ESSAI SUR LE CLOWN
de clown. Mais non pas les comédies : la fantaisie y est déjà souveraine ; le clown y règne sous la forme du chant et le rire des fées. Caliban est un clown, quoiqu'il semble.
Qui sait ? le clown est peut-être le héros le plus original de l'Angleterre. Il est le grand Anglais luimême, quand il fait du sentiment. Il a trop de roideur et de force pour ne pas se déguiser, trop de pudeur aussi. La sensibilité anglaise s'habille en clown pour tout oser et avouer tout ce qu'elle cache. Deux siècles et demi durant, elle a perdu son audace à la porte de la chambre où se rencontrent les amants ; il se peut demain qu'elle la retrouve. Les clowns ne sont plus dans la poésie ; on ne les voit qu'au cirque : c'est un bonheur de les y rencontrer, mais un grand malheur qu'ils ne soient que là .
Enfin la bonté du ciel a donné Dickens à l'Angleterre. Dickens est le clown accompli, le plus fécond et le plus ravissant des plaisants à mille grimaces et mille tours. Les deux écoles de clownerie se rencontrent en lui, celle de Londres et celle de la campagne. Il a tous les tons du caprice à visage d'enfant et de la fantaisie à tête de mort. Il est toute une troupe de clowns à lui seul, et pleine de femmes, la seule où elles soient admises à porter le sac brodé de lunes et cette comète de houppe sur le front.
REMARQUES Shakspeare excepté, le clown Dickens est le plus sentimental des Anglais, le plus doux, le plus tendre. Il est tout trempé de baisers. Il est une ruche à larmes de miel. Il pleure comme une petite fille, et pleure comme un poète. Il rit aussi délicieusement, et tout en même temps, à l'égal d'un merle ou d'une jeune fille qui se trouve jolie dans sa robe neuve. S'il est triste, si quelque épais brouillard de mélancolie lui glace les os, il fait un million de mines charmantes pour ne pas montrer qu'il pleure, comme on chérit un frais enfant qui tord son nez et sa bouche pour ne pas éclater en sanglots.
Chez Dickens, le chien, le chat, le serin, le poney de la maison sont clowns ; et clowns, tous les objets de la famille, la théière et la bouilloire, les vêtements, le bras de fer et la canne du manchot, les meubles de la chambre, la perruque du vieux chauve, les outils du travail, les dossiers du procureur, les girouettes qui jouent pour le vent, les portes et les murailles. Je dirai plus tard les bonds, les écarts, les silences, le génie de Dickens et le talent de Footit, ce tragédien de l'absurde.
Pickwick est un prodige de logique naturelle, comme Panurge. Mais Panurge est toujours nu, même habillé ; et Pickwick, même nu, est toujours vêtu de respect
ESSAI SUR LE CLOWN double : respect des autres, respect de soi. Le jeu du clown est parfait, si tout y semble né du caprice : plus il paraît imprévu, plus il Ta dû prévoir. Le mauvais clown a l'air de réciter sa leçon de gestes : c'est qu'il ne la sait pas. Le grand clown semble inventer son texte : c'est qu'il le possède parfaitement.
L'art du clown est un calcul qui improvise. Il est selon l'esprit géométrique ; et le public ne s'en doute pas. La gifle et le coup de pied sont aussi bien réglés que les bielles de la machine. Le calcul permet tous les excès que la seule fantaisie ne saurait admettre. La comédie italienne invite les farceurs de Bergame à improviser sur un thème : on n'écrit que les thèmes, et non les comédies. Mais Shakspeare écrit les textes de la clownie avec les soins exquis du poète.
La rapidité du jeu et la répétition des allures donnent aux périodes de la farce et aux moments de la grimace un caractère qui ne pouvait être compris que de notre temps. Le clown analyse tous ses gestes, et on n'en saisit que la synthèse. Le jeu du clown est à trois dimensions : il est cube. L'esprit de finesse est l'ornement de ce volume ; mais le volume est la pièce essentielle.
Le clown est triangulaire. Il est au foyer de l'ellipse, des regards et du cirque. Il fait trois fois son geste et sa grimace, à droite, à gauche et droit devant, pour être vu semblablement des trois côtés, et dans les trois plans
REMARQUES où il se meut pour le cirque, son univers fermé. Presque simultanément, il donne trois images de lui-même parfaitement semblables, et on n'en voit qu'une. Là, il est inscrit au cercle humain comme une pyramide, comme un coin de folle dérision.
Ci finit le prélude sur le clown. Reste toute la pièce à dire.