L'ITALIEN CONSORT
M. de Bulow aspire à servir son pays et à tromper tous les autres. Mieux vaudrait croire à l'Autriche et à la monarchie paternelle des Habsbourg, que de faire confiance à Bulow, qui ne sera jamais que le petit Bernard, ni saint, ni grand, ni européen, ni occidental, à peine un demi-suisse ; mais il voudrait bien qu'on l'appelât à devenir l'aiguilleur de la fameuse plaque tournante, puisque plaque tournante de 1 Europe il y a.
Bulow est le plus faux des hommes. Il excelle à se faire prendre pour ce qu'il n'est pas. Bismarck se vante de ses mensonges, même quand il les nie : il en rit d'abord, comme un géant sans pitié qui se moque de sa victime. Bulow se vante de dire la vérité, et jamais ne la dit. Elle lui est défendue, par vocation. Il est de ceux que la vérité doit tuer en les mettant à nu. Il n'est ni petit ni grand, ni même médiocre : il est l'entre-deux à toutes dimensions, tantôt entre le médiocre et le petit, tantôt entre le médiocre et le grand. Il n'a de grand que son opinion de lui-même, et celle qu'il veut donner de lui : il a donc passé toute sa vie à étudier un grand rôle, en attendant de le jouer. Il ressemble beaucoup plus à son maître qu'on ne croît ; mais l'un peut tout oser, et non pas l'autre. De là qu'ils se détestent.
REMARQUES Bulow est la femelle de Bismarck, le dogue de Poméranie. Moyennant quoi, il fait figure de sirène en Prusse, et dans l'opinion de ces nigauds montés sur pivot qui peuplent les ambassades. Pour ces gens-là, Bulow est un prodige : il est habile ; il n'est point paresseux ; il a même de l'esprit, et il sait tout : en effet, il sait lire.
Il est Prussien comme une Prussienne. Il aime surtout à être dame d'atours en Italie. Là, il a donné beaucoup à boire et à manger. Il enseignait la musique du Nord aux petits garçons de Monte Citorio.
Il ne pense jamais la vérité : il pourrait donc quelquefois la dire. Il ne la rencontre pas : il lui donne de rares rendez-vous. Il se plaît dans l'intrigue. A cent ans d'intervalle, Bulov^ est une sorte de Metternich. Il faut prendre garde à lui, surtout si l'on va au Congrès de Berlin comme on fut à Vienne. Nos politiques sont si petits et si ridicules, ils ont si peu de passé dans l'esprit et si peu de prévision, leurs connaissances sont si bornées par 1 amour-propre, que Bulow les jouera, même vajncu. Que serait-ce, si l'on fait partie nulle ? Comme Metternich, Bulow saura faire une paix pleine de dix guerres à venir. On oublie toujours que le sort de l'Autriche importe peu : Nord ou Sud, protestante ou catholique, l'Allemagne est toujours l'Allemagne : les traités de Vienne lui ont livré l'Europe. Que le siège de l'empire soit à Vienne ou à Berlin, l'empire est allemand.
L'ITALIEN CONSORt
Bulow se donne l'air d'être européen, parce qu'il a planté sa tente à Cosmopole. Mais Rome est le cimetière de l'Europe : tout ce qui n'est pas italien est cadavre à Rome ; et parfois même, tout ce qui n'est pas romain.
Bulow est pour la guerre et pour l'Etat-Major. Il l'est d'autant plus qu'il le veut moins paraître. Il l'a toujours été : car il s'est toujours servi de la menace, pour négocier. C'est la méthode de Berlin. Il ne montre pas toujours le poing ; mais il a le gantelet de fer sur la table, tandis qu'il vous offre sa grasse et molle main.
Il est hobereau avec les socialistes, et libéral avec les hobereaux. Au total, Bulow est toujours baron prussien, employé de lEtat. Il est un peu catholique à Rome, et un peu luthérien à Postdam. Celui-là aussi fait servir Dieu aux fins de l'empire allemand et de sa propre carrière. Les Allemands en place invoquent le fétiche, comme les rois de Bornéo : ils ont raison puisque leur peuple est à genoux devant l'idole. Il prie pour la paix, et il attend tout de la guerre.
Comme les autres, il a toujours beaucoup aimé la France, soit à létuvée, soit en daube, soit à la poivrade. 11 la préfère maintenant accommodée au sang. C est un gourmet. Il fait venir son maître queux de Pans. Il y a trois ans, il se proposait de l'y aller chercher ; et pour les canetons, il eût poussé jusqu'à Rouen.
A Rome, il avait promis aux Italiens de les mettre
REMARQUES au premier rang des nations latines : à la place de la France, qui ne compte plus, où il n'y a plus ni mœurs, ni ordre, ni armée, ni roi. Bulow est chambellan de naissance : il ne croit pas aux peuples sans rois : il est Prussien, 11 est Allemand. Je lui dirai qu'il y a des princes qui ne croient pas aux chambellans.
Les nations latines sont les nations esclaves ou qui doivent être conquises. Il a beau s'être marié à la grandeur romaine, en bon Allemand, il n'aime pas les Italiens, sinon avec mépris. Comme tous ces grossiers Berlinois, il ne connaît rien de l'Italie véritable, qu'on ne peut bien juger qu'en fonction du temps. Les Barbares s'arrêtent à l'écorce, même s'ils arrachent l'arbre. Ils s'amusent des Italiens. Ils n'y trouvent de respectable que ce que leur semence y a laissé, au milieu des incendies et des massacres : Dante est Bavarois, qui l'ignore? et Michel-Ange, Saxon. L'Italie eût été bien stérile, si elle n'était une colonie allemande. Ils n'y voient que des cuisiniers à roulement d'yeux, des bouffons, chanteurs de romance et joueurs de guitare. Je voudrais assister, invisible, à un entretien grave entre Bulow et Benoît Croce : si doctes, si s, 'reins et moraux également, ces deux augures joints font admirablement. La perfidie du diplomate vaut bien l'expérience affectée du philosophe.
Ce Bulow est, entre tous les Allemands, l'un de ceux