SUR LE HASARD
Somme toute, le hasard est la cause mconnue. Cependant, il n'est point de cause prochaine qui ne détermme une mfinité de causes mconnues. A cet égard, le hasard est de l'ordre de l'mfini et du néant. Tout y est, tout y trempe ; mais il n'est pas un nombre ni une réalité : il n'est qu'une limite.
Le hasard et la providence ne font qu'un : c'est le même symbole, affecté de signes contraires. Le hasard est la providence des joueurs ; la providence est le hasard des théologiens : ils en disent tout ce qu'ils veulent ; tant ils sont bavards, qu'ils la font toujours parler : ainsi, dans les maisons de jeu, les donneurs d avis et les gens à martingale.
Le jeu et l'action se tiennent de fort près.
Le joueur et l'homme d'action se connaissent les mêmes dieux, s'ils réfléchissent : l'ambition du gain, le goût du risque et le hasard qui est le destin de cet Olympe : comme à l'autre Jupiter, tous les dieux lui obéissent.
Avoir le sens du hasard pour comparer la guerre et la vie.
Le sens du hasard est la doublure de l'énergie dans
REMARQUES le grand homme d'action : elle amortit les chutes ; elle lui permet de rebondir, s'il tombe. Il ne croit jamais avoir fini : le dernier coup est le bon. S'il perd la mise, il compte encore sur le hasard pour lui en fournir une. Napoléon l'appelle son étoile. Quel qu'en soit le nom, l'homme le plus puissant en actes sait bien que son action ne dépend pas seulement de lui. Le hasard est le dieu inconnu que l'on croit, mais qu'on ne nomme ni ne prie.
Le hasard, c'est les dés. On dit que les dés sont aussi quelquefois la justice.
Pratiquement, le hasard est le maître du jeu.
Pour l'homme, qui espère incurablement, le hasard est un bon maître : il est heureux, il fait gagner la partie. Il est donc le patron de la guerre et des conquérants. Tous les conquérants sont des joueurs qui comptent sur le coup de dés heureux. Ils ne jouent pas pour perdre. Ils mettent toutes les chances de leur côté. Et s'ils peuvent biseauter les cartes, et fourrer cent atouts dans leur manche, ils n'y manquent pas : telle est la politique et le génie politique dans le conquérant. La fidélité des peuples est une carte. Les canons, les engins secrets, les armées puissantes, les espions, la corruption de l'ennemi sont les atouts multipliés et cachés dans la manche.