TRAGÉDIE
Boufïons et gens de science, — ou qui prétendent à ces grands noms, et ce sont les mêmes quelquefois, — parlent toujours grossièrement de la tragédie. Ceux-là aussi font grand état et grand bruit des origines. Nietzsche voit dans la musique la source de la tragédie : c'est une vue romantique : elle confond les ordres au lieu de les discerner. La musique est le contraire de la tragédie, comme le cri même articulé est le contraire de la parole : la musique soumet l'intelligence à l'instinct ; la tragédie entend soumettre l'instinct à la connaissance. La musique peut aspirer au drame; mais le drame ne peut naître qu'en bannissant d'abord la musique.
D'autres, pour rendre compte de la tragédie, agitent leurs totems et rappellent les sacrifices humains. Selon eux, on va voir sur la scène tragique l'hostie humaine que le peuple immole à la méchanceté des dieux : le héros est toujours expiatoire : la purgation de tous se fait à ses dépens : il est l'offrande sanglante de ceux qui échappent à la douleur et à la mort, trop contents de la jeter sous la hache et de se soustraire eux-mêmes au couteau .
Serait-il vrai à l'origine, rien ne nous importe moms. Que vient faire la fête du bouc et l'orgie primitive des
satyres, qui s'en soucie quand il écoute la Critique de l'Ecole des femmes ou le Soir des Rois ? Trouver le sacrifice humain dans le Roi Lear, et la joie égoïste de n'être pas soi-même la victime de ses propres filles, est une idée fausse encore plus qu'une bouffonnerie. Les bouffons ont l'esprit faux tout comme les docteurs graves, mais en sens contraire. Les docteurs se trompent en traitant gravement du rire ; et les bouffons, en boufîonnant des pleurs.
Le plaisir qu'on prend à la tragédie est en tout opposé au souci égoïste. Le triomphe de l'art tragique serait d'arracher la vieille Hécube captive à ses infortunes royales, en lui montrant la divine douleur de Niobé.
Plus haut s'élève le poète, plus il tire à soi le spectateur et le tire de lui. Il y a un exercice religieux, une sorte d'ascèse magnanime dans le plaisir que l'homme ingénu sait prendre au chef-d'œuvre tragique. Ingénu, il l'est et le doit être, d'autant plus qu'il fut plus éprouvé par la vie. S'il se plaît à la tragédie, l'enfant devance le temps de la douleur et l'âge des épreuves. L'homme éprouvé retrouve la nature candide et la foi de l'enfant. Tous deux font plus que de s'oublier : ils se quittent, ils disparaissent ; ils se laissent à la porte avec leur manteau d'hiver.
Bien loin de se féliciter que le héros souffre à sa place et qu'il meure pour lui, le spectateur ingénu prend part
TRAGEDIE de toute sa force aux malheurs qu'il contemple et aux sublimes vertus qui les produisent. Car, dans le crime même, dans les pires forfaits, le héros tragique est la même vertu : il montre la plénitude virile de l'action et de la pensée: il est lui-même avec tout le courage et tout le sentiment qu il peut y avoir dans l'homme. Immolé aux passions et aux dieux, sacrifié par le destin, le héros est toujours pur : il paie rançon de tout et ne doit rien à personne.
Devant la scène tragique, le spectateur digne du poète et d'un illustre poème ne sacrifie que soi. C'est lui-même qu'il oublie, c'est sa petite vie, ses petits sentiments, ses faibles moyens, ses chétives vertus. Il entre, par la volonté tragique et la magie du poète, dans un monde héroïque ou divin, qui est tout simplement le monde désiré de la grandeur humaine : car les héros et les dieux sont des hommes accomplis. Les grandes passions sont des déesses et des dieux rendus visibles en des hommes qui se livrent totalement, avec une générosité parfaite, et qui ne leur refusent rien d'eux-mêmes, ni leur bonheur ni leur vie.
Ainsi la belle tragédie est le plus noble lieu d'oubli qui soit ouvert à la misère humaine. La vraie misère de l'homme n'est pas de subir une grande douleur, mais de n'en connaître que de médiocres comme lui, et de souffrir sans grandeur. Ni le rire, ni le jeu, ni
REMARQUES 1 impossible oubli ne consolent nos douleurs. Un amour plus puissant, la beauté seule peut fermer les blessures de l'âme : pour consoler nos pleurs, il n'y a que de plus belles larmes.