‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 64 sur 75 · SUR LE HASARD · texte numérisé non relu

SUR LE HASARD

Le hasard mène le jeu, s'il n'est le tout du jeu et le joueur lui-même. En tout cas, il n'est vrai jeu que de hasard. Les pousse-bois sont bien ridicules avec leur application. Les hommes de guerre font semblant d'être habiles aux échecs (ils pleurent aussi dans les hôpitaux), mais jamais roi d'échecs n'a été un grand capitaine. On ne conquiert pas des trônes au café de la Régence. Le calcul mène les pions qui n'ont ni corps ni âme, ni nerfs, ni sang. Et le hasard mène les hommes. Comme les comédiens dans la paix, à la guerre les soldats sont plus hommes que les autres.

§ La force croit s'assurer le hasard. Mais le hasard est maître aussi de la force. Car la force en son fond est de hasard.

Tout est hasard. Pour nous, qui passons comme des ombres, dire que tout est hasard équivaut à dire que tout est fatalité. Le destin est la somme des hasards inconnus, et qui se révèle sur un point où la force les applique.

De là, l'extrême mépris que l'on sent pour les conquérants et leurs conquêtes. Les plus illustres le méritent le plus. Ils se disent les hommes du destin et on les en croit si bien qu'ils finissent par le croire. Ils sont les mannequins du hasard : lui seul les manie ; et le plus souvent, comme il les élève, il les abaisse. Un Guillaume II, tyran de théâtre et le plus grossier des

REMARQUES comédiens, sera pour son peuple le plus fameux héros de son siècle et de sa race, s'il entre à Paris.

Dans les plus grands hommes, dix ans de plus ou de moins eussent changé toute leur histoire, et l'histoire du monde. Que l'histoire est donc badaude ! Dire que la fatalité même est ridicule ! Bonaparte, âgé de vingt ans sous la Terreur, ou de quarante, fût mort sur l'échafaud ou bien eût vécu colonel en retraite à Constantinople. Dix ans plus tôt, il n'était seulement pas Français, ni élève à Brienne. Il eût pris du service en Italie, à Naples ou parmi les rebelles de la Corse avec Paoli. Dix ans plus tard, il était capitaine en second à Austerlitz, au heu de l'avoir été à Toulon.

Quoi de plus hasardeux que le jour de la naissance ? Les horoscopes répondent à un juste souci. Les astrologues cherchent les fatalités éternelles d'un homme, celles du moins qu'ils pensent connaître ; au fond, ils veulent conjurer quelques-uns des hasards sans nombre qui l'accompagnent et le signent. Toutes sortes de hasards font les vies illustres encore plus que les obscures. Deux coups de partie ont ruiné la fortune de Gondi, le plus grand homme du Grand Siècle. S'il n'était pas tombé de cheval, Louis XIV n eût pas régné peut-être.

§ Le hasard est né, dit-on, en Palestine. Où diable eût-il pu naître qu'en ce coin de la terre ? Là, un petit peuple a vécu dans la folie et les disputes, pour Dieu et

SUR LE HASARD la justice, au total pour se trahir lui-même. Il a fait présent de la Providence à l'Eglise, pour que l'Eglise le maudisse. Il a donné un dieu au monde, et depuis le monde le hait, l'insulte et le méprise. Voilà un beau coup de dés : c'est le point de la croix.

Au château d'El Azar, les hommes oubliaient leurs femmes et la vie au jeu de dés. Ce château a paru un lieu de délices à mi-chemin entre le désert et les jardins enchantés de Damas : les vertueux chevaliers d'Occident s'y sont rendus en foule et perdus à jouer. Tant les Juifs sont pervers qu'un pays, où ils ne sont même plus, corrompt les meilleurs barons du monde. D'autres chroniques assurent, d ailleurs, que le jeu de dés n y fut pour rien, et qu'à El Azar on jouait à la toupie.

Quoi qu'il en soit, pour les Croisés, le hasard est le jeu de dés, et d'abord le coup qui fait gagner la partie Car tel est l'homme : il ne joue, premièrement, que pour gagner. Il faut qu'il ait le génie du jeu pour jouer à perdre aussi ; et il finit par préférer le plaisir du jeu au gain même.

Le jeu de hasard est le vrai jeu, celui où le calcul n'a point de part et où l'homme ne s'imagine pas qu'il combine le succès contre les dieux. Il n'est qu une combinaison dans l'esprit du hasard : c'est quand on triche. De là, que tricher au jeu c'est corriger le hasard. Tant qu'ils gagnent, tous les conquérants trichent. On ne

REMARQUES les affiche qu'à la fin, soit les peuples, soit la mort, quand on les met à la porte.

Puis, le hasard est le risque. Mais l'homme veut encore que le risque tourne en sa faveur, et le risque devient l'occasion. On lui dit qu'il n'est au monde que grâce à une infinité de hasards ; et pas un homme sur un million n'entend par là qu'il est le produit d'une aventure incertaine, où entre une infinité de chances bonnes ou mauvaises : en somme, un point fort médiocre. Le hasard, dès qu'il intéresse un homme, est la providence pour lui. Surtout s'il est baron. Mais s'il est roi, dans le hasard il n'y a plus ombre de doute. A tout hasard, c'est quoi qu'il arrive. Un grand roi fait la guerre, à tout hasard, pour le bonheur de ses peuples et pour la gloire : en effet, les peuple meurent par myriades et la gloire est pour lui. A tout hasard.

La plupart des hommes raisonnent comme Bossuet, ce magnifique poète, oracle pourtant de bourdes et de choses vaines. « Ce qui est hasard à l'égard des hommes est dessein à l'égard de Dieu. » Car cet évêque est, en toute occurrence, l'infaillible, imperturbable et solennel truchement de Dieu: ce que Dieu veut, ce qu'il dit, ce qu'il sait, ce qu'il est, nul ne l'ignore depuis que M. de Meaux a la parole. Si Dieu est romain, Bossuet est l'aigle du Capitole.

Le hasard est la dernière cause.

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