SUR L'ENNUI
On ne s'ennuie que faute d'amour ou faute d'être.
Ou encore, on mesure 1 intervalle de ce qu'on est à ce qu'on voudrait être et qu'on n'est pas, de l'amour qu'on a eu, ou qu'on attend, à l'amour qu'on souhaite; et l'ennui naît du défaut où l'on se voit. C'est un lent abîme où l'on glisse d'une pente insensible et où pourtant l'on reste. Cette chute sans heurt et sans cri est la tragédie muette de l'ennui.
On s'ennuie par manque ou par excès ; mais 1 une des deux raisons est bien plus rare que l'autre ; et la foule des hommes est presque toujours en défaut. L ennui est au fond qu'on ne peut se suffire. De là, tant d'aigreur : en tout ennui, il y a un aveu de misère, et qu'on s en veut de faire d'autant plus qu'on le fait en ne le voulant pas. L'ennui est un mal qui diffame le malade et qui accuse sa victime.
(Pour parler comme Lui :)
Ennui, marque d'une nature supérieure, mais jusqu à un certain point seulement. A tous les degrés, il faut être capable de s'ennuyer, et d'aller au delà de son ennui. Occuper son ennui, seul moyen de vaincre l'ennui. L'œuvre, quelle qu'elle soit, est la vierge qui vient à
bout de ce serpent. Heureuse ou douloureuse, elle seule met le talon sur la tête de l'ennemi. La douleur envie l'ennui ; mais combien l'ennui devrait envier la douleur, s'il n'était pas si bas ?
On s'ennuie donc, faute de vie intérieure. Et à cause de la vie intérieure qu'on a, on s'ennuie aussi : c est qu'elle n'est pas assez riche m assez forte.
Ennui, manque d'imagination dans la plupart ; excès d imagination en quelques autres : ceux-ci restent en deçà de ce qu'ils veulent. Ils n'ont pas la force d'accomplir l'œuvre qu'ils ont conçue.
La vie est une œuvre entreprise par force, et fatalement imposée à tous les hommes ; mais à peine ébauchée par presque tous, et qui avorte à chaque pas.
On s'ennuie par ce qu'on voudrait être, et on s'ennuie de ce qu'on est.
La plupart des hommes vivent par ce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. De là, qu'on résiste à toute sorte de douleurs. Tous subissent, peu se délivrent. La vie commande sans cesse, par chaque fibre et en chacune; et l'homme obéit. Pour peu qu'il s'en doute, quel ennui.
L'ennui est un jeûne de la conscience, en proie à l'mutile et au vide. La douleur est la conscience et nourrie.
Quelque part, je fais dire à un saint : « Je suis toujours
SUR L'ENNUI malade ; c'est sans doute que je ne mérite pas mieux. » Voilà ce que lennui pourrait penser de lui-même, il me semble. Cependant, les êtres simples qui ne s'ennuient pas ne sont pas capables de s'ennuyer. Ils ne bâillent que de fatigue, ou par la faute de l'estomac. Ils s'ennuiraient, avec un peu plus de conscience.
On entre en haine dans l'ennui : in odio.
§ Au vrai on ne s'ennuie que de vivre.
Et c'est qu'on s'ennuie de ne pas vivre assez. Ainsi l'ennui peut croître avec la force. Car y a-t-il rien de plus misérable que d'être content enfin de ce qu'on est ou de ce qu'on fait ? Dieu même n'est pas content d'avoir créé le monde ; et d'ailleurs, on le conçoit. Et poenituit eum, quod hominem fecisset in terra. C'est l'ennui de Dieu. Ce terrible aveu de la Genèse est le mot de l'ennui.
Le profond ennui met un goût de mort dans la bouche. 11 est trop certain que dans l'ennui il y a de la haine : elle est subie. L'œuf est couvé par le temps, et ne sait pas quelle sera la figure du poussin. En proie à l'ennui, on se hait dans les autres, et on hait les autres en soi.
La nécessité du travail répond étroitement à la nécessité de vivre. Les peuples qui travaillent le plus aiment peut-être le moins la vie : en attendant, ils l'occupent.
Gagner durement sa vie, seul moyen pour la plupart de suffire à la dure nécessité de vivre. L'esclave accablé dit à son tyran : « Il faut tout gagner avec toi ; il faut payer de sa peine, et de toute sa peine, le moindre soupir de soulagement. » Et le tyran pourrait répondre : « Tu souffres ? Je t'épargne l'ennui. »
Le travail forcé de la vie tient lieu à la plupart de vie intérieure. Quand ils sont de loisir, les hommes s'ennuient fatalement. Et toutes les femmes. Que faire de soi ?
On cherche au dehors ses points d'appui. Le plaisir n est qu'un point d'appui ; mais à la lourde pesée de la vie qui toujours s'accroît et tombe, le plaisir n'offre qu'un contrefort de paille.
Pour les femmes, l'amour est le seul arc-boutant qui les soutienne, par ce qu'elles le croient solide et qu'il les force à l'œuvre. Mais la masse pèse toujours, qui est la vie ; et l'ennui est toujours là.
§ Ce n'est pas le plaisir, hélas, qui sauve l'homme de l'ennui : c'est la douleur.