‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 73 sur 75 · TRISSOTIN & L'OBJET · texte numérisé non relu

TRISSOTIN & L'OBJET

Trissotin philosophe est à cheval sur la raison, comme l'autre sur la poésie, à propos de son madrigal. Le propre du pédant est de croire à la critique objective.

Trissotin prétend toucher l'objet, et ne peut pas faire autrement : comme il se donne raison en tout, il faut que tout lui donne raison. Il n'a pas d'autre plan dans l'esprit, et c'est ce qu'il appelle penser.

Trissotin distribue des prix et assigne des rangs ; mais il ne dit pas sur quoi il se fonde. Est-ce sa raison ? il est seul à ne pas savoir que sa raison interprète son sentiment. Il en rougit peut-être, après tout : il lui reste au moins cette miette de conscience et de juste humilité.

On ne touche l'objet en rien.

Il n'y a pas de critique objective, même en science. Les jugements sur les œuvres de l'esprit ne seront jamais des faits ni des nombres.

En science, la critique ne trouve l'objet que sur les points de fait : l'erreur est l'erreur, en géométrie ; la vérité se prouve et se démontre. La critique dispute surtout des savants, de leur priorité et de leur part dans la découverte. La critique est une histoire. Elle est alors

REMARQUES nécessaire. Même l'homme le plus juste et le plus pur de tout mtérêt, sans aigreur, .sans jalousie, Darwin, ne rend pas justice à Lamarck. Cependant Darwin, le plus patient et le plus sagace des hommes, aurait dû mesurer la grandeur de l'invention dans un savant comme Lamarck, lequel découvre un monde.

§ En art, il ne peut pas y avoir de critique objective. Les œuvres d'art naissent, d'abord, du sentiment. Le sentiment les reçoit, les fait vivre et les juge. On ne pourra jamais prouver qu'un vers est plus beau qu un autre, que dix vers de Dante effacent tous les grands poèmes de l'Italie, et dix lignes de Pascal dix volumes de Voltaire et de Bossuet, de Bourdaloue et de Rousseau. On ne le sent pas, ou on le sent.

Même dans l'art de bâtir, la critique n'atteint pas l'objet. Là, pourtant, toute une immense expérience est de fait : il faut un ingénieur pour faire un grand architecte ; mais l'homme de science, en architecture, est partout le serviteur de l'artiste.

Qui le croirait ? On discute encore si les puissants architectes du moyen âge n'étaient pas des Barbares ; et ceux qui ont la bouche pleine du miracle grec, osant poser la question, n'ont pas le courage d'y répondre. Mais ils jugent Notre-Dame : sur quoi, si ce n'est selon leur sentiment ? Car selon la raison, il leur faudrait rendre les armes. Le plus parfait des temples grecs,

TRISSOTIN ET L'OBJET fût il aussi pur que le Parthénon, n'est rien pour la science de bâtir, si on le compare à Chartres ou à Reims.

Dans le temple grec, il ne s'agit toujours que de placer un toit et un fronton sur des colonnes. L'architecte de France a posé toute sorte de problèmes et les a tous résolus, les plus délicats, les plus difficiles et jusqu'à lui les plus insolubles. Tous les architectes le savent. Mais Tnssotin ne s'en soucie pas. Et il n'aurait pas tort, à sa manière, s'il confessait enfin qu'il exprime son sentiment, et s'il ne prétendait pas tenir l'objet, au nom de la raison.

§ On ne se met d'accord sur rien. Il n'y a des preuves qu'en histoire. Et encore ! Les conjectures ont plus de part à la conclusion que les textes et les faits.

Les œuvres d'art sont filles de l'émotion. Il faut donc que l'émotion du critique réponde à celle de l'artiste. Sinon, le critique est un prêtre du néant.

Il faut peindre et mirer l'objet. L'aimer serait plus juste encore. Qui juge, presque toujours ment et trompe. Par bonheur, qui condamne s'accuse ; et le plus souvent, celui qui manie les verges nous les livre pour le flageller. A mesure qu'il fouette, il se découvre : il fait bien voir qu'il n'est pas de taille ; il met son âme à nu avec le bas du dos ; et plus il se montre, plus il prouve qu'il est né pour être fouetté.

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