VOULOIR VIVRE
C'est la mort qui fait toute l'horreur de la vie ; et l'efïroi, et le scandale. Elle seule. La conscience ne peut soufîrir la présence de la mort. On ne croit à la mort qu'en mourant. Il s'agit donc de mourir sans y croire.
Impuissance de la raison à nous parfaitement convaincre de ce que nous savons le mieux, bienheureuse faiblesse ! On ne pourrait plus vivre, si l'on avait de la mort la conscience exacte que nous en donne la raison.
L'ombre de la mort est au fond de toutes nos ténèbres. Inclinée sur la mort, l'odieuse vieillesse nous pèse à la mesure où elle nous incline : elle nous coupe les tendons, elle nous brise les genoux : elle nous livre. Mais l'esprit, là où il est vraiment flamme vive, où il s'alimente au cœur, ne se laisse pas incliner. Il n'est trahison qui livre l'esprit. Ceux qui vivent en esprit sont invincibles. Ils sont rares, d'ailleurs. On ne sait pas assez la puissance et les victoires de l'esprit.
L'essentiel est bien d'aimer la vie, de la vouloir même quand on la détruit. Qui bien aime, risque. Détruire est un instinct de la force. Il est une belle et bonne destruction : celle qui renverse une masure, qui rase une maison vide, pour élever un temple.
Au milieu du néant universel que la conscience dé-
V O; Uj L" 0 I R VIVRE couvre, rien n'est si beau que la passion de la vie. Il faut vouloir vivre : voilà le cœur des héros. Il faut sauver la volonté de vivre, jusqu'à ce que la vie enfin s'accomplisse.
§ Tant qu'il n'y a point de conscience, ou qu'elle est faible, obscure et sans beauté, la vie se confond avec la volonté de vivre. La plupart des hommes, le peuple, les femmes, les enfants vivent et veulent vivre dans un même élan. Par ce qu ils veulent la vie, sans en avoir la connaissance, ils servent l'espèce, presque sans y penser. L'amour en eux est à peine un choix,. Ils sont dans l'instinct, et ne sont grands que d'y être» L'amour est leur seule grandeur et leur seule beauté : la seule qui les élève au-dessus d'eux-mêmes : non pas pour les accomplir, mais pour les confondre dans l'espèce : ils participent en elle à une puissance, à une beauté, à une grandeur qu'ils n'eussent jamais connues sans elle, et qu'on ne leur eût pas soupçonnées.
Pour ceux qui ont atteint les hauts lieux de la conscience, il n'y a plus d'autre destin que la vie de l'individu. Il ne leur est pas si aisé de vouloir vivre. Plus ils sont dans la vie, moins leur volonté y adhère. En eux, la volonté de vivre ne se réalise que par la passion ou dans une œuvre d'art. Il y a (les deux dans un beau sacrifice.
La passion est le contraire de l'amour selon l'instinct. Je ne parle pas de la passion dans les faubourgs.
REMARQUES Même si elle est fatale, elle ne vit que de choix, et elle nie l'espèce. Elle tient de la vocation. La passion de Tristan ne se soucie aucunement de servir le génie de la nature. Et Julien Sorel, moins encore. Elle ne veut d'autre éternité que celle qu'elle tient. Il est vrai qu'elle se croit éternelle. La plénitude qu'elle connaît est tout ce qu'elle exige. Pour l'artiste, l'œuvre d'art est tout de même.
Toute œuvre, digne de l'art, affirme la volonté de vivre, même et surtout celle qui nie le plus la vie. D'où l'œuvre sort-elle, sinon d'une volonté passionnée de vivre, et d'aller contre le néant ? Dans le chef-d'œuvre, l'artiste ne cherche qu'un gage d'immortalité. Il faut avoir vu le néant partout, pour avoir le culte de la vie et la passion de vivre.