‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 71 sur 75 · ENSEVELISSEMENT · texte numérisé non relu

ENSEVELISSEMENT

Il a cessé de combattre et de vous défendre ; Mais il n'a pas fini daimer : en son cœur tendre Le dernier battement a battu pour l'amour.

Mon fils, mon fils chéri, est-ce donc que je songe ? Est-ce toi qui me parles ? est-ce moi qui suis sourd ? Et n'ai-je tant vécu que pour l'ombre où je plonge ?

0 Mort, tu n'es plus rien que le laurier du rêve,

J'en atteste ce mort à la tête fleurie:

Au matin comme au soir de cette journée brève

Et vaine étrangement qui s'appelle la vie,

La plus belle est toujours la plus tôt accomplie.

Je le sais à présent que je l'ensevelis.

Portez avec douceur ce doux guerrier sans crime

Dans la sainte demeure où il s'est fait son lit :

Il n'a jamais tué ; il n'a jamais haï :

Il n'a fait que du bien et pas une victime.

Silence, ô ma douleur, il faut que tu t'oublies.

Je penche mon front blanc, mon cœur et sa blessure Sur l'abîme sans nom où chaque homme doit naître Pour mourir, pour souffrir, pour aimer et connaître. Je t'appelle, mon fils, je compare et mesure Tout ce qui est encore à ce qui cesse d'être.

C'est l'amour qui nous lie et l'amour qui délie. Je tiens ta main, mon fils, et ne te quitte plus. Désormais, il n'est plus de temps ni de marées, Plus d'orage sanglant, plus de flux ni reflux ; Et nos âmes jamais ne seront séparées.

A présent prenez-le : il est enseveli.

PERFECTION DE RACINE

Par la perfection, les deux derniers actes de Bérénice sont la plus haute expression du génie de Racine ; et il y porte au comble la partie la plus rare du génie français. D'ailleurs, tout marque dans cette œuvre la prodigieuse intelligence du poète. Pour la peinture de Rome, elle égale Corneille et l'antiquité. Quelques traits y suffisent. La Rome éternelle est là, vraie ou non, peu importe, telle en tous cas qu'elle est vivante dans l'imagination des hommes. Qu'on se rappelle seulement comme Racine tire parti de l'histoire, de Titus vainqueur en Orient et de Titus mort jeune après deux ans de principat. Plus que tout, j'admire la réalité de cette Rome dans le dédain complet de la couleur locale. L'Orient, l'Antique, le Moyen Age, tout n'est que couleur locale chez les romantiques, haillons d'Opéra, toile peinte, fards et oripeaux, portants, coulisses, jargon et défroque. Au bout du compte, dans Victor Hugo comme dans Schiller et Byron, l'Orient et l'Occident, l'antique et le moderne, ce n'est jamais que Schiller, Byron et Hugo, des poètes grandiloquents à la mode de mil huit cent trente.

Dans Racine, Rome impériale se dresse comme le Palatin lui-même contre l'Orient, comme un forum de bronze face aux mœurs de 1 Asie. Avec un art inouï, sans même avoir l'air d'y toucher, Rome oppose la loi de l'Etat aux amours d'une adorable reine ; le sacrifice de l'homme privé et le devoir impérieux de l'homme public ; la femme tout amoureuse qui ne vit que pour son amour et le prince qui doit vivre pour un devoir auguste, qui le passe infiniment lui-même et où il est à jamais lié. Qui fit mieux sentir la contrariété de l'Orient, passionné et revenu de l'action, et de l'Occident, voué à l'Etat, où l'homme compte peu, où le prince ne compte pas, s'il ne s'immole d'abord à l'empire et au destin de la république ? Le caractère d'Antiochus, le plus beau et le plus singulier de la tragédie peut-être, met une touche suprême à la peinture de l'Orient. Ce modèle des amants est un oriental achevé. Il n a pas besoin de turban, de simarre ni d'aigrette. Quels décors, quels costumes, quels cortèges valent cette opposition-là ? Mais quoi, toute couleur locale serait ridicule, si l'on prétendait en habiller un texte où tout est peint, où tout est visible par le dedans, où tout est dit.

A la fin du quatrième acte, le débat est sublime : entre les deux amants il n'y va pas seulement de leurs amours, d'un homme et d'une femme, mais de deux mondes. Bérénice et Rome se disputent

PERFECTION DE RACINE

Titus : on peut dire qu'elles se disputent l'Empire.

§ L'ordre de la tragédie n'est pas moins étonnant. Les événements ne sont rien, que trois conversations. Toute la péripétie tient à ce que l'un des héros va répondre à l'autre, et l'effet de cette réponse sur un tiers qui dépend de tous les deux. Tout mène ainsi aux deux derniers actes par les voies les plus naturelles et les plus unies, d'ailleurs les plus fatales. Les trois héros d amour sont enfin poussés à s'expliquer ensemble : ce suprême entretien est aussi le premier ; ils font alors la lumière sur leurs sentiments; et pour l'avoir faite une fois, c'en est fait de tous trois.

Sans cris, sans poison, sans couteau, sans aucun des ressorts qu'une telle œuvre dédaigne, le débat de ces amants finit, comme il faut, par trois morts d'amour, chacune plus belle que les autres. Un sacrifice admirable les sépare et les unit. Il les égale même, chacun dans son ordre : Bérénice, dans l'ordre delà tendresse passionnée ; Titus, dans l'ordre de la passion qui le cède au devoir, mais aux dépens de la vie même, et Antiochus, dans l'ordre de la passion toute pure, qui ne peut rien préférer à l'objet aimé.

Tous trois luttent de beauté, dans une plénitude de sentiments telle qu'elle se réserve seulement la mort. Elle ne s'étale pas, elle s'élève. Au lieu de poignards dégainés, ces grandes âmes tendres ne montrent que des

REMARQUES paroles nues. Jamais on ne fit tant de beauté avec si peu de matière : ce miracle n'estril pas, entre tous, celui de la beauté spirituelle ?

Dans toute la tragédie, règne une idéale politesse : je veux dire celle qui répond au vœu de notre esprit. Elle est l'atmosphère de cette action si pure et si sereine. Cette reine et ces rois sont des dieux dans la condition humaine, qui est celle de la tragédie. Le drame n est pas dans l'Olympe, mais ils en sont et ils en viennent. Ils en ont la clarté céleste. La politesse, ici, n'est point l'usage des cours : elle est l'habit que les dieux portent parmi les humains. Elle n'est pas d'emprunt ; elle ne sent pas l'artifice. Elle sied si bien aux héros que, pour la première et dernière fois peut-être, la politesse est un élément tragique. Elle joue dans Racine le rôle de l'exquise fantaisie dans Shakspeare.

Elle élève le drame dans une région étoilée où le feu est voilé, bien loin qu'il soit moins ardent ou la fîamme moins haute. Rien ne s'y compare, si ce n'est la politesse merveilleuse des figures évoquées par Léonard de Vinci. Lui aussi, le magicien de Florence, habille de noblesse et de courtoisie ses vierges et ses apôtres, ses rois mages et même ses bergers. 11 ne peint jamais ni rustres ni petites gens : il ne se plaît qu avec les rois et les reines : ses coquins sont des tyrans. La

PERFECTION DE RACINE politesse peut donc être la vertu d'une race souveraine. La musique du langage l'exprime. Moins quelques vers dans Phèdre, Esther et Athalie, la perfection du style racinien est dans Bérénice :

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui ! Je demeurai longtemps errant dans Césarée, Lieux charmants oit mon cœur vous avait adorée.

Et la mélancolie de la fin trouve des mots si harmonieux que l'accent en est presque une chanson de viole, pour l'oreille :

J'aimais, seigneur, j'aimais : je voulais être aimée... Je l'aime, je le juis ; Titus m'aime, il me quitte... Adieu : servons tous trois d'exemple à l'univers De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse Dont il puisse garder l'histoire douloureuse.

Toute la poésie de la douceur se fait jour à travers les élans et les angoisses de l'inquiète Bérénice. L'adorable abandon de la faiblesse et son triste souci ont ici des tons qu'on n'a jamais entendus que dans ces vers et dans ceux de Shakspeare. Cette faiblesse de femme si puissante qu'elle balance parfois la toute-puissance et qu'elle a des charmes pour vaincre le tonnerre : elle désarme la main qui le va lancer.

Jamais Racine n'eut plus de force. Cette Bérénice,

REMARQUES qui passe pour une œuvre si douce, si modérée, et l'idylle entre les tragédies, est de toutes la plus vigoureuse et la plus vaillante ; mais tous les muscles sont gantés de soie et de velours. Le même trait distingue le style : le discours semble tout simple et familier d'abord : on en croirait l'étofïe sans dessins ni broderies. Rien d'éclatant n'en interrompt la trame. Sans images, sans figures, on s'étonne d'une telle suite et qu'elle enchante. Mais ce train égal se déroule dans le lieu le plus haut. Après quoi, tout texte tragique, Shakspeare excepté, paraît plat, fade ou grossier, sans noblesse : s'il a de la hauteur, il semble au grenier ; et s'il n'en a pas, on dirait, cent étages au-dessous, qu'il sent la rue ou qu'il sort de la cave.

§ Invitus invitant dimisit : des amants s'adorent et il faut qu'ils se quittent : Bérénice est une incomparable suite de variations sur ce thème tragique. Il sied donc, pour les mieux entendre, de varier les sentiments qui en font la richesse et la vie. Il faut parler des poètes selon eux, et de leurs œuvres dans leur style. Rien ne me plaît que d'offrir à l'esprit des portraits où le cœur reconnaît ses passions : la figure ne change pas, elle est transcrite.

Dans le charme exquis de cette œuvre, on discerne tout ce qui fait le privilège de l'homme policé et de la vie raffinée, telle que la civilisation finit par l'obtenir

PERFECTION DE RACINE de la nature : la perfection du sentiment doit quelque chose encore à la perfection de la politesse. Que les Barbares en fassent leur deuil : la politesse leur est interdite : ils l'outrent jusqu'à la bassesse ou la haïssent. La politesse, mot discret qui enferme tous les arts de la vie, enfin tout ce qui fait que l'homme se civilise. Où elle règne, il est des femmes et non plus des femelles. Les femmes sont toujours supérieures aux hommes, dans Racine ; mais Bérénice l'emporte sur toutes. Lui-même, Racine, avait, dit-on, une préférence pour Bérénice. Une telle plénitude du sentiment, qu'il ne se montre pas trop, contenu par son excès même, voilà ce que l'homme de la nature peut à peine concevoir. L'élégance oratoire est le vice de la tragédie française ; l'emphase sentimentale, le vice du théâtre étranger. Racine est toujours juste : son ton est parfait.

La tendresse enveloppe tout dans Bérénice, même les passions les plus violentes, que rien n'altère en leur fatalité secrète, puisqu'elles mènent tous les héros au désespoir et à la mort. Une tragédie où l'on ne se tue point, mais où le chagrin doit tuer tout le monde, les passions y sont au comble, par ce qu'elles ont plus de réalité dans la douleur que dans les excès de la violence. A la fin de Bérénice, la peine amoureuse condamne les amants à vivre chacun de son côté, et de la sorte à une

mort doublement cruelle, puisqu'elle est fatale et volontaire. Cette issue est la plus désolée de toutes : être mort pour soi-même, et pourtant condamné aux galères de la vie, dans l'absence perpétuelle et l'éternel déplaisir. Les foudres de la vengeance n'approchent pas de cette mélancolie.

La tendresse fait ce miracle. Comme Bérénice ellemême, la tendresse trompe sur la violence des passions. Mais à la vérité, l'amour, dans les cœurs élevés au plus haut de la condition humaine, est avant tout une passion tendre. La fureur où il peut tomber est une chute. L'appétit gouverne les brutes et les amours barbares : il triomphe dans la violence ; la tendresse est la loi des amours les plus humaines, et le plus souvent c'est de la violence qu'il lui faut triompher. La parfaite tendresse est là, avec ce rien d'aveuglement et d'injustice qui l'emporte, et qui finit par se vaincre elle-même.

Au bout du compte, et quel que soit le prix de la volupté, la tendresse est l'essence de l'amour : elle est la volupté des voluptés. Où l'homme a cessé d'être un animal qui sert les fins de la nature, combien les sentiments tendres ne sont-ils pas plus forts, en lui, que l'appétit et ses obtuses rages ?

Tant de différences entre Shakspeare et Racine me semblent moins sensibles que le goût profond de tendresse qu'ils ont trouvé à l'amour, et qu'ils y ont mis.

PERFECTION DE RACINE A vrai dire, la tendresse est presque toujours victime, dans Shakspeare : elle n'a sa victoire que dans les comédies, qui sont le rêve, tandis que le drame est la vie. Dans Racine, la tendresse des trois amants, tour à tour bourreaux les uns des autres et victimes, réelle parfois et parfois chimérique, donne à Bérénice un prix infini.

§ Racine montre partout, ici, une connaissance admirable de l'amour. Bérénice heureuse est d'abord tout égoïste : elle ne voit que son bonheur ; elle n'a d'yeux que pour Titus, et n'a pas un regard pour son rival. Ce qui fait sa joie, à elle, peu s'en faut qu'elle ne veuille, lui, qu'il s'en réjouisse (1). Elle est prête à le haïr, soit qu'il parle, soit qu'il se taise, selon que sa parole ou le silence offense son amour. L'amour heureux cherche un miroir de son bonheur jusque dans l'amour qu'il désespère.

Et comme sa passion sans cesse la rassure, l'inquiète Bérénice! Elle aime trop pour ne pas se croire aimée. Par ce qu'elle ne veut pas voir, elle ne peut pas être décillée. Elle tient Titus jaloux pour ne pas le perdre infidèle (2).

Comme elle est toute amour et toute inclination, elle ne pense plus qu'à travers ce qu'elle attend et ce qu'elle

(1) /« n'allenJais que vous pour témoin de ma joie. 268.

(2) Si Tilus est jaloux, Titus est amoureux. 666.

REMARQUES espère. Elle abdique même sa finesse et la charmante intelligence qui lui est propre dans les subtilités du sentiment. En quoi elle est le contraire de la Romaine. Son amour compte seul pour elle ; et Titus le sait. Ce trait est d'une beauté bien étonnante pour l'esprit. Racine fait entendre qu'elle a tiré Titus des rudes amours à la païenne, brutales et sans grâce. Elle l'a dérobé à la dure vie antique (1). Bérénice est une femme nouvelle, encore plus qu'étrangère, une égale, une confidente (2) ; elle est digne d'être la compagne d'un prince. Elle n'est pas seulement la matrone, pas plus qu'elle n'est la courtisane (3),

Les délicieuses vertus de Bérénice, ses mérites choisis font le malheur de Titus : un tel amour ne peut être avili : on ne le saurait prendre à la légère ; et comme Titus n'a pas le droit d'y consacrer sa vie, les raisons qu'il a d'aimer sont aussi la cause de son infortune.

Car le prince est en lui plus impérieux que l'amant. L'admirable tragédie nous plonge dans la lutte de

(1) ]e connais Bérénice et ne sais que trop bien Que son cœur n a jamais demandé que le mien. 530.

(2) Ma jeunesse, nourrie à la cour de Néron, S'égaroil, cher Paulin, par l'ejcemple abusée,

'El suivait du plaisir la pente trop aisée, 507.

(3) Je trouve tout en elle :

Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois. Et crois toujours la voir pour la première fois. 545.

PERFECTION DE RACINE l'amour et du devoir royal, s'il arrive qu'un maître du monde, qui a conscience de l'être, aime passionnément une femme de qui la politique le sépare. Plus vif est cet amour, plus le devoir de l'immoler est absolu. Dès le début, le parti de Titus est pris ; et vous l'ignorez, rêveuse Bérénice (1 ). Il mourra plutôt que d'épouser la Juive contre le gré de Rome et du Sénat (2). Or, quel que soit son amour, il ne dit pas qu'il pourrait mourir de le sacrifier.

Avec une majesté impériale, il se rend compte de son malheur et de la nécessité où sa grandeur l'oblige de s'y précipiter. Il mesure exactement ce qu'il doit perdre et ce qu'il doit garder. Amant déchiré et maître de la terre, il sait le poids de la couronne et ce qu'elle exige. Il est le grand Romain qu'une passion propre peut bien mettre à la torture, mais qui ne saurait la préférer à la passion de 1 Etat ni à ses souverains intérêts.

Je puis faire les rois, je puis les déposer : Cependant de mon cœur je ne puis disposer.

Jamais cette opposition ne fut mieux marquée dans ?v'Cim poète, non pas même dans Corneille. Car, chez le vieux tragique, la partie n'est pas égale : on est trop sûr que le parti héroïque l'emporte toujours. Avec lui,

l'amour même est citoyen. Et l'Etat ou le devoir ou Dieu a toujours le dernier mot.

La grandeur de Racine et la force de son esprit éclatent le plus dans Britannicus, Bérénice et Athalie. Sa vision n'a pas moins d'étendue que de finesse. Sur Rome, il égale tout ce qu'on en a pensé et tout ce qu'on a dit.

Et vous croiriez pouvoir, sans blesser nos regards. Faire entrer une reine au lit de nos Césars, Tandis que l'Orient, dans le lit de ses reines. Voit passer un esclave au sortir de nos chaînes ? (1)

Je l'mdiquai déjà : Racme va fort au delà de Titus et de Bérénice. Il rend visible, avec une intelligence merveilleuse, le conflit de Rome et de l'Orient. L'orgueil du sang, la superbe militaire, l'horreur de l'étranger, le mépris de ce qui n'est pas romain, la haine des rois, l'implacable politique, tout y est. Sans que Racine l'ait peut-être voulu, on distingue même un certain ridicule propre à Titus et à tous les Romains, cette gloire naïve qu'ils se font d'être ce qu'ils sont, que l'orgueil de la race leur inspire et qui fait leur inépuisable faconde. Entre le sénateur Paulin, absolu comme une hache de

(1) 409. Quant au style poétique, on ne peut concevoir de plus beaux vers, ni plus de force avec plus de raffinement. C(. encore 378, 381, 1015, 1024. Tout l'Acte IV, et l'admirable scène V entre toutes. 1062 à 1086; 1 103 à 1120; 1102 et 1151 1154.

PERFECTION DE RACINE licteur, et la frémissante Bérénice, Titus est un peu benêt quelques fois : aigle tant qu'on veut, mais à son choix béjaune de l'amour ou béjaune de l'empire (1).

Elle aime, elle ! et ne prétend qu'aimer. II aime aussi, lui ; mais près d'elle il paraît froid : il n'est qu'un demiamant ; il ne pense pas qu'à l'amour : il a le souci de I empire. Un moment, il est conquis par l'Orient, je veux dire par la passion : il hésite ; il s'indigne du sacrifice qu'il lui faut faire de lui-même, de son bonheur et d'une inimitable amante. Le Romain se retire. N'est-on pas homme avant d'être roi ? Vit-on pour soi ou pour les autres ? Et, après tout, faut-il tant donner à l'Etat ? Avec un peu plus d'astuce, il pourrait se répondre qu'on vit encore pour soi, quand on prétend vivre pour l'Etat ; et qu'au fond, si l'on fait passer l'Etat avant sa maîtresse, c'est qu'on prend moins de plaisir à sa maîtresse qu'à être maître de l'Etat. Dans ce cœur impérial et romain, le doute n'est qu'un scrupule de la raison : il n'est pas une tentation bien forte.

Sa gloire inexorable à toute heure le suit (2).

§ On n'admire pas assez l'incomparable personnage d'Antiochus. Il est peut-être le seul amant accompli de l'ancien théâtre. Avec un sens de l'amour que per-

sonne n'a eu avant Stendhal, Racine a placé l'amant malheureux entre Titus et Bérénice, lui donnant à la fois de la maîtresse qui le dédaigne, et qu'il adore, et du rival préféré : il les double ainsi tous deux, précieux à chacun et doublement inutile. Ce que Bérénice souffre de Titus, elle le fait souffrir à Antiochus, qui ne laisse pourtant pas de souffrir pour son propre compte les peines que Titus ne repousse pas, après avoir bien cru ne les jamais subir. A mi-chemin des deux, Antiochus tient de l'un et de l'autre. Il est pour beaucoup dans l'équilibre si fin et si robuste de l'œuvre (1). Un mot le peint d'abord :

Le triste Antiochus

Se compta le premier au nombre des vaincus (2).

Dans cette tragédie tout intérieure, il est essentiel à l'action. Il est l'innocente cible tantôt de l'amant, tantôt de l'amante, ou de tous les deux. Il est l'écho de tout ce qu'ils se disent, de leurs effusions tendres et de leurs débats, de leur désespoir et de leurs espérances. Il vit par eux et par eux doit mourir. Il est suspendu à leur destin, et ne s'appartient plus. Il révèle les vicissitudes de leur passion ; il en est le témoin involontaire et torturé ; tous ses actes en sont le contre-coup. Il ne

(1) Vous ne faites qu'un cœur et qu'une âme avec nous. 698.

PERFECTION DE RACINE frappe jamais l'heure, et il n en sonne pas une qu'il ne soit frappé.

On ne conçoit point sans lui le dénouement de la pièce, qui est le plus beau de la tragédie française et le sublime de la mélancolie. Il faut qu'il soit là pour que les amants mesurent l'infini de leur peine et le vide de toute illusion. Il témoigne pour toute la défaite. Il mène ces dolentes et douces funérailles. Et comme il se voue luimême à ne plus vivre que de chagrin, ils attestent en lui l'adieu que chacun d'eux, séparé de son amour, entend faire à sa vie même.

Comme il aime, cet Antiochus ! comme il a naturellement la fièvre ! Comme il pressent qu'il ne sera point aimé et ne pourra jamais l'être ! Quelle constante inquiétude dans ses courts instants de relâche. Il est le frère d'Oreste et l'amour est sa fatalité. Comme il désire, comme il espère et désespère! il n'en veut point croire son désespoir, et son espérance ne s'en croit pas. Tout sage et retenu qu'il semble çà et là, plein d'élégance et de délicatesse (1), sa vie est un long égarement.

Il est aussi le seul amant de l'ancien théâtre qui aime assez pleinement, d'une passion assez profonde pour

(1) Non pas toujours, l.a passion est si vive qu'elle l'incline à prendre un peu trop vite la succession de Titus, sachant bien qu'il hérite la personne de Bérénice plutôt que son amour. Mais quoi ? il est déjà bien beau qu'un amant ne se prctère pas toujours et qu'il ne confonde pas d'abord l'intérêt de son cœur avec celui de ce qu'il aime.

s immoler à l'être aimé. Qu'on juge à ce trait la grandeur et la vérité de l'amour : il est.toujours prêt à sacrifier les autres plus que soi-même. Pas une femme dans Racine n'en est capable ; et seul Antiochus le peut entre les plus amants. Il cherche une dernière joie dans le sacrifice et combien vainement : il ne saurait se duper. Oriental, il l'est assez pour ne plus croire à rien qu'à un amour qui le ruine. 11 vit pour vivre et non pour l'Etat, pour l'empire, pour la gloire, pour toutes ces chimères : li est un peu femme, enfin.

Antiochus est né sous un astre funeste. Dans cette guerre de l'amour, comme dans l'autre, il est de bonnes étoiles et de mauvaises. Tout destine Antiochus à l'amour malheureux. Plus son cœur est digne d'une heureuse fortune, plus l'événement le traite avec indignité. Antiochus a toutes les sortes de mérites : mais il n'a pas celui de se faire aimer. Il se tuera donc ; 11 le laisse entendre ; et si ce n'est de sa main, le poison de l'absence y suffira. Bérénice mourra de douleur ; et Titus de pneumonie, en passant une revue, après une nuit chagrine d'insomnie.

§ Le goût de Racine pour la Champmeslé ne donnet-il pas à penser ? Toute Normande qu'elle fût, Champmeslé semblait une étrangère. Elle n'était pas belle au sens où on l'entend au Grand Siècle. La beauté alors était blonde, brillante, vermeille, toute de lis et de roses :

PERFECTION DE RACINE elle paraissait l'éclat de la santé et la promesse du bonheur. La pâleur est suspecte ou le teint de la maladie ; un ton de nacre est celui de la fièvre. Toutes les femmes de ce temps sont moins délicates que robustes, de Longueville à Montespan. On vante toujours leur belle taille, leur gorge pleine ; elles ont la figure ronde ; elles sont un peu trop fortes à nos yeux et trop nourries. La rose enfin est épanouie.

Champmeslé est brune comme un merle. Elle passe pour laide ; elle a le visage maigre, les yeux petits, ronds et perçants ; ses couleurs sont si peu à la mode qu'on la dit moricaude : les femmes médisent de cette maugrabine ; mais elle fait des passions. Pour Racine, elle a une qualité sans seconde : sa voix est ravissante, la plus chaude et la plus tendre du temps.

... cette voix qui nous enchante

Et qui va le plus doucement au cœur.

Elle a vingt-six ans. Racine, qui la connaît à peine, l'entend : il se jette à ses genoux. Il lui fait étudier Bérénice. Il lui confie le rôle. Il pénètre de sa musique ce rare instrument. Il devient son amant ; ill'adoreetne peut plus se passer d'elle, qui passe fort bien de son poète à la prose de maint autre galant. Elle est Roxane encore, puis Monime, Phèdre aussi, chrétiennes ou non, toutes femmes d'Orient.

§ Une tragédie est plus grande, parfois, d'être tout Intime, surtout si elle a pour toile de fond quelques puissants intérêts, les horizons de la guerre, des dieux ou de l'Etat. Dans Bérénice, de simples amants sont écrasés par le poids des couronnes, et la grandeur de leur rang cause leur ruine. Leur malheur est fait de leur élévation. Il ne faut pas moins que Rome, l'Empire, et la haine du peuple romain pour séparer des cœurs si confondus que la moindre retrait les déchire.

Dès lors, toutes les puissances de la terre se conjurent contre ce pauvre et bel amour. Pour des amants, le seul sujet de Bérénice qui est : briser un cœur de jemme quon adore, est le plus tragique du monde.

La femme élève ses reproches et sa plaintive cantilène. L'homme, lui, ne parle pas volontiers de son cœur aux autres. Il ne dit pas qu'on le lui brise, puisque, enfin, il y consent : prince, il y porte la hache lui-même. Il continue d'êtreetd'agir; mais il n'aplus de bonheur. Il se survit (I). Que de grandes âmes se survivent, après un immortel sacrifice! Combien ne sont plus que les ombres de ce qu'elles eussent été, si elles l'avaient voulu ! Il y a aussi la duperie du sacrifice et qui n'empêche pas de se sacrifier. Beaux amants ! Leurs tourments, à tous trois, leur défaite dans la vie, l'infortune qu'ils subissent, qu'ils

(I) Mourir à son bonheur, c'est toujours se survivre.

PERFECTION DE RACINE

s'imposent et qu'ils n'acceptent pas, toutes les voies enfin de la passion aboutissent à ce haut lieu du désespoir et du mutuel renoncement, à ce temple du triple adieu sur les sommets de la mélancolie.

§ Ce chef-d'œuvre ne pouvait naître qu'en France : hors de France, il ne saurait être tout à fait compris. Une force si saturée d'esprit échappe aux Barbares. On n'aura jamais trop le mépris de toute barbarie. Pour être sensible à la puissance cachée de Bérénice et à la merveilleuse harmonie qui l'enveloppe, il faut d'abord un sens de la mesure et de la perfection que donnent seuls vingt siècles de civité : I âme s est faite alors à la douceur humaine.

Victor Hugo, si allemand à tant d'égards, tout national qu'il soit à d'autres, ne sentait pas qu'il y a plus de vraie puissance dans une scène de Bérénice à mi-voix, que dans tous les grossiers tumultes, les parades et les hurlements de ses drames. Le fond de Victor Hugo, comme de tous les Barbares, est l'emphase. On se trompe beaucoup sur l'emphase comme sur la mesure : pour l'une et l'autre, il n'est point d'échelle commune entre les œuvres et les hommes : véritablement, il en est plus d'une. La convenance du ton à l'œuvre et de l'expression au sentiment ou à l'idée que la parole exprime, cette exacte et suprême décence fait toute la mesure et toute la simplicité. Eschyle est simple, parce que le ton de

Prométhée est digne des pensées qu'il expose. Si subtil ou raffiné qu'il soit, Dante est simple et mesuré pour la même raison. Shakspeare est sans emphase, quoiqu'il semble : il dit avec toute la grandeur qu'il faut toutes les grandes choses qu'il veut dire. Mais l'emphase de Victor Hugo est perpétuelle, parce qu'il enfle démesurément des pensées médiocres et des sentiments vulgaires. Au théâtre et dans le roman, là où la vérité idéale exige le ton juste, il fait parler en dieux, en héros, en prophètes d'absurdes pantins et de ridicules marionnettes. Qui peut écouter le valet Ruy Blas, le bouffon Tnboulet, Lucrèce Borgia, Marie Tudor, Angelo, sans rire ou sans honte et sans dégoût ? Rire ? on ne le peut même pas : ces mannequins frénétiques sont d'un mortel ennui. Souvent, ils disent en vers magnifiques toutes sortes de pauvretés ; ou qui est pis, ils répandent des trésors empruntés au poète, qui leur sont étrangers et qui ne les concernent pas. Ainsi ils nous mettent à la gêne, comme des chanteurs qui chantent toujours faux. Victor Hugo n'y va que de la parole seule. L'emphase est un mensonge de l'expression qui vient du caractère. Sans le savoir, ou le sachant, tous les Barbares mentent. En grec, l'emphase est une apparence ; en français, elle est un faux semblant. Toute emphase coïncide à un manque de proportion et, par malheur, volontaire. On vise à grandir ce qui n'est pas grand. Et dans le fond

PERFECTION DE RACINE

on vise à tromper les autres sur soi. Tant pis si d'abord on se trompe soi-même.

La simple puissance de Bérénice ne peut être sentie par des esprits assez gros pour n'être frappés d'abord que par des coups : coups de poing, coups de gueule, coups de théâtre. Toute œuvre est grossière près de celle-là : car toute œuvre est emphatique. Le suprême mérite du musicien Debussy est que sa musique fait penser à Bérénice : lui aussi est un conquérant secret dans l'ordre de la perfection et de la sensibilité cachée.

En architecture, le jugement que l'on porte sur Notre- Dame de Paris est une pierre de touche : par la perfection de l'ensemble, Notre-Dame dérobe ses beautés incomparables autant que le Dôme de Milan expose ses beautés moindres, autant que la cathédrale de Cologne étale sa laideur orgueilleuse et fait du vacarme avec toutes ses faussetés. Cologne est la reine de 1 emphase, entre les églises : Notre-Dame de Paris est la reine de la grandeur qui se dissimule et de la beauté cachée. La perfection du goût est ici, et il faut un goîit parfait pour la reconnaître. Bérénice est du même ordre en poésie : comme on juge de Bérénice, on mérite d être jugé.

LA COMPAGNE

Familière et sacrée, simple et bonne comme l'eau sur

sa pente.

Voyez-la venir dans sa douceur solennelle.

Celle qui sait tout de l'homme et mieux que ne l'a su sa

mère.

Celle qui a surpris les cris de son éternité. Ses moindres murmures et ses plus profonds soupirs. Celle qui Voit l'amant dans la douce mort de l'amour : Elle est la femme, la chair jumelle et la compagne.

De l'homme elle peut tout connaître, dans son exil et

dans son âme.

Pour le blasphémer autant que pour le bénir : Elle sera pour lui l'œuf sifflant des calomnies qui dardent Ou le palmier fécond chargé de palmes.

Le frais jet d'eau végétal qui lance vers le ciel L'offrande de la source et le miel de la datte. La compagne s'avance au côté chaud de l'homme, Contre son flanc, contre sa hanche et le long de son cœur, Ombre attentive et confidente, inexorablement fidèle ; Ou bien elle marche à sa rencontre, en merveilleux

présent.

LA COMPAGNE

// la salue avec tendresse et lui baise les yeux :

Tu es celle, dit-il, qui partages le pain de la vie et le romps avec moi ;

Tu es la nudité d'amour et le linceul ;

Tu as vêtu ma jeunesse de tes bras et de tes lèvres vives ;

Et le jour venu de l'homme à la mer, c'est toi qui me coudras

Muet, muette, en pleurs et sans baisers, dans l'éternelle chemise :

Quoi qu'il arrive, tu es la première et la seule.

Toute amoureuse qu'elle soit, elle sait aussi ne pas l'être : 0 cœur de femme, grand serviteur qui s'oublie : Sans parole et sans geste indiscret, elle épouse l'esprit : Elle n'a pas besoin de le comprendre : elle lui fait le

nid.

Et l'y invite, et l'y attend, et la fontaine de son cœur

l'y appelle :

Elle prépare le délassement et couve le repos ; Elle est le doux sommeil et la douce insomnie.

On la nomme l'amie, et du mâle et du blé elle est certes la mie :

Elle est le pain de l'homme et le sel de sa vie ;

Bien plus que l'amante et la mère, elle est aussi l'une et l'autre ;

REMARQUES Elle est le seul miroir où l'homme s'aime : Il n'y a rien de meilleur quelle.

La plus âpre douleur quelle lui donne est l'idée quelle a vécu sans joie et que, vivant pour lui, elle s'immole.

Mais quoi ? et qu'est-ce qu'une belle vie sans immolation ?

Au sommet de la puissance, l'abdication ;

Le sacrifice de soi, au plus haut de la plénitude :

L'horreur du sacrifice inutile n'est pas si juste que le vide d'une vie qui se contente :

On ne s'accomplit que pour avoir l'occasion d'un beau renoncement.

La vraie compagne est la femme qui s'aime.

Et qui parfois oublie de s'aimer en aimant.

On la désespère, on la fait pleurer :

Elle résiste à cette solitude puissante.

Au désert brûlant oix son homme enfant l'enferme ;

Elle halète, elle perd souffle à le suivre :

Sa folie d'homme, et de toujours quitter le monde.

Cette impatience de tout ce qui l'entoure.

Cette fureur de se renouveler, de rejeter tout ce qu'il

tient, de ne tenir à rien qu'à ce qu'il n'a pas encore. Cette ascension perpétuelle d'œuvre en œuvre, comme

de crime en crime,

LA COMPAGNE Donne la nausée de l'abîme à la compagne et le vertige : Pour elle-même aussi, elle voudrait bien vivre. Pour un enfant, un doux enfant, plein de baisers et plein de rires.

Pour jouir du temps qui vole et des moindres plaisirs. Pour rien enfin, suprême délassement.

Mais il est là, l'homme qui rêve, le cher ennemi : Sans le vouloir, il la force à ne vivre que pour lui Qui ne vit que pour son œuvre, pour l'avide sirène Qui n'est même pas lui, étant bien plus que lui-même.

Bonté de femme, sagesse si souvent désolée. Regard très pur jusque dans la révolte et dans la peine. Zèle ardent qui chante encor dans la douleur qui désespère.

Tendresse sans mesure, tendresse si fidèle.

Que ferions-nous sans toi ? que ferions-nous sans elle ?

Même si je peux tout obtenir de moi.

Homme, je n'obtiens pas de m'aimer :

Je n'aime que la vie, cette superbe iniquité

Qui marche droit en foulant tout sous elle ;

Et plus elle s'élève vers le ciel, moins elle prend garde

aux victimes qu'elle fait.

Dans la victime la plus choisie, la compagne est le témoin

dont la présence est l'éternel serment, et qui jamais ne

charge l'homme vivant, ce divin criminel de si beaux crimes.

Elle pardonne plus vite quelle n oublie.

Plus il est homme, plus il meurtrit la chère femme ;

Toute déchirée de ses propres blessures, elle panse son §rand blessé et le guérit ;

Elle berce l'illusion malade ;

Elle la renouvelle à la source souffrante, parce quelle la partage avec candeur et quelle ne doute pas :

0 campagne, ô innocence et grandeur de femme.

Il n'est pas d' œuvre vraiment grande sans toi.

Souvent, les amis de l'homme n'aiment pas sa compagne ;

Ils sont injustes pour elle, comme des femmes :

Elle porte ses péchés d'orgueil et paie pour lui ;

On tire rançon d'elle, lâchement, selon la loi du monde ;

On lui fait expier ce qu'on n'ose exiger de lui ;

C'est à lui qu'on en veut et l'on s'en prend à elle.

Combien elle a pleuré, elle si gaie et si joyeuse ! Et parfois elle a cru n'avoir plus que des pleurs. Sur les rosiers du rire et de la joie plus que ces baies d'automne :

Mais il veut qu'elle retrouve ses roses ; Car il adore son sourire, il adore les perles

LA COMPAGNE

Que le cœur dépêche en tourterelles sur les lèvres ;

Et dans sa cruauté, il réclame le rire même aux pleurs.

Cependant, que le dur fardeau ne blasphème pas les chastes épaules qui l'ont chargé et le soutiennent.

La compagne n'est pas la victime parfaite ;

Comme toute innocence, elle est victorieuse :

Elle a les félicités de sa peine, et sa merveilleuse beauté.

Nulle femme ne reste jeune comme elle ;

Pas une n'est plus pure, quoi qu'elle fasse :

Elle est toujours la jeune mère au premier lait

Qu'elle donne si tendrement au premier-né ;

Et c'est toujours de son amour que l'homme vient de naître.

Malade, elle m'a dit, et sa voi.x tremblait d'une tristesse et d une bonté sans bornes :

Je ne te suis plus nécessaire, ami chéri.

Tu n'as plus besoin de moi : je ne tiens plus à moi-même ;

0 mon amant, mon amour pèse sur ta vie :

Tu n'es pas fait pour une femme, qui s'est faite à toi seul et pour toi.

Nous sommes le foyer et vous êtes la flamme.

J'attendais le bonheur et ne le donne pas ;

Je ne suis plus que ton souci : Ha ! laisse-moi mourir ! il vaut bien mieux que je m'en aille.

Nécessaire, tu les, ô ma femme chérie :

Tu l'es à ma douleur et tu I es à ma joie.

De tout notre passé il n'est pas un instant que le présent ne multiplie.

0 compagne de ma vie, moitié de tout et du mal même que je te puis faire.

Quel bien aurai-je si je ne t'ai pas ?

Au moment oit tu l'abdiques et tu en doutes, tu m es plus nécessaire que la vie.

Elle sourit en pleurant, et son rire est tout d'or

Sur ses dents éblouissantes, qui sont la gaité même et

la haie fleurie du rire.

0 ma chair, 6 mon nid, toi ma sécurité, ô vraie femme. Pensée du cœur, zèle à servir, offrande toute bonne, Même quand ton amour rêve jalousement de possession, L'oubli de soi l'anime et la parfaite aumône : Tu veux bien me tenir tout entier, mais c'est que tout

entière tu te donnes :

Et que demande-t-elle pour sa récompense ? La joie de l'homme, son ivresse et son baiser.

Voici la femme, la servante du Seigneur : Ecce ancilla Dominl,

Celle qui règne sur la terre pour que le royaume des deux soit à lui. Sois bénie.

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