GŒTHE LE GRAND
Qu'on le veuille ou non, il y a de grands Allemands, et qui importent beaucoup à l'Europe comme à tout le genre humain. Souvent en eux, l'Allemand gâte l'homme universel ; mais l'homme universel ne serait pas sans l'Allemand. Il faut comprendre ce qui nous blesse dans ce que nous admirons le plus ; mais quelle vaine occasion de reproche ? Après tout, on doit toujours naître quelque part ; et l'on naît où l'on peut. On sort d'une famille, d'une ville et d une heure : le point est d'en sortir, et de couper le cordon à ce heu du temps, du sang et de l'espace où nous sommes attachés. C est de là que nous sommes lancés dans le torrent de la nature : toutes ces racines, presque infinies en nombre et en qualité, ne sont entées les unes aux autres que pour nous bien nourrir, après nous avoir engendrés ; mais rien n est fait, si nous y restons liés. Une racine s'ajoute en nous à toutes les autres, en attendant l'esprit qui ne viendra peut être pas, et qui doit les trancher toutes, si la nature en lui accomplit son chef d'oeuvre, qui est un homme.
Il faut n'avoir aucun respect de la grandeur spirituelle, aucun amour de la poésie, aucun sens de la valeur
REMARQUES humaine, pour disputer son rang à Gœthe. Il n'est pas seulement le plus haut et le plus vaste des Allemands : il compte entre les dix ou onze plus grandes têtes du genre humam.
Comme il y a dix hommes en celui-ci, on peut bien lui passer le bourgeois de Francfort et même le chambellan, sa façon d'abonder en soi chez Apollon comme à Weimar, et ses grâces balourdes. Il est bon à prendre tel qu'il est : il reste encore dans Gœthe une intelligence et une volonté magnifiques, un admirable poète, un esprit de la plus belle curiosité et, malgré tout, sous la contrainte subie ou la discipline qu'il s'impose, une des pensées les plus justes et les plus libres qu'on puisse louer. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit le dieu des dieux, au sommet de l'Olympe. Presque partout allemand, et fort peu grec, il est le conquérant de Rome et le grand poète romain, que Rome n'a pas eu peut être. Si jamais le Saint-Empire eut un sens, c'est avec Gœthe, plutôt qu'avec Barberousse.
Il est très bon de découvrir dans un grand homme d'Allemagne le défaut de la statue, l'expression brutale, la ligne imparfaite : par ce qu'il ne faut jamais être dupe que le voulant : d'ailleurs, plus on comprend, plus on s'élève : on élève même son sujet en ne le flattant pas.
GŒTHE LE GRAND Moins parfait, il est plus vrai. La vérité seule est assez forte pour louer dignement une grande nature d'homme. A mieux voir dans Gœthe par où il est allemand, je lui rends mieux justice : ses beautés et ses conquêtes ne sont qu'à lui ; ses misères et ses laideurs sont de la race et du temps, de tout ce qui compose les fatalités dune œuvre et d une vie.
L'homme de France est le plus naturellement humain; il a plus d'esprit que les autres ; il sait mieux le plaisir de vivre : il met du style à être, comme l'artiste à faire son chef d'œuvre. Enfin, il a la raison plus libre. Faudrat-il convenir, pourtant, que tous les Français ont de la grandeur dans l'esprit ? qu'ils ont tous l'amour et 1 usage de la liberté ? qu'ils rendent tous la vie plus belle et la terre plus douce aux âmes bien nées ? Nous n avons qu'à regarder autour de nous, pour voir une "foule de sots fanatiques, de logiciens bornés, d enragés qui écument, de têtes étroites, de menteurs effrontés, et de petits tyrans. Et il est vrai que beaucoup de Français sont spirituels avec si peu d'à propos, avec si peu de sens et de noblesse qu'ils font parfois douter s'il vaut mieux avoir de l'esprit ou n'en avoir pas assez. Quant à la raison, elle est une arme aussi perfide que la foi dans les hommes de parti. Gœthe est bien au dessus de ces bas intérêts. Il répugne à toute polémique.
L'admirable Gœthe ne bannit rien de son royaume,
REMARQUES si ce n*est l'Evangile : encore en laisse-t-il des traces au peuple et aux femmes. Il est l'homme de la nature et de la raison, en ce que jamais il ne prétend méconnaître l'une ni compter sans l'autre. Mais il a bien trop de portée pour expliquer tout ce qu'il ignore par le peu qu'il sait ; et jusque dans la science, il fait la part au mystère du monde.
La raison est un moyen, sans quoi tous les autres sont douteux ou précaires ; mais il n'est pas le seul.
Il y a un mystique dans Goethe : il l'avoue dans quelques poèmes, et ne s'en excuse pas. La fin de Faust en est toute pénétrée. Une conversation de Goethe, âgé de soixante cinq ans, avec le conseiller Falk (1), après la mort de Wieland, en est un témoignage si hardi, qu'il ne laisse pas de surprendre : il ne veut pas qu'une grande âme meure ; il ne veut pas que Wieland soit mort. Il éloigne les vaines réponses de la croyance : car il ne s agit pas de croire, mais de savoir. Cependant, sa large pensée ne veut rien exclure. Et il conclut, pour son compte, à l'immortalité personnelle de l'esprit.
D ailleurs, il n'entend pas abdiquer Spinosa entre les mains de Jacobi et de Novalis ; ni humilier la raison humaine devant les pythonisses et les sorciers de tout ordre. Ces théologiens ont toujours trouvé beaucoup
(I) Janvier 1913. Cf. Gœthe-Eckermann. trad. Délerot. II. 338 à 350.
GŒTHE LE GRAND plus facile de faire une énigme ridicule du monde, pour en donner le mot que personne ne comprend, plutôt que d'y voir une sphère formidable de faits et de créations naturelles, qui exigent une étude, une patience, et un savoir infinis.
Ecartant toute autre image de Goethe, celle de sa vieillesse lumineuse me touche le plus.
Comblé de biens et de gloire, celui peut être de tous les hommes qui a eu la meilleure vie et la plus douée de bonheur par le destin complice, en dépit du rôle qu'il joue un peu, et qu'on lui fait trop jouer, le grand poète est simple, il est vrai, il garde le cerveau vif et frais. S'il est une bonté intellectuelle, c'est bien la sienne. La politique des Etats ne le retient pas plus que celle des salons. Il échappe enfin à la petite cour et aux princes. Il est retiré de tout, plus que de l'univers. Il a su ménager son temps et ses soins avec un ordre incomparable : il n'est asservi à aucun des biens qu'il goûte le mieux, et qu'il s'est acquis avec le plus de zèle : il ne donne de lui-même que ce qu'il veut à la cité, à la patrie et d'abord à sa famille : il dîne seul ; il mange et boit à ses heures, selon ses goûts. Il n'est l'esclave d'aucune vanité, même pas de sa gloire : il la possède noblement ; il y est à l'aise.
Sa pensée ne sommeille jamais. Il ne se lasse pas
d étudier et d'apprendre. Rien n'est indigne de sa curiosité. Il ne se croit jamais trop vieux pour s'instruire : c'est, je pense, qu'il ne l'était pas.
Les grands événements, pour lui, ne sont pas ceux qui bouleversent la planète ; mais ceux qui changent le plan de nos idées. Le sort des Etats l'intéresse moins que celui des arts et des sciences. Voilà ce qui s appelle vivre en forme avec l'éternité.
Il est un don plus admirable encore, que Gœthe ne partage qu'avec le plus petit nombre même des grands hommes : car ils n'ont pas tous le noir bonheur de vieillir, et moins encore, s'avançant en âge, de grandir en force et en sérénité. Jusqu'à son dernier souffle, Gœthe est poète.
Le don de poésie ne le quitte jamais. A quatre-vingts ans, je crois, il achève le Second Faust : il copie de sa main un cahier de poèmes. Il aime toujours le beau papier, la lettre belle, le grand format. II y met toujours le même soin. Il n'emprunte pas la main d'un secrétaire : lui même trace les vers de sa grande et nette écriture. Il veille à la marge et aux majuscules. Quand il a fini, il lui faut un ruban de soie, à la vive couleur ; et il relie son manuscrit, d un geste soigneux.
C'est là ne pas vieillir. Je voudrais qu'à plus de quatrevingts ans, comme à soixante-six, il eût tenu Bettma sur ses genoux, et qu'il s'en fût laissé troubler plus que