CALIBAN
Sur un signe de Caliban, les ministres et leurs femmes huent les captifs. Ils crient tous ensemble : Nous le tenons ! Nous le tenons ! Prospéro est esclave ! Prospéro est ton serf, Caliban ! La Kolontaï, au comble de la fureur, se jette en avant sur Prospéro, les griffes tendues, grinçant des dents, pour le découdre, et pour le mordre. Comme il est bien trop haut pour elle, tassée sur ses pattes, elle vise le sexe de la Majesté, dans une convoitise forcenée et une hideuse envie de la haine. Un geste impérial de Caliban rétablit le silence. Les huées cessent ; et Caliban, lançant un jet de salive vers Prospéro, peut enfin lui parler. Près de lui, la Balabanova. une affreuse juive, qui a trahi, pour le compte des Allemands, tous les pays où elle a gîté, compulse des paperasses, et hurle de temps en temps un texte sacré de Marx. Elle a les mains noires de crasse ; sa peau est d'une saleté fétide ; toutes ses dents sont gâtées, et l'on ne sait si elle a ses ongles dans la bouche, ou ses chicots au bout des doigts. Elle est grasse et fessue. Sa tignasse grise et rousse frise sur une tête de brebis macérée dans une eau de goudron.
(1) Voir Remarquïs VII et VIII.
Caliban
Nous les tenons, ces rois sans couronne, ces sorciers maudits, ces princes ! Je te tiens. Prospère. lis te l'ont dit : tu es mon esclave, désormais. Je ne te lâcherai pas.
Tu es mon serf, le serf de Caliban. Tu souris ?
ProspÉro
Est-ce à moi que tu parles ? est-ce moi que tu oses tutoyer ? Garde les distances, si tu veux que je te réponde. Nous n'en sommes pas à tu et à toi.
Il n'y a qu'un maître, ici, et tu le sais.
Balabanova Tuez-le, tuez-le ! Tue, peuple, tue, tue, tue !
Caliban
Nous ne te craignons plus : tu n'as plus de laboratoire, plus de cornues, plus de tubes : tu n'es donc plus savant.
Ni gardes, ni soldats, ni poisons pour t'obéir et voler dans les airs à ta guise : tu n'es donc plus puissant.
La science est avec nous, la force aussi et la morale.
Je te l'avais bien dit, et que Caliban aurait son jour.
C A L I B A N Prospéro
Si je ne t'avais appris à penser, tu ne l'aurais pas su. Et SI je ne t'eusse appris à parler, tu ne saurais même pas le dire :
Tu me crains, brute, quoi que tu te vantes du contraire, et me craindras toujours. Je te ferai bientôt voir jusqu où tu dois me craindre.
Je suis dans les liens ; mais l'hôte de la niche, qui tire à jamais sur la chaîne, chien de boucher et d'abattoir, c est toi.
Caliban
0, je vous, je te ferai couper en petits morceaux, mon maître.
Prospéro
Oui, ton maître. Et le plus petit de mes morceaux aura raison de toute ta puissance. Ton maître, oui, même SI tu mords. Tel que tu es, tu ne peux te nourrir de moi. Et le plus menu de mes os t'étoufïera.
Balabanova
Tu laisses insulter le peuple ? Qu'attends-tu, Caliban ?
Peuple, fais comme moi : ne te lave jamais, que dans le sang.
Caliban
0, je n'ai pu violer ta fille avant son mariage : tu m'en as empêché avec tes sorcelleries, lâche Prospère. Mais son prince est mort, son bel amant parfumé, sa belle langue dorée. On la recherche, ta charmante ; et demain, je te la violerai dix mille fois avec toute ma garde : jusqu'à la garde.
Prospéro
Ce ne sera plus elle, et même pas son ombre. Dans la bauge, est-ce qu'une fleur est une fleur. Quand tu te couches sur elle pour cuver ton vin ? Apprends d'abord à boire, dogue allemand.
Caliban
Si je la viole avec ma garde, elle criera, ta fleur. Et nous verrons s'il en restera rien. Dix mille fois ! Nous te pencherons sur elle, et tu sauras comment nous cultivons la rose.
Je lui ferai pleurer tout son sang : c'est ce que mon amour désire.
Balabanova
Prolétaires, plus de puceaux, plus de pucelles. Mort à Jeanne d'Arc ! c'est la mule du pape.
C A L I B A N Je suis la contre-pucelle : prenez exemple sur moi. Hommes, n'oubliez pas les femmes de tous les pays : Unissons-nous, prolétaires, unissez-vous !
Caliban
Tais-toi, Balabanova, ma fille. En vérité, tu parles trop mal le russe : ta voix pond l'œul du mot au nid de tes narines, et tu as une pelure d'oignon au fond du nez.
Mais nous aimons ton génie, ma mie, et ton nom musical m'amuse : Balaba, babala, Balabanova, balalaïka, tu es la mandoline de la révolution.
Prends patience, ma guitare de suif : cette nuit, on te grattera.
Balabanova
Non, non, je crève si je garde le silence. Et d'ailleurs l'esprit m'anime, et ce peuple veut être instruit.
Plus d'imagination ! la science ! la science !
Prolétaires de toutes les nations, attention !
L'industrialisation de la production nous fait une obligation sine qua non de l'étatisation de toutes les fonctions et de la restriction de la population : jusqu'à ce que la réalisation de la révolution, avec la stabilisation de la production aux justes proportions de la consommation, rende inutile la coopération. Pas d'objection, pas d'objections, pas d'objections !
Caliban, riant
Bon, bon, bon, bon, bon ! Sine qua non, et sans canon. Hon !
Les ministres et la garde
Bon, bon, bon, bon, bon ! vive le rond de saucisson, ton, ton !
Caliban, dm et grave
Assez, vous ! Et toi, assez, Balabanova ! Ferme ton four, et mets-y une croûte de silence à cuire. Tu as tort de me braver, Prospéro.
ProspÉro Qui braverai-je, Caliban, si ce n'est toi ?
Caliban
Je suis plus fort que tu ne crois. Tu avais tes fées et tes génies : j'ai, moi, toute la matière ; j'ai mes savants et Balabanova ; j'ai le nombre et tout ce qui vit. Je suis matière.
Tu faisais prendre le vol à ton maudit Ariel, ce rougegorge de l'âme : moi, je déchaîne les légions infinies de mes bacilles, de ma vermine et de mes poux.
Tes airs nobles me font crever de rire.
Tremblez, puissances du ciel ; tremblez, esprits : nous avons mis l'éther en flacons et Jupiter en bouteille. Nous faisons passer le soleil dans un câble et nous le tenons au bout d'un fil. Nos ténèbres disposent de la lumière. Avec les cœurs, nous faisons de la poudrette. J'éclate de rire.
J'ai la force : je violerai ta fille et te couperai en morceaux.
J'ai la force : attends-toi donc à tout de moi.
Je ne suis le plus fort que pour écraser la beauté que j'envie.
Je piétme la fleur : je ne jouis que de l'abus ; et pour le dévorer, tout m'est fruit.
Sais-tu ce que j'ai fait. Prospère ? J'ai pris ce pou entre les poux, Lénine, pour premier ministre. Il te chatouillera la tête, comme à moi ; mais tu n'en as pas 1 habitude, tu y seras plus sensible : tu vas souffrir, c'est ce qu'il faut. A ton tour d'avoir la gale. Je n'ai pas besoin d'onguent gris, moi.
Je le connais, mon brave pou ; je sais de quoi il est capable : il est bas, il est borné ; il est aigri jusqu'à la folie : il est naturellement le plus médicore des acarus, je veux dire des insectes, je veux dire des hommes : il hantait de naissance les lieux moyens, entre l'aine et le nombril ; il aspirait à la tête : l'y voici. Et même à la tête de l'Etat. Ah, ah, ah !
Caliban rit aux éclats, et les ministres avec fureur. Lénine écumant se jette sur Tolstoï et lui arrache la barbe.
Lénine
Menteur, jésuite des labours, suceur des pauvres, rentier, propriétaire foncier, bourgeois en blouse ! Toi qui menais la charrue pour te faire des muscles et t 'ouvrir l'appétit, nous avons saccagé ta maison, entends-tu ? Nous avons fouetté ta vieille comtesse, si fidèle au douze pour cent, au toujours jeune revenu ! Nous avons pendu par les pieds les faux frères, tes amis ! Nous avons mis le feu à lasnaïa Poliana : nous avons brûlé tes lettres et tous tes manuscrits ! Ha, que ne peut-on anéantir tous tes livres ! Les paysans ont labouré ton sépulcre et tes os, entends-tu ?
A genoux ! Prends-moi mesure de bottes, avec ta langue, comte cordonnier ; et j'essaierai les semelles sur ton cou. Vieux ravaudeur de l'Evangile, antique retapeur de la Charité, cette savate éculée, prostemetoi devant la majesté de la Science.
La terre, la terre, la terre ! 0 faire cracher la terre à tes pères, à ta mère, à tous tes morts dès l'origine et les temps infinis, la terre qu'ils eurent et qui, gloire à elle, les a pourris !
Je voudrais pendre ta terre avec toi. Je voudrais
C A L I B A N dévorer par le feu jusqu'à l'ombre de ton nom. Pour quoi, maudit, pour quoi as-tu un nom ? En ai-je un, moi ?
Dire, dire que tu auras encore un nom, que tu l'as ! Il me brave, ce nom ! Tu me nargues, cadavre ! 0, détruire, détruire, détruire tout ce qui n'est pas moi, et tout ce qui n'est pas vermine comme moi !
Caliban
Bien, mon ministre. Bien prié, brave pou, bien pensé et bien dit.
L'écume montre assez la sainteté de ta bouche. Repose-toi un peu dans tes convulsions. Détruire, à la bonne heure : on sait toujours ce qu'on détruit.
Quelle auguste leçon pour tous les peuples ! Enfin, VOICI le temps venu de la morale en politique. Lénine, mon ami, tu n'as arraché la barbe à Tolstoï que pour te la coller au menton. Et le plus beau, tu ne t'en d )utes pas.
Ce que nous voulons d ;it être, et ce que nous disons sera. La parole est de l'or et le fait est du vent.
Nous déclarons la paix à qui nous fait la guerre.
Et puis après ? Qu'importe si nous somm -s conquis ? Nous ne croyons pas à la conquête. S'il n'y a plus de Russie, vive l'Ukraine ; et s'il n'est pas d'Ukraine, vive la Bochie. Nous nous moquons de l'Etat. Qu'est-ce que l'Etat, jusqu'ici ? La prison et la banque. Nous avons
mis la banque dans notre poche et les banquiers en prison. Jamais l'Etat ne fut mieux ordonné.
Par Raspoutine et sa corne d'abondance! je jure que la baba est satisfaite et l'ouvrier ne se sent plus avili. Nous avons élargi tous les repris de justice et les prisons sont pleines de juges et de geôliers. Les cachots regorgent de rentiers. A Petropavlovsk, on ne pourrait plus faire entrer le cousin d'un ministre. Tout est pour le mieux, il n'est rien de changé. Chacun son tour : commence par le pouce ou par le petit doigt, le compte y est, et la main a toujours cinq doigts.
Caliban est idéaliste, moral, royal, divin, éternel, absolu. Il ne prend garde qu'à la somme. Caliban n'a qu'une devise : l'Etat, c'est moi. Et chaque pou de Caliban dit : l'Etat, c'est moi, comme lui.
Voilà ma force, Prospéro, que tu n'as pas mesurée.
Vous ne craignez pas assez le médiocre, vous autres grands, vous autres princes. Le médiocre est cynique ; le médiocre est sans pudeur. Le médiocre a un ventre et n'a pas d'honneur. Hommes de l'Occident, princes haïs, vous ne savez pas la puissance de la médiocrité : elle vaut la parfaite chimie pour faire sauter le monde, et tout aussi bien pour le conserver. L'essentiel est de l'avoir vidé de toute beauté. La beauté est l'ennemie. La poésie est le péché. Détruire, détruire !
Prospéro Oui : il n'est bonne destruction que de la poésie.
Tu y es ! C'est pourquoi ton temps est fini.
Vous ne commencez à connaître un peu la médiocrité que dans vos ministres et vos commis, là-bas, au Quai d'Orsay et sur les bords de la Tamise. Pas un d'eux qu'avec un peu de soin je n'eusse élevé au rang de Lénine, si je l'avais voulu, ou de chambellan, ce qui revient au même. La haine plate et continue n'est rien que la médiocrité, vaine de soi, qui se soulève. La médiocrité se nourrit de rancune : tout lui est occasion de vengeance ; et dès qu'elle le peut, elle se venge en effet : de quoi ? d'elle-même, et d'être ce qu'elle est.
Hé, qu'as-tu, Balabanova ? Tu veux parler, ma fille ?
Balabanova
Parler ! parler ! J'étouffe. Je veux parler. Je ne peux plus me taire !
Caliban
Va donc. Prêche, enseigne, déduis. Voyez comme elle triomphe ! Quelle bouche !
Balabanova, avec des cris perçants
0 peuple, assez de dilettantisme ! L'esthétisme est le capitalisme de 1 intelligence ou pour mieux dire de 1 intellectualisme. L'esthétisme est le conservatisme de l'obscurantisme. Mais le marxisme nous a révélé le mécanisme du machinisme ; et l'universel déterminisme n'est plus un sophisme.
Qu'est-ce alors, o ma poullle, o mon ange fétide ?
Balabanova, d'une telle volubilité quon ne peut l'interrompre
Un truisme, un truisme, un truisme ! Assez donc de déisme, assez de philosophisme et mort au christianisme! Du réalisme, du rationalisme, du positivisme et pas de schisme ! Le féminisme entre enfin dans 1 historisme, et le déterminisme entre dans le féminisme, pour féconder l'empirisme du populisme et le conduire en syllogisme à T'îudémonismesurles ruines du capitalisme.
La considération. —
Caliban, indigné
Non.Balaba, Balababa, Balababanovava,non !Pas d'on! Tu as déjà chanté en on. Continue tes ismes, mon isthme!
Balabanova
Le considérationisme de l'historique matérialisme nous fait un truisme du total machinisme, et le machinisme avec le malthusianisme détermine le socialisme. Le scientisme de notre doctrinisme est évidentissime.
CalIBAN. reprenant
Est un évidentisme, tout comme le révolutionnisme est le balabababanovisme.
Balabanova
Et le déisme de Caliban, c'est-à-dire le cannibalisme, non, le calibanisme est le pur humanisme.
Caliban
Comment, diable, le cannibalisme ?
Balabanova
Calibanisme, cannibalisme ! cannibalisme, calibanisme !
Caliban
Ces deux isthmes joints font un seul continent. Elle est partie dans l'extase prophétique et avale sa salive avec trois cylindres de cervelas, Babalanova, Balabanova !
Balabanova
Loi d'airain, loi d'airain ! salaires, prolétaires ! loi d'airain !
Caliban
Loi du foie, reins du foie, loi des reins, loi des tripes ! Ah, ma Bababalanova, tu es belle, tu es savante, tu es un morceau de choix pour le peuple, un vrai morceau de roi.
Qu'en dis-tu, Prospéro ? Ton Dante avait sa Béatrice, et toi aussi, sans doute. Nous avons, nous, la Balabanova : elle est notre Sainte Théologie.
Envie-la-nous : quoique brehaigne, elle porte les âges à venir. Nous allons faire ce genre de femme à la grosse, pour vider les églises et pour que la femelle égale enfin le mâle de l'espèce en raison.
Pénètre le fond de notre politique. Si Miranda est pleine de poux, les cent millions de femelles pouilleuses de toutes les Russies n'en seront pas plus propres : mais elles seront vengées de la propreté. Nous avons à nous venger. Que chacun se venge de la grandeur, du génie, de la beauté : de l'individu, enfin. Car ne vous y trompez pas : la médiocrité, c'est la matière et la masse. Ah, si Lénine pouvait anéantir d'un seul coup tous les chefsd'œuvre, tous les musées et tous les livres : il n'aurait
C A L I B A N pas vécu en vain. Mais hélas, je ne le peux pas, moimême. Je n'y compte arriver qu'après plusieurs siècles de puissance.
La nature est trop féconde : elle s'obstine à produire du génie et de la beauté.
Il faut donc que la science vienne à l'aide, enfin, de la médiocrité.
Q)urage, Caliban. Je médite et je calcule. Je pèse et puis j'agis. J'ai moins de hasard qu'on ne pense. Il n'est pas de hasard pour les dieux. Gricha, le charretier ivrogne, règne sur les musées : il fait du feu, tous les soirs, avec les toiles de Rembrandt : il a le catarrhe et toujours froid : il est juste que ce bon gars se chauffe. Rien ne flambe mieux que la toile peinte. Le sourdmuet Lébiadski, haleur sur la petite mère Volga, conserve les instruments de musique : les cuivres lui ont déjà fourni vingt et une batteries de cuisine ; en creusant les basses de Crémone, on a de bons berceaux pour les chers petits têtards des ménages pauvres ; et les flûtes, les clarinettes, les bassons, quelles utiles sarbacanes pour les pauvres vieux invalides du travail, un peu las de la vessie ! J'ai trop de goût pour te décrire les autres couleuvrines en ré, en fa, en si. Protopopof est à présent grand maître de tous les manuscrits et de tous les livres : il ne sait pas lire, non, par saint Nicolas le Miséricordieux ; dans sa sagesse, il a déjà prescrit qu'on se serve
REMARQUES des incunables pour emballer les esturgeons, et qu'on réserve de préférence les poètes aux œufs de sterlets et aux conserves de caviar à l'huile : qui s'y entend comme îui ? il était encore pêcheur le mois dernier à Astrakhan. Ainsi du reste. Non, je ne laisse rien au hasard.
Détruire, détruire ! Hélas, on ne détruit pas aussi pleinement qu'on voudrait. La destruction aussi est difficile : elle veut du talent et de la méthode. Avant de s'y être mis, on espérait en finir plus aisément avec tout ce qui passe le niveau commun. J ai bien dépêché une mission d'études à Berlin, où ils sont incomparables en cette science comme dans toutes les autres : ils vont m'y former des élèves qui vaudront leurs maîtres ; mais il y faut encore du temps.
Ah, si du moins il y avait moyen de tuer la poésie, une fois pour toutes ! on ne peut seulement pas noyer tous les poètes d'une fois, et ils ne sont qu'une poignée, pourtant. Et personne ne s'en soucie.
Je ne suis pas poète, moi, ni la Kolontaï.
KoLONTAI, froide, immobile et compassée
Je suis belle et je hais. J'ai été jeune et me réjouis de ne plus l'être. Si je suis belle encore, que l'on me défigure. Je ne veux pas être une esclave ; je ne veux pas être désirée. Je pense et je sais. Je suis un autel de pierre sur un foyer de cendres. La raison est en moi ; la science
est en moi. Je ne sers que la raison ; je n'envie que la science. Puisse la femme, à mon image, être toute haine et tout savoir.
Bancale, bancroche, bossue, la lippe flétrie, les narines punaises, un lupus à chaque oreille, et la tête ocelée de pelade, ô que la femme est belle qui se tient debout dans la haine et qui lance une bombe !
Rien n'est plus beau que le vrai et que la médecine. La beauté est le crime. La femme qui met le talon sur la nuque d'un homme, voilà le plus beau poème et la seule poésie. Quand moi et mes dignes sœurs nous conduirons les armées, serons ministres, signerons les traités et submergerons la terre sous une marée de lymphe froide et de dynamite, alors les hommes verront le règne de la sagesse et de la toute raison. Ils nous le devront. Ils n'ont pas besoin d'autres Muses.
Caliban
A la bonne heure, ma mignonne. Ta belle âme réjouit Caliban. On ne pourra jamais t'ôter ce que tu as : tu sais maudire en trente-trois langues. Tu fais capot le doyen de la Société Biblique. Tu es la vierge-mère de 1 anarchie, ma bonne. Laisse siffler dans ta sainte bouche les cent mille vipères de ton cœur, et toutes les queues sont dans ton ventre. Voyez comme elle darde et s'anime: la glace roidit ses lèvres et ses narines : la bile verte
REMARQUES allume une torche de sépulcre dans ses yeux : la sueur de l'envie et des morts lui coule du front et des joues : elle en a, j'en suis sûr, jusqu'entre les genoux. Quelle poésie dans cette femme.
KoLONTAI
J'ai raison, j'ai raison ! J'ai toujours raison ! Je veux...
(Elle tombe en convulsions. Caliban éclate de rire.)
Caliban
Très digne Minerve, excellente mégère ! Elle est si saturée de bon esprit qu'à présent ses accès durent peu. A peine, si elle maudit plus de cinq minutes : elle entre aussitôt en frénésie. Je n'ai presque pas le temps de rire. La brave femme ! Qui la croirait si faible, elle, si hardie et si froide ? Que t'en semble, Prospéro ? Parle à ton tour, je l'ordonne. Et déride-moi : je n ai pas encore assez ri, d'aujourd'hui.
Tu gardes le silence ? Il faut répondre. J'attends.
Gare à toi, si tu fais perdre patience à ton maître. Caliban n'est plus patient : il n'attend pas.
M'entends-tu, prince enchaîné, prince déconfît ? Réponds, ou je te fais fouetter par Lénine, et caresser par la Kolontaï qui revient à la vie. Ha, ne m irrite pas, Prospéro ; sois prudent.
Ne me bravez pas, vous dis-je. Vos yeux ne me font pas peur, m votre sourire.
Vous n'avez plus d'Ariel, m de Puckdans la manche, ni foudres à me carreler la nuque, ni cramf>es ni sciatique à me fourrer dans le canal des os. Ariel est mort. Je ne crams plus ses ailes.
Prospéro
Ariel est immortel, puisque je vis. Et puisque je pense, Ariel est toujours libre. Et s'il est libre, ô misérable, je le suis.
Ariel est mon caprice. Que sais-tu de ce doux génie, Caliban ?
Tu n'as que des volontés, toi ; et même pas, des appétits.
Ton âme n'est qu'un instinct en quête d'aliment.
Ton cœur n'est qu'un désir croupi, plus obscur que la boue, plus épais que la fange.
Tu vas te donner la peste, si tu ne respire que ta propre pensée.
Tu as plus besoin de moi que la terre à blé du laboureur, de la semence et du sillon.
Silence.
Au loin, danses, abois du peuple. Musique de la Garde Rouge.
Prospéro. libre de tous liens, fait deux ou trois pas devant les ministres surpris. De l'ongle, il rompt les chaî-
REMARQUES nés des captifs. Il considère Caliban, et promène un regard mélancolique sur l'immense saturnale. Puis, carguant tous les rayons de ses yeux calmes, il semble jeter l ancre et se recueillir, plongé dans une profonde méditation.
Prospéro
Viens, mon Ariel, que je caresse ton front de muguet Et l'onde vermeille de tes vierges cheveux Qui sentent la fraise au soleil et la rose au couchant, Tandis que tes lèvres, chaudes abeilles, Font un miel de tendresse sur ma pensée, Sur ma chair, sur mes yeux et tout ce qui me reste d'humain.
Approche de mon âme, qu'elle te soit confidente. Et que je t'entretienne un peu, pendant que je médite, Par pur délassement, o mon étoile rieuse. Mon petit astre frais, mon croissant de lune volant, Mon doux papillon blanc.
J'aurais dû mesurer la force de la brute, L'abîme de la bêtise et la violence de l'instinct. Mais ne l'ai-je pas fait ? Je me suis détourné et j'ai souri. Non, je ne suis pas dupe.
Peut-être ai-je manqué à mon devoir envers les hommes,
En brisant ma baguette magique et le sceptre de mes arts ?
Le devoir, comme ils appellent cette idole,
N'est une règle que pour eux et qui leur vient de moi :
C'est à eux d'avoir foi, non à moi qui l'inspire.
Tristes hommes, pourtant, que valent-ils, dès qu ils ont pris la révolte pour la prière d un être libre ?
Je veux me reprocher de ne les avoir pas bridés de court, et ne le puis.
Ma faute est là, si j'en ai une :
Je les ai laissés sans âme et sans chimère.
Les ailes seules de l'Oiseau Rêve peuvent soulever cette épaisse matière.
Et l'empêcher de se dévorer elle-même, de se manger les pattes
Et de brouter les racines du rosier qui porte les roses de la lumière.
Il n'est qu'une volonté solaire, pour commander à 1 Ignoble volonté de vivre et la purifier.
Le plus ravissant miracle de mon art fut toujours d'élever la bête humaine au-dessus d'elle-même,
De l'ôter à la pesanteur du ventre où gravite son appétit naturel
Jusques à lui donner le goût de la douleur, si tel est
prix de la beauté,
REMARQUES Et la passion du sacrifice, s'il est la rançon d'une grandeur accomplie.
S'accomplir, s'accomplir, sans vrai souci du reste ; De la douceur, de la douceur sur toute chose. Et la musique de la sérénité, ha, vodà bien mes vices : J'ai trop pensé à moi, peut-être.
Et dans ma douceur, combien n'y a-t-il pas de dédain ? Le calme du sourire sur la mer sans borne De la misère de vivre et des maux humains, La parfaite harmonie de la contemplation. Toute la mélodie de mon bonheur vient de l'éloignement où je tiens les hommes Et de mon céleste détachement.
J'ai abdiqué la royauté de l'action Par ce que je ne croîs plus à rien qu à moi-même. Et pas même à moi, qui sait ?
Trop d'amour pour la beauté et pour la chose éternelle Est peut-être une faiblesse, une exquise et dangereuse corruption.
Les hommes misérables ne se passent pas de l'unité : Ils multiplient alors à la droite du chiffre. Les malheureux mortels ont besoin d'un beau roi. Je n'ai pensé qu'à moi. Et je ne puis m'en repentir.
Il est divin de ne vivre que pour son Dieu.
0 sublime égoïste, ta puissance est intacte et ne cesse de croître, mais tu te la réserves.
Tu ne méprises pas l'action par ce qu'elle est méprisable,
Mais par ce que tu ne veux plus agir pour les hommes
Et que tu as choisi le rêve.
Prospéro, Prospère, avoue-le, tu n'as pas rompu par le milieu la branche de coudrier
Qui commande aux éléments, qui fouette les démons, qui fustige les brutes en révolte et qui délivre les esprits.
Avoue-le ; sois sincère avec ton propre sourire.
De ton sceptre, tu as fait le rameau d'or bleu
Qui ouvre le seuil des enchantements :
Tu te l'es réservé, avec les Hespéndes et tout le beau royaume ;
Les arbres chargés d'oranges te semblent plus délicieux de porter la fleur avec le fruit,
Et les fruits plus exquis de n'être pas cueillis.
Tu n'as rendu l'espace au doux Ariel,
Tu n'as ouvert aux fées et aux génies la fenêtre de l'aurore.
Que trop certain qu'ils t'aiment autant que tu les adores.
Qu'ils ne te quitteront jamais, et qu'ils demeurent
REMARQUES Seuls avec toi dans le paradis fermé aux autres hommes,
L'Eden plus pur de leur être mterdit.
Pourtant, mon âme, encore un effort, encore un regard pour cette pauvre espèce !
Où le savoir même est serf de la logique, cette fatale digestion de la pensée.
Où l'ignorance est serve de l'instinct et de la bête.
// cesse de caresser Ariel, et se tourne vers Caliban.
Laissons-leur une promesse et un reste d'espoir.
Un jour encore, tu pourras nous revoir ;
Tu crieras vers nous, et nous t écouterons peut-être.
Tu as plus besoin que tu ne crois d'être fouetté par la foudre et souffleté par les ailes des génies invisibles.
Allons, Coriolan, Timon, Danton, César, Alcibiade, vous tous, les grands, qui avec moi êtes ici, venez, je vous délivre.
Sortez dîs liens, mes fils, mes beaux complices.
Et d'ailleurs, dignes confidents de la grandeur et de la majesté, vous êtes en effet délivrés de la vie.
Caliban
Essayez. Je vous tiens, je ne vous lâche pas.
Je vous écorcherai tous, plutôt, dans les supplices.
C A L I B A N A mol, la Garde Rouge ! A moi, toutes les forces. Le nombre immense, la masse, la légion vile, Toutes les plèbes et tous les poux !
Prospéro
Me tenir, Caliban ? Je pense et je m'évade.
Me tenir ? Je m'élève et je souris.
Çà, doux Ariel, ta petite main, mon chéri.
Partons. Adieu, pauvres singes, les plus tristes des fous.
Adieu, Caliban aux pieds lourds. Vois comme le ciel ami nous aspire.
Un instant encore, et nous serons partis.
0 que l'air est pur ! Qu'il est donc clair et suave ! tendre et léger, Ariel, comme ton nom.
0 goût délicieux de la lumière.
Nous allons faire un beau voyage dans le lilas des étoiles.
Adieu, Caliban, roi borgne des ténèbres : je te laisse au cachot de ton empire sans beauté.
Si jamais tu deviens capable d'être libre, tu seras forcé de me rappeler, chien morne.
Prospéro s'élève dans l air en souriant et disparaît sur im rayon de lumière musicale.
Le soleil se couche.
On entend hurler des meutes, et rire le peuple qui danse,