‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 62 sur 75 · ADMIRER · texte numérisé non relu

ADMIRER

L'admiration est l'amour des esprits.

Dans un tel amour, il ne saurait y avoir de défaites. Il rend plus fort le cœur qui l'éprouve ; il 1 étend et il l'élève. La vie en est plus généreuse : elle est aussi morne sans admiration qu'elle est froide et déserte sans amour.

Rien n'est plus pur que ce sentiment. Les âmes communes n'admirent jamais grandement ; et jamais dans les grandes âmes l'admiration n'est médiocre.

Admirer est un élan de la vie noble : un élan sans calcul. L'admiration est souvent héroïque. C'est pour quoi les jeunes gens admirent de si bon cœur, et si peu ou de si mauvais gré les gens qui ont pris de l'âge. On peut être dur dans le train ordinaire des jours ; et il est vrai que l'homme né patricien montre toujours quelque dureté, malgré lui et quoi qu'il fasse, dans l'ordre des affections, de la cité et delà famille. Mais l'admiration est sa tendresse la plus constante et la forme épurée de son abandon.

On admire comme on est dans le secret de la conscience. Certains êtres vils se trahissent en admirant vilement : ils se servent de ce qu'ils admirent pour avilir ce qu'ils haïssent et faire insulte à ce qu'ils ne peuvent comprendre. Esclaves de nature, ils le sont aussi par vocation ; et ils en ont le double signe, qui est l'injure. Leur louange est un outrage ; et comment ne le serait-

REMARQUES elle pas ? Ils se mettent dans ce qu'ils louent, comme Ils sont dans ce qu'ils insultent ; et ils ne montrent pas moms d'ignommie dans le respect que dans l'offense à ce qu'ils ne respectent pas.

Nous ne vivons que pour primer. Et vivre, c'est vaincre, même pour la science, même pour la cellule. Mais il y a toutes sortes de primauté ; et le règne de Prométhée sur son rocher n'est pas de ceux qu'un vil esclave puisse entendre ; car Vulcain même n'y entre pas. Un cœur noble veut être sans défense contre l'objet de son admiration. Puis, comme la volonté du prince ne quitte jamais l'homme digne de ce nom, dans 1 admiration perce peu à peu un désir de conquête. Dieu qui prime, et homme qui admire.

A une certaine hauteur, on est le maître de ce que 1 on contemple, et l'on possède ce qu'on a pris à soi avec assez de force. Là aussi, la puissance se manifeste et se fait connaître. On finit par créer ce qu'on a généreusement compris. Le plus beau est qu'on admire ce qu on ne goûte d'abord pas, et à quoi l'on répugne par nature bien plutôt qu'on ne l'aime. Vrai triomphe de l'esprit, cette sorte d'admiration est un exercice de la puissance et une merveilleuse ascèse.

Voilà l'hommage qu'on rend presque toujours à Goethe, à Pascal et si souvent à Michel-Ange. On ne le leur dispute que si on ne les comprend pas. L amour

ADMIRER de sentiment le cède ici à un amour intellectuel, qui n'est pas aussi délicieux que l'autre, ni si riche ni si fécond peut-être, mais qui passe toutes les sortes d'amour en pureté sainte et en mâle certitude.

PROGRÈS

On croit civiliser un peuple : on l'instruit seulement, on l'éduque, on lui donne des moyens et des armes. On n'a rien fait si le cœur ne se cultive. S'il ne se débrutalise, l'homme n'est pas civilisé. Chez les Anciens, le différend insoluble entre Athènes et Sparte ne porte que sur ce point, à l'msu même des héros qui luttent et qui parlent pour l'un ou l'autre parti. Dès Solon, l'Athénien ne doute plus qu'il n'ait un sens plus doux, plus spirituel de la vie, enfin plus humain que les autres hommes. Périclès dans Thucydide, Aristophane, tous les grands attiques fondent les droits d'Athènes sur la douceur athénienne et l'esprit athénien. Après vingt-cmq siècles, leur jugement est le nôtre.

Se débrutaliser, car l'antique et première brutalité est toujours là, cri éternel de l'appétit, geste éternel de l'instinct. Etre civilisé, c'est brider la violence égoïste et la faire taire.

Sans doute, les outils façonnent peu à peu la main, et la main modèle patiemment l'intelligence. Tant de nouveaux besoins que l'on crée rendent la nature de l'homme plus délicate et plus fine. Le sentiment finit par suivre l'esprit. Mais rien n'est moins certain, ni moins durable, ni moins prompt que cette suite. Au contraire,

PROGRES

la finesse du tact, les scrupules, l'ardeur tendre, la délicatesse du cœur sont irrésistibles et d'une conséquence infinie. L'homme n'est pas lié par ce qu'il pense : il l'est toujours par ce qu'il sent. Les vrais engagements sont de la conscience. Tant qu'on n'a pas éprouvé l'horreur d'être esclave, et la honte d'avoir des esclaves, l'esclavage se justifie : la puissante raison d'Aristote lui-même considère comme juste et comme naturelle la division des hommes en maîtres et en esclaves : elle est fatale et nécessaire, selon la nature; et selon la raison, elle est morale.

C'est le' cœur qui est vraiment civilisé. C'est lui qui civilise. Quoi qu'il semble, la civilisation ne consiste pas, d'abord, aux machines, aux instruments et aux outils. Elle est en premier lieu dans la qualité des sentiments.

Ici encore, je me heurte à la manie des origines. Ils vont me dire que l'invention du feu est la première chanté ; et qu avant de donner aux pauvres un chanteau de pain blanc, il fallait trouver la charrue et faire pousser le blé. Qui l'ignore ? L'outil a peut-être créé l'homme. Mais une fois que l'homme a l'outil, il s'agit de voir si l'homme possède la machine ou s'il en est possédé.

§ Le progrès est dans la masse, selon le nombre et , la quantité.

II n'y a point de progrès dans la valeur de l'individu, si on l'entend comme une avance fatale et nécessaire.

REMARQUES Par contre, en tout ce qui regarde la logique et la matière, le progrès est continu. On ne peut pas plus le nier que la mécanique et la géométrie. Pas de plus forte tête qu'Aristote, assurément. Pas de poète égal à Shakspeare. Pas d'artiste supérieur à Rembrandt, à Sophocle ou à Dante. Mais il est vrai que pour être Aristote aujourd'hui il faudrait une tête cent fois plus puissante que celle du Stagyrite. La science est un savant éternel, qui apprend toujours et ne s'arrête jamais d'avoir appris.

En art, l'individu trompe tous les calculs. Il apprend moins qu'il n'invente. L'admirable artiste est toujours une grande intelligence; mais ni Trissotin n'en conviendra, ce qui importe peu, ni les savants. Berthelot ne sait pas que Verlaine est bien plus intelligent que lui. Là, deux mondes se séparent. Il y a des gens qui savent beaucoup, et qui sont des esprits médiocres. On peut trouver des savants qui sont des sots. ,

Le progrès ne concerne pas l'artiste et le poète, mais j le siècle où il vit. Certes, le progrès fut immense du i monde grec sous Pénclès au monde alexandrin, quand | vivaient à la fois Eratosthène, Hipparque, Archimède, | tant de grands astronomes, de physiciens et de géo- • j mètres. Mais pas un artiste ni un poète ne s'est rencontré qu'on pût comparer seulement à tous ceux qui ont orné i l'Ionie deux ou trois siècles auparavant. De même, l'art i de Ravenne est admirable, et d'une fécondité inouïe,

PROGRES

en des jours où li semble que tout progrès s'arrête. On ne s'élève pas seulement de Sophocle à Shakspeare: on change de planète ; on gagne un univers. Près de Shakspeare, Sophocle est un enfant ; et quand on songe à ce prodige de poésie, le merveilleux Athénien semble n'être presque pas poète.

§ Les Anciens sont peu poètes : ils sont trop dans l'action. De là, que les Trissotins les préfèrent, ou du moins qu'ils s'en font un bouclier. Outre qu'ils sont morts depuis bien plus longtemps que les modernes. Pour Trissotin critique, le pire tort d'un grand poète, c'est qu'il est vivant.

On peut toujours feindre d'avoir les pensées qu'on emprunte à autrui. On ne peut la poésie ni le sentiment. On vante donc l'intelligence pour faire croire qu'on l'a. Et on se moque du sentiment, on en dit qu'il est sans raison, pour se donner sur lui le seul avantage qu'on

l puisse prendre.

\ Les plus intelligents même ne sauraient jouer les

I artistes là-dessus : ils ne vont point au change. Ainsi, la lecture des drames philosophiques, qui enchantent Trissotin, les dégoûte de Renan : on y voit trop que

I Renan n'est pas poète. S'il lui arrive de l'être, c'est tout au plus à la manière fade et molle de Fénelon. Il n'a jamais un mot de poète, qui peint, qui sculpte, qui porte

j l'âme au delà de l'horizon ; jamais un de ces traits qui

REMARQUES clouent l'idée à l'image ; pas un de ces puissants raccourcis qui enferment dans quelques lignes tous les plans d'un caractère et la suite des temps ; pas un rayon de cette lumière qui est commune aux poètes et aux amants. Tout est froid et plat ; tout est clair, tout est sous verre. Ce ne sont pas des fleurs, mais un herbier de botaniste, d'ailleurs le plus pauvre du monde en couleurs et en espèces. Renan explique : il ne réalise jamais la passion, ni la figure, ni le moment. Il est son propre critique enfin. Tout en lui est donc du savant et de l'érudit ; presque rien du poète. Ce qu'il a fait de Prospéro est misérable, et bon à le prendre en pitié : Prospéro est membre de l'Institut, et il a même les recettes de Berthelot. Dans le divin Shakspeare, Prospéro est le parfait poète. Son art est sa magie. Et sa magie est l'art de création, laquelle est proprement poésie. On ne nous fera pas prendre des cornues pour des fées, ni les fées pour des cornues.

§ La science est une possession de la nature et des moyens. 11 y a progrès dans les moyens et dans la physique. On ne peut pas plus le contester que le progrès de la géométrie entre Euclide et Poincaré. Plus on possède la nature, plus on est libre : à la condition que I esprit se tienne au-dessus de la machine et ne devienne pas l'esclave des moyens. Il n'est pas si sûr qu'il échappe à cette secrète servitude.

PROGRES

Le progrès, qui veut dire la marche du monde en mouvement et la suite logique de la science, est inévitable : c'est une loi au même titre que la pesanteur. De là, qu'on est si ridicule contre le progrès, et ridicule en tenant pour lui. L'esprit de parti fait des siennes. On voit du progrès partout où l'on retrouve ses idées et ses préférences. On le nie dans le cas contraire, et par un semblable préjugé. Les théologiens à la Joseph de Maistre placent le sommet de l'homme et de l'ordre humain dans la monarchie française. Et les théologiens à la Joseph Homais invectivent sans fin contre les ténèbres et la nuit du moyen âge. Pas plus que la translation du système solaire dans l'espace, le progrès ne s'arrête, même s'il change de sens. Le moyen âge est en progrès sur les temps anciens. Il n'a pas avancé les sciences, autant que le plus bel âge de l'antiquité classique. Encore faut-il se demander si les Anciens ont jamais eu des ingénieurs capables de résoudre les problèmes, à quoi les architectes du moyen âge ont trouvé des solutions sublimes. Et peut-être, les plus grands hommes qui aient vécu sur la terre sont-ils les bâtisseurs d'églises, les incomparables maîtres d'oeuvre, qui furent à la fois de si hardis savants et de si puissants artistes.

N'eût-il rien su, et quand il aurait été un long sommeil de la pensée, le moyen âge a pourtant créé la moitié de l'homme et la plus importante : il lui a révélé le rêve

REMARQUES et le sentiment, la musique et l'expression, l'amour enfin. De ces siècles obscurs date la vie intérieure, et cette lumière unique : la conscience.

Le progrès ne peut avoir de fin, tant que l'homme dure. Le progrès est une loi de la nature humaine, un élément premier de l'esprit humain : je l'appelle une mémoire générale et commune, qui acquiert sans cesse et ne perd jamais rien. Toutefois, le progrès de la science est seulement dans l'ordre de la machine et des corps. Le vrai progrès de l'homme ne peut être que dans l'ordre de la conscience et du cœur. Et c'est le seul qui nous touche.

POÈME

Sans cesse je vous vois méditante, absorbée. Et sur votre pensée si doucement penchée Qu on vous croirait sentir un œillet de douleurs.

— y arrose mon amour peut-être de mes pleurs.

Quelle douceur de songe ou quelle chère image Entend de votre cœur le si tendre langage. Et sait répondre à son trop suave entretien ?

— C'est l'âme que j'étais au cœur qui fut le mien.

Dis pourquoi la douleur, o tendresse adorée. Est comme une liqueur dans ta forme dorée Que rien ne peut troubler et qui brûle à jamais ?

— C'est que j'aime toujours et que toujours j'airnais.

Le cœur n est-il enfin qu un temple de tristesse. L'hostie au tabernacle et le sang de la messe. L'agneau du sacrifice à la mélancolie ? Dis pourtant ce que fut ton amour et ta vie.

— Las, ma vie une éternelle déception.

Et mon amour le Chemin de la Passion :

fe suis femme. Seigneur, et je suis toute femme.

— Va, tu dis vrai ; et de quoi s'étonner, chère âme ? Le rire ou les pleurs, l'amour cest toujours les larmes.

Mon entretien avec le Pape — Toile de fond — Athénien

— ■ Alsace, symbole de l'Occident — Keats et Baudelaire

— Dupes — Poème

Caliban et ses poux — Grandeur de Molière — Pour

être Vrai — Sous le Signe de Cléopâtre — Poème

Giliban — Opus francigenum — Etalon — Grâce — Œdipe au tombeau — Poème

Good Monsieur Melancholy — Droit — Messes —

Aristophane — Poème

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