‹ Remarques (volume 2)Chapitre 6 sur 12 · ESSAI SUR LE CLOWN · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LE CLOWN

L art du clown va bien au delà de ce qu'on pense. Il n'est ni tragique ni comique. Il est le miroir comique de la tragédie, et le miroir tragique de la comédie. La grande farce de Molière est l'excès de la comédie. La parodie n'y règne que par occasion. Cette farce est la prose du genre, et le clown de Shakspeare en est la poésie. Comme tout le théâtre grec sort d'Homère, le fou de Shakspeare est le dieu et le père de tous les clowns.

La caricature n'est pas du tout la parodie.

La farce se borne aux mœurs et aux caractères. L'art du clown est sans limites. Il s'étend à la plupart des idées et à tous les sentiments.

On ne voit point, d'ordinaire, que le clown est sentimental. Le sentiment est son génie. Comme le plus poète, il ne connaît les idées qu'à l'état de sentiment. Il y joint l'excès du geste : il le porte à l'extrême parodie : il ose faire le geste opposé au sentiment qu'il éprouve,

REMARQUES et à celui qu'on attend. Tel est le principe de sa retenue, et sa force impassible. La farce est du Midi ; le clown est du Nord. Le silence est son plus haut cri. La stupeur est son éloquence. Il connaît donc la sublime vertu du silence. Cependant, son émotion parle pour lui, dans toutes les allures du corps. Pour la même raison, le clown de Shakspeare chante : le chant est la voix de l'émotion. Merle en cage, oiseau de la parodie, le clown de Shaskpeare est plein de toutes chansons.

L'instant expressif, qui sépare le rire des pleurs, marque entre tous le style du clown. Moment essentiel, où la rêverie et l'action se composent. Il y faut un visage qui n'est pas celui de l'enfant, et qui n'est pas davantage la tête de mort, mais qui tient des deux. Le clown est une tête d'enfant mort dans une robe de poupée. On sent le squelette, là-dessous. Ce squelette a toutes nos passions, et il en joue. Dans le même personnage, la fin pensive et la vive pétulance, les bonds du début, quel abrégé de l'homme, quelle réquisition de tout ce qu'il est !

Entre le rire et les pleurs, dans la contraction des muscles antagonistes, les yeux se font tout petits : ils tendent à deux points ronds, aux lentilles de la poule. La grimace des lèvres laisse le pli de la joue incertain

ESSAI SUR LE CLOWN entre le sourire et le sanglot. C'est pourquoi la joue, sa couleur et sa forme, a tant d'importance dans l'art du clown : elle ne fait qu'un avec la bouche. On regarde le clown à la bouche ou à la joue, comme au front un autre homme. Souvent, la bouche est le front de la farce.

La joue tire sur les lèvres et module la grimace. Que va-t-il sortir de la tirelire? Cette large fente est riche en surprises.

Beaucoup d'enfants ont la même expression : ils rient en pleurant ; ils pleurent en riant. Mais la volonté n'y est pour rien. L'esprit est absent. Dans le clown, l'intention mène le jeu : et ce qu'on voit est fait de tout ce qu'on ne voit pas. L'incertitude de la grimace entre le rire et les pleurs est le principe d'une esthétique. Un animal de métaphysicien ne s'en doutera jamais, surtout Hegel. Le clown l'enveloppe de toutes parts.

Hegel n'est pas capable de rire ni de pleurer. Et Yorick ne peut pas voir Hegel sans pleurer et sans rire.

Blême et vert, le nez noir, les yeux creux, et ce rire éternel, Yorick est le clown achevé : il ne vient pas sous la main d'Hamlet par hasard. Le clown tient encore du poète ce trait admirable : tout fantaisie et tout sentiment, il gouverne absolument son sentiment et sa fantaisie.

REMARQUES Non seulement il les surveille : il les règle avec sévérité ; il les ordonne ; il les conduit où il lui plaît. Tout est calcul dans le grand clown : plus il fait le fou, plus sa folie est méditée. Rien n'est au hasard. Il improvise sur un thème, dont la réflexion l'a rendu maître. L'art est à ce prix, pour le clown comme pour le poète. Les rimeurs faciles ne sont pas des poètes.

Dans la grande farce, à la Molière, les farceurs sont des pantins énormes qu'un dieu agite, un dieu qui redevient bambin pour se divertir. Le clown porte sa nourrice à bras tendu, et lui apprend à téter : dans l'art du clown, le farceur tire ses propres ficelles ; il sait tout ce qu'il fait.

Plus il fait rire, moins il rit. Le vrai clown ne doit pas rire. Il joue de lui même et du public comme d'un instrument à deux claviers. Si le clown pleure, s'il est troublé, en proie à des passions terribles, haineuses même, tandis qu'il donne à rire, et qu'il dilate le cœur du public, il a le génie de son art.

Le clown de Shakspeare est un fou. Le fou qu on voit est le masque d'un sage non visible : il a vue sur 1 envers de l'action et des héros ; il sait la toile de fond ; il est la leçon du drame.

Tout drame de Shakspeare peut être mis en thème

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