Pensant à ces siècles révolus, comme on va, dans un musée, d'un buste à un autre, Pindare est le plus grec, Eschyle de beaucoup le plus grand ; et le plus parfait, Sophocle. De tous les Anciens, Platon est l'écrivain le

ARISTOPHANE plus profond et le plus exquis ; Sénèque le plus spirituel, et non sans génie, étant aussi le tragique. Mais Aristophane est le plus poète, et d'une originalité si rare que Socrate seul est aussi neuf et surprenant que lui.

Moins quelques vases grecs et quelques figurines de Tanagra, la poésie d'Aristophane serait une énigme, il y a pourtant eu des hommes et des femmes assez vifs, assez libres, assez doués d'élégance et d'esprit pour lui servir de modèles, sinon lui faire un public digne de lui.

Que cette société est aisée. Qu'elle est peu pédante. Les plus illustres patriciens dînent avec des acteurs et des mimes. Les maîtres de l'Etat et les plus sages philosophes mangent 1 olive, et vident une coupe avec les beaux jeunes gens : ils les instruisent et les écoutent : car la jeunesse, quand elle est belle, est aussi un enseignement. Toute nudité est comprise, ici. L'esprit fait l'union : jamais il ne divise. La beauté des corps bannit la laideur morale. La volupté fait sourire : elle n'est pas grossière, n'étant pas diffamée : on ne prend pas la peine de la bénir ; on n'a pas la folie de la maudire.

Une société n'est libre à ce point que si les femmes n en sont pas. Elles seules font les classes. Elles séparent les hommes par les passions, et par la crainte terrible de confondre les rangs en mêlant les races. Entre hommes

et surtout à Athènes, tout est réglé par l'esprit. Au Banquet de Platon, la société est celle du génie.

Aristophane a été élevé aux champs. Son père devait être un petit propriétaire de campagne. Il aime et il connaît la prairie, les fleurs, les cultures. La nature est présente chez lui : par là, plus près de nous que les autres Anciens. On voit le ciel dans ses vers, les arbres et les eaux, le soleil et la mer.

Son nom veut dire : celui qui révèle l'aristie. Aristophane est un symbole : mille ans de plus et on 1 eût pris pour un héros de légende. Admirable leçon où je ne vois aucune ironie : Aristophane, le plus pur, le plus vif des aristocrates, n'est sans doute pas Athénien de vieille race. Une tradition veut qu'il fût d'origine étrangère ; le droit de cité n'aurait d'abord été conféré qu à son père, ou seulement à lui. Pourquoi s'en étonner ? Deux ordres d'hommes sont passionnés pour leur ville : les plus vieux patriciens, et ceux que j'appelle les patriciens a se et per se, de soi et par soi, les ancêtres et les néophytes, ceux qui sont nés de la ville et ceux qui sont nçs pour elle : ceux qu'elle a formés dans le temps et ceux qu'elle forme pour l'aimer. La nature aussi peut avoir ses choix.

§ Aristophane est le plus jeune des poètes : en lui pétille, danse, rit et bondit la poésie des corps heureux et des esprits libres. Ses pièces sont à peine des comédies r

ARISTOPHANE

mais plutôt les fantaisies du rire, et des farces sublimes.

Tout lui est objet de raillerie. Sa dérision n'est jamais amère. On ne pourrait lui trouver une goutte de bile. Rien n'altère ses roses. Il est divin par la beauté du rire : dans les éclats les plus outrés, il ne fait pas une grimace.

11 ne respecte rien ; mais, à mon sens, il est sans outrage. Il emporte sur ses ailes ceux qu'il insulte le plus ; les victimes, qu'il écorche vives, volent avec lui. Le peuple d'Athènes devait l'entendre ainsi, puisqu'il 1 a laissé bafouer ses idoles. Il est le seul bouffon qui ne joue jamais de la laideur pour faire rire. Tous les autres Tnboulets ont figure de pendu ou d'hypocrite, ou du patient qui crève de mal au ventre. Swift est affreux. Aristophane est toujours pareil à un merveilleux jeune homme, ivre de vin léger, qui danse tout nu, en chantant des vers plus beaux encore que les membres charmants et l'harmonie de l'admirable corps qu'il montre, et que ses gestes scandent.

S il plonge tout dans la joie des beaux corps, ou s'il élève les corps à la félicité de l'esprit, je ne sais. Tantôt 1 un, tantôt l'autre. L'accord est fait en lui. Il ne prend rien au sérieux, si ce n'est l'enthousiasme du poète pour les belles idées et les belles formes. Le fait est que ses saillies les plus impudiques et même ses saletés ne sont jamais vulgaires. Pétrone parfois dégoûte. Rabelais

REMARQUES est souvent grossier : Aristophane ne l'est pas ; et pourtant, lui aussi, il passe du côté face, qui peut n'être pas répugnant, au côté pile, qui doit toujours répugner. C'est qu'il vole : même en s accroupissant, il a des ailes.

§ Ce pur esprit ne conçoit pas que l'homme ni la cité puissent jamais aller au delà de ce qui la contenté lui-même et qui l'enchante. Il a raison : Aristophane, du moins, n'a pas tort pour Aristophane. Si tous les Athéniens étaient comme lui, Athènes serait l'Olympe dans la douce ivresse d'Hébé.

Telle est l'origine de son mépris pour tout changement ; le sentiment de sa propre perfection lui donne le regret du passé qui l'a produite et la défiance de tout progrès : le bien n'est pas à venir pour un esprit parfait.

De là, sa raillerie éternelle, ses flèches étincelantes, ses essaims d'aiguillons contre la philosophie, contre la science, contre le peuple, contre les démocrates, contre les femmes nouvelles, contre tout enfin. Il réclame l'ancien ordre et les anciennes lois. Il rêve de l'ancien siècle, celui qui l'a formé, qui est le sien. Ce qu'il veut n est au fond que l'âge grec sans mélange, où le corps et l'esprit font un équilibre heureux dans l'heureuse harmonie.

Aristophane ignore son propre secret et celui de son

ARISTOPHANE rire : c'est que le cœur n'y est pour rien. Voilà d'où vient la pleine liberté.

Partout où le cœur entre, il fait naître la tendresse et la mélancolie : être mélancolique c'est d'abord être tendre.

Seul, le rire de Rabelais est libre comme celui d'Aristophane. Là aussi, le cœur n'y est pas. On ne rit de bon cœur que si on lui donne congé.

^ Tout est corps et raison dans le bon rire, à l'antique : l'esprit se gausse de la vie et de lui-même, sans aller plus loin que le moment. Il est sans réflexion. Si les peuples osaient, ils auraient un proverbe commun : " On ne riait bien qu'autrefois. >

§ Aristophane parle pour Athènes comme Molière pour la France ; mais dans un tout autre sens.

Shalcspeare et Molière, Stendhal et Flaubert. Dostoïwslci et Tolstoï sont créateurs d'hommes et modeleurs de caractères. Il n'en est pas ainsi d'Aristophane. Les figures qu'il anime ont beau être athéniennes : elles ont moms la vie d'Athènes que celle du poète : elles sont à sa ressemblance plus qu'à celle des Athéniens, et avant tout les images de son esprit. En quoi Aristophane est de la même famille que Rabelais et Cervantes.

Jamais homme n'a eu plus d'esprit, si ce n'est Montaigne. Dans Aristophane, l'esprit est le maître de la scène ; et toutes les sortes d'esprit, depuis l'énorme

REMARQUES dérision jusqu'à la plus subtile ironie. L'esprit règne, tantôt le cousin d'Ariel et tantôt l'impudent Crépitas, toujours roi. L'esprit se joue de tout, et même de ce qu'Aristophane croit le plus solidement ou qu'il aime le plus et qu'il défend. Le bonheur de l'esprit est dans ce poète, et n'a jamais été qu'en lui, peut-être. Comme l'Esprit était porté sur les eaux, l'esprit d'Aristophane flotte au-dessus d'Athènes, de la politique, des hommes et de la vie. Qu'il prenne la paix ou la guerre, la religion, la morale, la gloire, les idées, il s'amuse de tout ce qu'il touche. Il ne parodie pas, il décante la vie humaine : il tire de tout ce qui constitue la cité des hommes l'essence spirituelle ; et cet esprit, qui est un éther, évapore une folle ivresse. La poésie d'Aristophane est une danse d'un rythme si vif, si joyeux et si hardi qu'elle emporte toute réflexion. La morale enfin n'est plus qu'un jeu. Cette œuvre est sublime d'être heureuse : c'est la seule à qui le simple bonheur donne une espèce de sublimité.

§ Comme il arrive si souvent, il se sert contre la Hberté des armes que la liberté lui prodigue. On ne peut concevoir Aristophane que dans l'exquise anarchie d'Athènes : une anarchie entre des pairs, pour l'ordinaire pareille à une petite fièvre, élégante et modérée, beaucoup plus en propos qu'en actions violentes ; toutefois, les paroles ont fini par passer dans les faits. Il

ARISTOPHANE

est lui-même anarchiste accompli au nom de tous les principes sacrés, qu'il prétend défendre : la religion, les mœurs, l'autorité, la pureté de la race, et le droit supérieur des aristocrates dans l'Etat. Au fond, il rêve d'Athènes en sa grandeur parfaite : il en place la cause et le point d'excellence dans le passé. Il est pour Périclès sous Cléon ; et sous Périclès, il eût été pour Solon. Là encore, ce fils d'étranger est le plus athénien des hommes. Toute nouveauté séduit les Athéniens ; mais ils gardent l'amour et le regret de tout ce qu'ils ont détruit dans la moindre des révolutions. Il n'est changement qui ne les tente, et ils détestent le changement. Ils/ sont religieux et puérils. Les plus hommes par l'esprit, dans le caractère et la conduite ils ont toujours de l'enfant. Ils veulent et ne veulent point. Leur volonté est dans l'essai : elle tombe dans l'effort et même dans la réussite. Leur préférence va presque toujours aux biens qu'ils n'ont pas su conserver. Pleins de justice pour ce qui n'est plus, ils ne sont jamais justes pour le présent. Ils ne vivent que pour ce qui doit être ; et tandis qu'ils sont encore, on dirait que toute la dignité de la vie consiste seulement à avoir été. Ainsi, les enfants bien nés, tout en aspirant à la liberté de l'âge mûr, ne conçoivent rien d'égal à la beauté de la maison où ils grandissent et à l'excellence des parents qui les ont formés.

§ Aristophane, après tout, n'est pas si moral qu'il s'imagine ou feint de l'être. Est-il tant contre l'amour des beaux jeunes gens ? Il n'en veut qu'aux amants politiques de la faction contraire, Alcibiade, Socrate et Agathon. Il est trop poète et trop attique pour chercher la vertu où elle n'est pas : il ne faut pas demander à un Grec pieux plus de scrupules qu'à Jupiter causant avec Ganymède. Les philosophes même sont de parti, là-dessus : peut-être, dans le Banquet, Platon a-t-il voulu venger Socrate des Nuées ?

Est-il bon, cet Aristophane ? est-il méchant ? Ni l'un m l'autre, en vérité. Il est innocent, et tel que les enfants. Il tire tout à soi, pour s'en amuser. Il est égoïste et ravissant, comme un temple au soleil : il se dore ; il ne pense pas aux buissons qu'il étouffe de son ombre. Il est juste comme la nature : il est donc d'une admirable iniquité. Il sent toujours son intérêt en esprit, et il n'en sert pas d'autre. La bonne doctrine, en toute chose, est celle qui le satisfait. Telle est la justice antique. Aristophane est juste avec l'ordre de ses préférences, juste avec la vieille Athènes, juste avec ses habitudes et ses préjugés.

Heureux et fol enfant ! Ce qu'il appelle les Nuées n'étaient rien de moins que l'une des deux assises, où porte tout le monde à venir : la base inébranlable de la science et de la raison. Socrate est le premier Descartes.

ARISTOPHANE

On est l'homme le plus spirituel de la terre, et l'on tourne en ridicule le plus grand esprit de son temps.

En leur qualité de déesses et d'immortelles, les Nuées doivent bien rire des lourds partisans qui s'en font une arme, aujourd'hui. Elles crèveraient en orage de moquerie sur ces vaines citrouilles, si elles en pouvaient entendre les invocations ; mais elles sont trop haut et trop loin : elles n'aspirent pas à descendre. Les citrouilles politiques, deux mille ans après Aristophane, distillent toujours la ciguë pour Socrate ; mais l'excès d esprit y a peu de part, je le crains.

§ Ce grand rieur d'Aristophane ne veut pas rire de tout : et il rit. Son indignation même est une liqueur qui fait la fusée en pétillant. Il n a rien des vins lourds, qui sentent le bouc et la résine, qu'on boit dans son pays. Aristophane est tout digne de l'or riant et vaporeux qu'on récolte sur la Montagne de Reims.

Je n'imagine pas d esprit plus capable de tout détruire. Il ne connaît que le monde de sa fantaisie. Et le monde est sa fantaisie. Il y transpose tout, parce que l'ivresse spirituelle est sa nature même, sa méthode et son lieu. Il se montre ainsi fait dans Platon comme dans ses comédies : il est d'une incomparable élégance.

Dans Aristophane, il y a la plus petite moitié de Shakspeare. Si Ion peut dire, Aristophane est à Shak-

speare ce que l'antique est au moderne. L'enivrement de son rire est une volupté. De là, que l'image voluptueuse est partout dans son œuvre. Les grâces amoureuses ne sont jamais comiques dans l'art moderne : parce que le cœur n'est pas absent de notre amour, au moins chez les poètes. Dans Pétrone, la volupté est terriblement charnelle ; dans Aristophane, elle est presque un jeu d'esprit. De l'un à l'autre, on sent la même différence qu'entre les nourritures d'Athènes et de Rome : au Banquet de Platon, d'admirables convives boivent un peu de vin, en mangeant quelques olives et un fromage de chèvre. Chez Trimalcion, le festin monstrueux exige un nombre infini de plats et de services : l'Europe, l'Afrique et l'Asie travaillent ensemble à fournir cette obscène table de viandes, de gibiers, d'épices et de poissons ; et quand une bête est servie tout entière, elle est farcie d'autres bêtes, elles-mêmes gonflées d'apprêts, d'appétits et de toutes venaisons.

La félicité spirituelle a été possible : voilà ce que je trouve dans Aristophane. Un tel bonheur, oîi le sentiment n'entre pas, et qu'on peut à peine concevoir depuis que l'homme a du cœur et qu'il vit dans le tragique, est sans doute le paradis du monde adolescent. Avec l'amour et la conscience, il n'est plus possible. Ce qui nous ravit le plus à nous-mêmes et nous projette à l'infini corrompt notre joie et nous en déracine. La

ARISTOPHANE

perfection de l'enfant, ou si l'on veut du jeune homme c'est l'mtelligence qui rit.

Par la perfection et la plénitude, Aristophane reste plus vivant et plus près de nous que les autres Anciens. La tragique de l'antiquité se perd tous les jours. Il est faux pour nous, puisqu'il est extérieur à nous-mêmes. Les sentiments nous séparent plus des siècles passés que les mœurs, les lois et les coutumes. La fatalité des Anciens nous semble vaine ou absurde. Notre fatalité, à nous, est dans nos cœurs.

Aristophane, sans cœur et tout esprit, nous livre un monde achevé ; il nous révèle un bonheur dont nous avons parfois l'idée, mais dont, sans lui, nous n'aurions pas la preuve : notre ciel a vu cette Atlantide : elle survit à la submersion dans la comédie d'Aristophane. 11 n'y a rien de parfait comme lui. C'est le plus beau génie de l'antiquité.

POÈME

0 toi, toi que j'aimai, t'ai- je perdu ? Est-ce toi, Bien-Aimé, qui m'as quittée ? Me voici pleurante et pour jamais.

Pour jamais je ne suis qu'Adieu.

Adieu à tout, adieu donc à toute heure. Hélas, hélas, c'est sur moi seule que je pleure.

Je suis l'oiseau sanglot

A jamais enfermé dedans mon âme :

0 la pauvre hirondelle qui n'ira plus sur l'eau,

0 la meurtrie plus qu'une femme.

On m'a coupé le ciel ; on m'a coupé les ailes :

Je suis la solitaire abattue contre terre

Qui dans les chaînes rêve de la mer

Et ne piquera plus le blé neigeux des flots.

Puisque vous souriez de ce cruel sourire.

Ah I Bien-Aimé, je vous souris pourtant ;

Et puisqu'enfin mon cœur est déchiré.

Que je meure ou que je vive, c'est pour te suivre

Ou souffrir éternellement.

Mon entretien avec le Pape — Toile de fond — Athénien — Alsace, symbole de l'Occident — Keats et Baudelaire — ■ Dupes — Poème

Caliban et ses poux — Grandeur de Molière — Pour être Vrai — Sous le Signe de Cléopâtre — Poème

Giliban — Opus francigenum — Etalon — Grâce

— Œdipe au tombeau — ■ Poème

ACHEVE D'IMPRIMER PAR L'IMPRIMERIE BELLENAND A FONTENAY- AUX -ROSES LE QUINZE AVRIL 1918

ANDRÉ SUARÈS

ÉDITIONS DR LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CES BROCHURES QUI PARAITRONT A DES DATES IRRÉGULIÈRES. MAIS A RAISON D'UNE PAR MOIS ENVIRON SONT TIRÉES A UN EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE HOLLANDE ET DEUX MILLE DEUX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER PUR FIL LAFUMA DE VOIRON.

EXEMPLAIRE N" , j 2 ()

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION, RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS, Y COMPRIS LA RUSSIE.

ANDRÉ SUARES

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NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Suave Mari Magno — Goethe le Grand — Voix et

Sourire — Essai sur le Clown — Bonheur — Pensées

du D' William Makepeace Bruce — Marc Antoine —

Poème

Se contredire — Grande poésie — Nuance — Forces

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Poème

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