‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 61 sur 75 · ADMIRER · texte numérisé non relu

ADMIRER

Dans les âmes nobles, l'admiration est une vertu. Elle demande le don de soi à qui admire. Il faut s'oublier et s'effacer pour un temps. L'amour-propre semble confondu. De l'objet admirable on n'attend que la joie d'admirer. On n'exige rien pour soi-même, sinon parfois le privilège d'admirer plus que les autres. On est assez payé du sacrifice qu'on fait à l'objet qu'on admire, par le bonheur qu'il donne. De là, que la plus belle admiration et la plus haute va presque toujours avec la surprise, parfois même d'abord avec une sorte d'hostilité.

On est inquiet, comme si l'on entrait en lutte. On ne veut pas se laisser désarmer. On se méfiait d'une œuvre ; ou bien on ne la connaissait pas assez : on s'était mépris sur le sens ou la forme. On a cru s'y refuser de bonne foi ; et soudain elle se révèle. La beauté l'emporte. On admire pour les raisons mêmes qu'on voulait avoir de ne pas admirer. Ce triomphe ravit la pensée, et d'autant plus qu'elle était plus rebelle : elle ne se sent pas vaincue de céder à un attrait invincible : elle est Montaigu qui rencontre Capulet. La conquête de l'esprit a de ces grâces amoureuses : il soupçonne qu'il peut conquérir la beauté qui l'a conquis. Car à la fin on s'égale à ce qu on admire.

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