Î REMARQUES
fout marcher les auxiliaires de couleur inférieure qui leui' tombent sous la main. Pour nous réhabituera Tidée de Tesclavage, il ne faudrait peut-être à la chose qu'un nouveau nom plus décent; s'il est vrai de dire que tout arrive, il est encore plus exact d'avancer que tout revient.
Chez les visiteurs descendus des quartiers populaires, le sentiment est plus cordial, on interpelle volontiers et gaiement ces frères étranges. Qui n'a rencontré sur le quai d'Orsay des voiturées joyeuses, qu'on dirait imaginées pour figurer les cinq parties du monde dans quelque cortège allégorique? C'est un camelot de la Villette qui va traiter chez le marchand de vin ses nouvelles connaissances de Port-au-Prince, de Saigon et de Baloufabé. L'autre soir, dans l'allée centrale presque déserte, quatre ouvrières du faubourg, personnes mûres et d'apparence très respectable, achevaient sur le tard leur souper de charcuterie; trois Arabes passèrent, on les invita à s'asseoir; les musulmans s'excusèrent sur le vin et le cochon, au grand étonnement de ces dames, mais ils prirent place fort galamment dans le cercle; l'instant d'après, deux noirs se joignirent à la société; tout ce monde caquetait de la façon la plus amicale, dans la mesure restreinte où le vocabulaire sabir le permettait. Il est bien regrettable pour la philologie que l'Exposition ne dure pas deux ou trois ans; on verrait naître ici, par voie de création naturelle, un langage universel qui ne laisserait rien à faire aux professeurs de volapïik.
Parfois, au milieu d'un groupe de Tonkinois assis sur les brancards de leurs pousse-pousse, un brave gardien delà paix s'institue maître d'école; il instruit nos protégés à tracer nos lettres et nos chiffres, imités aussitôt
Sun L'EXPOSITION DU CENTENAIRE. 175
parles petites mains bistrées avec une adresse de singes. Cependant, tous les < enfants de Han » ne sont pas aussi disposés à ces tentatives de fusion. Prise en masse, la foule n'est complètement à Taise qu'avec les bons nègres, aux faces ouvertes et rieuses; les faces jaunes sont plus fermées, plus de l'autre monde. Dans les cordons de curieux qui se succèdent devant les échoppes du village annamite, l'expression des physionomies est habituellemeut celle qu'on remarque chez les promeneurs du Jardin des plantes, quand ils circulent devant les cages des fauves. Regards d'Européens et regards d'Asiatiques se croisent sans se pénétrer; ils n'expriment ni sympathie, ni gêne, ils ne portent pas de Tun à l'autre des parcelles d'âme, comme entre gens de même race qui se dévisagent.
Ce mur de séparation morale apparaît bien nettement dans le kampong javanais, malgré notre engouement pour les poupées casquées d'or qui ont fait des fanatiques et des hypnotisés. Dès le premier jour, Paris a raffolé des Javanaises, de leurs grâces colubrines, de ces petits corps souples où la peau semble vidée d'os et démuselés, lorsqu'elle ondule en mouvements tout pareils à ceux des serpents. Notre admiration envahissante a dû paraître lourde aux petites danseuses; elles auront connu le pire ennui des reines, sans les compensations de l'emploi; elles ne peuvent dérober une minute de leur journée à la foule entassée contre leurs paillotes. Il est vrai qu'au début cette persécution ne paraissait guère les gêner; il en serait autrement aujourd'hui, s'il faut croire le mot d'un imprésario, mot profond comme un verset de la Genèse : « Nos pensionnaires sont déjà corrompues, elles
ne se lèvent plus devant les hommes. " Tout chez elles est animal : le dessin de la bouche, sommaire et inintelligent; la voix à fleur de tète, ce pépiement nasillard sous lequel on ne sent pas de pensée. Rien ne donne la sensation de la distance au même degré que leur regard briUant; il vient d'infiniment loin, quand il arrive sur nous; quand il rentre, il s'enfuit infiniment loin, dans Téblouissement de lumière du ciel équatorial, sur les prairies de fleurs éclatantes qui couvrent la mer, le long des rivages de leurs îles. Ce pauvre monde a toujours froid; les vieilles surtout font peine à voir, greloliantes, claquant des dents au moindre souffle frais; monde attirant et triste, de la tristesse particulière aux romans de Loti, il y a je ne sais quoi de funèbre dans ces créatures de plaisir, dans leur masque exsangue sous la poudre safranée, jaune comme la mort des pays exotiques, comme la fièvre des beaux étangs pestilentiels. Elles devaient être sinistres, Sariem et Taminah, entre les dalles glacées et sous le jour vert de la Morgue, quand elles se rendirent là pour pleurer Anan, l'un de ces musiciens qui agitent devant elles des sistres de bambou; il s'était laissé mourir en arrivant chez nous; comme un cadavre n'a pas le droit de mettre en deuil le lieu où le public paye pour s'amuser, on porta le Javanais sur le lit de pierre des naufragés parisiens; toute la troupe affolée vint s'y lamenter à la mode du pays, entre deux danses. La mélancolie qui prend le cœur dans le kampong, on la retrouve à quelques pas de là, faite des mêmes éléments, devant la grande volière oii sont encagées des nuées d'oiseaux-mouches du Sénégal; autres bestioles dépaysées, transies, elles frissonnent avec des reflets de
pierres précieuses, elles serrent piteusement leurs corps minuscules et se tassent sur leurs perchoirs en longues brochettes superposées; elles aussi murmurent, dans leur babil nasillard, des choses inintelligibles pour le pierrot de la Seine qui volète autour de leur grillage, trivial, indiscret, la plume drue et le sifflet hardi, joyeux de sa liberté sous le ciel accoutumé.
Le théâtre annamite n a pas eu la même I^rtune que les ballerines du prince de Solo. On a trouvé son action trop monotone, sa musique trop barbare. Pourtant, si ces féeries lyriques se donnaient à Bayreuth... Des amateurs experts et très respectueux de Wagner m'affirment que, si quelque chose ressemble à la manière du maître, — comme le bourgeon à la branche qui en sortira, — c'est le théâtre annamite; on y discerne le leit-moiiv, les longs récitatifs de passion, et l'invention du sujet est puisée dans les Niebelungen orientaux. S'il y a quelque vérité dans cette boutade, j'en suis mauvais juge. D'après ce que j'ai pu deviner en écoutant Lé Hué, — la Rose, — ce drame est fort loin des perfections de Scribe et d'Auber; mais il a plus d'un point commun avec l'inspiration des chants homériques. Des magiciens qui n'ont pas de patrie terrestre arrivent sur une scène représentant le ciel ou les profondeurs de la terre; des sorciers, qui furent des buffles dans une existence antérieure, chantent longuement leurs joies ou leurs inquiétudes; des chœurs plantifs de suivantes traversent des combats d'hommes et de dieux. Tout cela est d'une fantaisie naïve , d'une liberté de rêve qui rachètent bien les discordances des gongs. L'imagination du spectateur doit suppléer à l'absence du décor avec de courtes indica-
tions, comme dans le théâtre shakespearien. Je relève sur la notice une de ces indications : « Les sinuosités du chemin parcouru par les acteurs correspondent aux accidents qui pourraient surgir dans la vie réelle, r \\ y a plusieurs personnes qui donneraient le vaudeville le mieux fait pour les suggestions de cette simple phrase. Mais ces personnes sont encore trop peu nombreuses pour que Lé Hué fasse concurrence à nos entreprises de divertissements nationaux.
Toutes ces ouvertures sur TAsie n'offrent qu'un intérêt secondaire, à côté des cérémonies qu'on célèbre depuis quelques jours dans la pagode tonkinoise. Nous devons cette révélation à l'initiative de M. Dumontier, le savant interprète qui a organisé l'enseignement au Tonkin; il a bien voulu m'aider de ses lumières et me communiquer les notes manuscrites de l'ouvrage qu'il prépare sur le bouddhisme dans l'Indo-Chine; il m'a permis d'y faire quelques emprunts. J'hésite à introduire le lecteur dans le sanctuaire des bonzes; je crains de ne pouvoir plus m'en arracher, tant il passionne l'esprit en lui ouvrant des horizons vastes et nouveaux.
Une chapelle catholique d'Italie ou d'Espagne, très ornée de statues de saints, et dont la décoration, la peinture, la sculpture auraient été confiées par hasard à des ouvriers annamites, telle est la pagode d'Hanoï. Des tableaux de toile peinte sont accrochés aux boiseries; ils offrent des représentations de l'enfer et du jugement analogues aux fresques du moyen âge. Sur le devant de l'autel, le rituel des prières, des offrandes de fruits, des lampes allumées, des baguettes d'encens fumantes, le tison de bois d'aigle qui entretient le feu perpétuel; sur
les gradins supérieurs de cet autel, les statues dorées du Bouddha, dans les attitudes consacrées pour les diverses incarnations de la figure divine; les images de Kouanîn, la vierge miséricordieuse, et d'Ananda, le disciple préféré. — Descendue de la Chine au Tonkin et dans l'Annam, la pure doctrine hindoue est arrivée dans la péninsule très matérialisée, très mêlée de superstitions païennes, de formules magiques; le taoïsme s'est taillé une large place dans le panthéon bouddhique. Aussi voit-on sur les côtés du temple les effigies de quelques empereurs divinisés, entre autres le Maître du Ciel, TEmpereur de jade, qui habite dans la Grande Ourse; ses deux subordonnés raccompagnent, le génie stellaire qui préside aux naissances et celui qui préside à la mort.
L'office commence, les bonzes montent à l'autel. On retrouve sur leurs traits ce caractère indélébile que l'état ecclésiastique imprime dans tout pays à la figure humaine. Ce sont, me dit mon guide, des gens convaincus, de bonne vie et mœurs. L'officiant et ses deux acolytes portent des coiffures d'étoffe en forme de couronnes; ils viennent de revêtir des chapes de soie jaune, pareilles à celles de nos prêtres. L'officiant tient dans ses mains jointes un rosaire et une fleur de lotus; en priant, il dirige la fleur vers le dieu. 11 se prosterne, récite des litanies et des oraisons, avec une gravité recueillie; les acolytes lui donnent les répons, en frappant sur de petits gongs de bois et de métal. Les bonzes nouent de cent façons leurs doigts entre-croisés; ils figurent ainsi les gestes sacramentels du Bouddha, signes allégoriques des révolutions zodiacales, de la suc-
cession des jours et des nuits. De temps à autre, le clergé marche processionnellement autour de Tau tel; revenus dans le chœur, les prêtres forment une chaîne aux évolutions rapides; leurs pas dessinent alors sur la natte une figure géométrique, toujours la même; c'est le taïki, le signe de la formule où les Chinois ont enfermé tout le sens des choses divines et des choses humaines. Le tnïld est un cercle dans lequel deux points opposés, générateurs de mouvements en sens contraires, donnent naissance à deux spirales susceptibles de se mêler à Tinfini. L'un de ces points représente le principe du bien, de la lumière, de la chaleur, de la vie; l'autre, le principe du mal, de la nuit, du froid, de la mort. Tout nait, existe et se transforme par Taction réciproque de ces deux principes. Le laïld traduit aux yeux la conciliation des contraires par le mouvement, Téquilibre du monde moral et du monde matériel maintenu par le jeu des forces opposées. Le symbole chiuois contient en puissance toutes les explications de Tunivers auxquelles ont abouti chez nous des siècles d'observations expérimentales et d'inductions savantes.
Grâce aux traductions de M. Dumoutier, nous pourrons bientôt étudier les principaux livres de prières. On y discerne deux inspirations de valeur fort inégale. L'une provient du taoïsme dégénéré; elle a multiplié dans ces livres les formules magiques d'exorcisme contre tons les mauvais génies qui guettent l'homme; si l'on dégage l'esprit général de ces formules de leur transcription particulière dans la pensée annamite, on y retrouvera les exorcismes qui remplissent le dossier criminel d'Urbain Grandier et des Ursulines de Loudun. Dans
Taulre inspiration, on reconnaît ce qui subsiste du bouddhisme primitif; elle a dicté des prières souverainement belles. Feuilletons le Passeport pour le ciel, le rituel funéraire des bonzes. Il contient des oraisons et des préceptes cérémoniaux pour tous les genres de mort, pour le décapité, pour la victime de la foudre, du tigre, du serpent.
Introduit près d'un moribond, le prêtre prodigue des conseils à Tâme, il lui indique les issues par où elle doit sortir du corps, les barques et les ponts qu'il faut éviter ensuite, ceux qu'il convient de prendre parce qu'ils conduisent au mont Mérou. Puis le bonze récite les prières de l'agonie : " Le ciel et la terre sont dans le chaos, l'eau et le feu roulent ensemble en désordre, mais trois fleurs se réunissent sur une seule tige, et le tigre est dompté, le dragon est asservi. Le nuage de cinq couleurs s'étend sur le monde, il contient les cinq éléments. Le Saint apparaît. Le ciel se forme et se tient au-dessus, la terre se dégage et se tient au-dessous ; au milieu sont tous les êtres qui se groupent ou se dispersent. "
Les enfants s'agenouillent auprès du mourant^ le bonze répète l'invocation : « Le ciel et la terre sont assombris. Oh! l'âme, sortez! « — Et il dit des versets qui finissent ainsi : « L'Esprit se condense et retourne au néant sans que son influence cesse de régir le monde. Il persiste, invisible, inconnu, incompréhensible, comme serait le reflet dans la mer d'une lune qui n'existerait pas. « — Enfin, l'oraison dite du passage, ou du dernier soupir : « Celte âme, venue on ne sait d'où, va gravir le chemin des trois saints... La lumière, la nature humaine, la nature d'autrui, la nature du ciel, se réunissent en un
seul souffle... A cette heure dernière, je confesse toutes mes fautes et demande le pardon; j'ai péché par ignorance, mon cœur était mauvais, ma bouche était impure, que le Bouddha me pardonne. »
Après la mort et la longue série des exorcismes, pendant qu'on accomplit sur le défunt les prescriptions minutieuses du rituel, le bonze récite la prière du fils : « Le nommé N..., reconnaissant des bienfaits de ses parents, qui l'ont nourri pendant les trois premières années de son existence, qui lui ont donné des vêtements et une maison, vient faire le sacrifice, offrir les présents et évoquer leur âme. Les traits de leur visage ont disparu, le son de leur voix s'est évanoui; ainsi le vent d'automne fait tomber les feuilles des arbres, et les papillons vus en songe ne laissent aucune trace. Mais le souvenir est toujours vivant dans le cœur... » Et les formules pour l'évocation de l'âme continuent : " La vie et la mort sont deux états fort différents, comme le dm et le duong (les deux principes foudamentaux), et tout aussi incompréhensibles... Les montagnes et les fleuves rendent la distance immense, les jours et les nuits sont tristes dans le Tuyen-dai. .. L'âme le matin suit la pluie, et le soir elle erre derrière les nuages, chassés par le vent sur les collines ou vers la mer. L'âme s'élève, les esprits (animaux) s'abaissent, l'âme plane dans le ciel, les esprits rasent la surface du sol. L'âme est on ne sait où. L'âme n'entend-elle pas l'évocation? »
Ces trop courtes citations donneront une idée du symbolisme gracieux et profond dont la religion annamite garde l'empreinte. Labonzeriede l'Esplanade nous
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montre ce symbolisme vivant dans la décoration des sanctuaires et dans la majesté des cérémonies; elle nous montre Tune des adaptations nationales de la doctrine qui régit 500 millions d'âmes, le tiers des hommes.
J'ai marqué ce qui surprend tout d'abord le visiteur, la similitude frappante entre ces sanctuaires , cette liturgie, et l'appareil du culte chrétien dans les pays latins et grecs; similitude qui s'étend parfois aux conceptions essentielles. Quelques lecteurs prendront peutêtre en mauvaise part ce rapprochement, qui avait déjà lH)urni un thème aux railleries faciles du dix-huitième siècle, alors qu'on ignorait comment vivait un bonze et ce qu'il croyait. Quand l'évidence d'un fait ou d'une idée crève les yeux, il ne sert à rien de les détourner; ici comme partout, je crois qu'il est maladroit de laisser l'esprit d'ironie et de destruction tirer avantage de l'évidence; je crois qu'il faut s'emparer résolument du fait ou de l'idée et chercher à les expliquer. Ce n'est pas le moment de vider d'un trait de plume ces graves questions. Contentons-nous de rappeler ce que chacun sait, qu'il y a deux explications de ce parallélisme des religions : l'explication orthodoxe, qui voit partout un reflet des dogmes chrétiens, les vestiges obscurcis d'une révélation originelle; l'explication de la science libre, mais respectueuse du divin, qui voit dans l'univers le foyer d'un vaste travail d'épuration où l'idée religieuse, une sous des vêtements dissemblables, va toujours s'élevant, ^'illuminant à mesure qu'elle atteint des races supérieures. Il n'y a aucune incompatibilité radicale entre les deux explications; une vue assez large pour embrasser et concilier ces deux aspects de la vérité, voilà ce qu'il
faut souhaiter à tous ceux qui ne sauraient trouver hors de cette vue la paix de l'intelligence.
La curiosité attire le visiteur à TEsplanade; un autre sentiment Ty retient. Cette partie de TExposition témoigne deTeffort considérable que la France a fait au dehors depuis ses malheurs. Tous ces exotiques, avonsnous dit, sont nôtres à quelque degré; ils représentent pour nous de lourdes charges et de grands espoirs. Entrons dans le palais central des colonies, faisons le tour des sections qu'il récapitule, rappelons-nous l'histoire qu'il raconte ; si l'on avait voulu nous montrer dans l'édifice une image exacte de cette histoire, il eut fallu le diviser en deux moitiés, donner à la première l'aspect d'un tas de ruines et laisser la seconde en construction. Le tas de ruines, ce serait l'empire colonial d'autrefois, celui qui a sombré à la fin du dernier siècle et au commencement du nôtre; nous en retrouvons ici les petites épaves : quelques lambeaux de terre sur les côtes des Indes et de la Guyane, quelques îles, la Réunion, la Martinique, la Guadeloupe, et des Ilots de moindre importance. La construction récente nous parlerait de l'empire colossal que nous sommes en train de refaire, avec ces trois morceaux du globe dont chacun dépasse en superficie le territoire de la mère patrie : la France arabe, au nord de l'Afrique; la France noire, au cœur de ce continent; la France jaune, tout au bout de l'Asie. Et ce nouvel empire s'est élevé en quelques années, si l'on excepte l'Algérie, qui relie l'une à l'autre les deux périodes si tranchées de nos entreprises d'outre-mer. La conquête algérienne a sa physionomie à part; c'est
un appendice au vieux poème des croisades, un chant d'épopée plutôt qu une page d'histoire coloniale. Nous avons refait là notre apprentissaj^^e de colonisateurs contre toutes les règles du métier; mais notre longue erreur est mêlée à une légende si héroïque, si séduisante pour Timagination, qu'on n'a pas le courage de la regretter. Qu'elle est déjà loin de nous, cette fantasia de la vie militaire franco-arabe! Elle date, comme un uniforme du 2* léger dans un tableau d'Horace Vernet. Et pourtant ils sont d'hier, tous ces noms de généraux africains inscrits dans le marabout d'Abd-er-Rahman, et qui sonnent là comme des coups de clairon. Quelques-uns mêmesont encore d'aujourd'hui; on pourrait rencontrer dans la mosquée, cherchant ses souvenirs, l'un des adversaires d'Abd-el-Kader, et l'on s'étonnerait une fois de plus que nous la laissions se rouiller dans l'inaction, la savante épée qui devrait être la force et la parure de notre relèvement national. — L'exposition algérienne atteste un développement agricole de bon augure; le pays demande une nouvelle fortune à la culture de la vigne; il se présente à nous, cette année, comme une succursale du Bordelais. Mais pourrons-nous corriger les traditions invétérées qui ont consommé le divorce entre l'indigène et ses maîtres? Elles ont fait de notre seule colonie de peuplement une image trop fidèle de la métropole, rongée par la politique, par des passions et des chimères d'autant plus dangereuses que nous n'avons pas toujours peuplé cette terre avec le meilleur de notre sang.
En passant de l'Algérie à son complément naturel, la section tunisienne, on arrive à l'histoire récente, à la
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méthode nouvelle qui règle Texpansion de TEurope sur le monde : la demi-conquéte, le protectorat. Cette méiliode nous a réussi à merveille dans la régence; en peu d'années, sans qu'il nous en coûtât une goutte de sang, nous avons fait là œuvre solide. Quand on parcourt l'exposition de Tunis, où cette œuvre est mise en évidence nvec beaucoup d'habileté, il semble qu'on assiste à une résurrection de la puissance romaine, exhumée par nous en même temps que les aqueducs, les citernes, les temples de Suffetula et de Thugga, dont nous avons dégagé les belles ruines. D'où vient ce succès, inespéré au début, reconnu aujourd'hui par tous les gens de bonne foi? Il n'est que juste d'en rappeler la cause. Notre gouvernement, ayant mis la main sur un homme à la hauteur de la tâche, a eu pour une fois le bon sens de lui laisser du temps et de la liberté d'aclion. Cet homme a su pénétrer l'esprit musulman, il a transformé un vieil organisme sans le briser, sans heurter les mœurs ni exaspérer les préjugés des indigènes; entre ces préjugés et ceux que nos brouillons colportent au dehors, il a préféré respecter les premiers, pour montrer à nos clients que leur intérêt s'accorde avec le nôtre; il a fait de l'administration, et non de la politique d'exportation. La Tunisie est un exemple unique, nous pouvons l'exposer avec fierté; mais il convient surtout de le méditer, pour eu tirer profit dans le reste do notre empire; le même procédé de greffe prudente, appliqué avec suite par une main libre d'entraves, donnerait peut-être ailleurs les mêmes fruits.
De la France noire, il n'y a encore que peu de choses à dire. On a vu ses enfants disséminés dans les cases de
l'Esplanade; M. de Brazza,qui les inventa, pourrait seul se reconnaître dans Tinextricable fouillis des races qui pullulent entre le Sénégal et le Congo, Quelques-unes nous ont envoyé de beaux spécimens, des gaillards athlétiques, à la physionomie intelligente et avenante; ils auront relevé l'idée qu'on se faisait communément de ces nègres. Sans doute, ou ne parviendra jamais à les conduire très haut, mais on les conduira facilement. Lui aussi, ce royaume en formation ne nous a demandé aucun sacrifice sensible; s'il en demandait, j'ose croire qu'il faudrait les faire. Je ne sais pas de document plus instructif, pour qui veut s'amuser à deviner l'histoire du siècle prochain, que la dernière carte d'Afrique dressée à Berlin par M. Liebenow. 11 a pris forme, il s'est rempli, ce grand triangle vide dans l'intérieur duquel nous savions à peine tracer quelques lignes indécises, quand les hommes de ma génération étaient au collège; et le cartographe berhnois y a teinté en couleurs les ambitions, sinon les acquisitions effectives de chaque peuple européen. Les Allemands s'attribuent de gros morceaux, entre autres 15 degrés du méridien au-dessous de l'équateur, sur la côte orientale. Le vaste territoire qu'ils revendiquent est limitrophe, par les grands lacs, de l'État belge, de l'État indépendant du Congo, qui va luimême rejoindre l'Océan occidental. Or on ne sait jamais combien de temps un État aussi lointain restera belge et indépendant; s'il doit perdre un jour ces deux qualités, on verra vraisemblablement la couleur impatiente de M. Liebenow s'étendre sur toute la largeur du continent, d'un océan à l'autre; une barre gigantesque coupera l'Afrique en deux tronçons.
Voilà des prévisions à longue échéance, si Ton peut parler de longues échéances dans ce temps-ci; mais chacun le pressent, avant que le siècle prochain soit très vieux, c'est à l'intérieur de l'Afrique que les grands coups de pioche iront tenter les grands coups de fortune, sans préjudice d'autres coups, peut-être. Il faudra que nous soyons là, parce que nul n'a droit de s^arrèter dans une troupe en marche, sous peine de déchéance. Les adversaires les plus résolus de la politique coloniale ne prouveront pas que nous puissions nous soustraire aux conditions communes de l'Europe; à nous, comme à nos rivaux, elles imposent la fatalité de l'expansion sur le globe.
Cette fatalité nous a poussés en Asie, sur l'autre continent où le géographe pourrait refaire sa carte des convoitises forcées. On a donné dans l'Exposition une large place à la France jaune, et l'on a eu raison; nous sommes de si étranges Athéniens, que les pagodes, les poussepousse, et surtout ces petits soldats aux figures féminines, si gentils sous les armes, auront fait plus que tous les volumes et tous les discours pour réconcilier le peuple parisien avec l'épouvantait du Tonkin. Chacun a pu observer aux Invalides cet effet de persuasion par l'amusement. Néanmoins, l'Indo-Chine continue d'être l'outre aux tempêtes; elle est d'un usage si commode pour la polémique intérieure! Nous avons mis un oiseau en cage, personne ne pense à lui rendre la volée, et chacun se défend de le nourrir. Dans cette lamentable histoire, les deux camps adverses ont donné le spectacle d'une égale pusillanimité : les uns en décriant une entreprise qu'ils savaient bien ne plus pouvoir être abandonnée; les
autres en hésitaat dans cette entreprise par peur de ces criailleries. La passion de parti ne saurait faire excuser l'injustice et ri{jnorance qui iospirent, depuis des années, les attaques de la presse radicale et de la presse de droite; c'est toujours la même équivoque; en critiquant des mesures fautives, on soulève le pays contre le principe même de rétablissement. Ce principe restera, je crois, l'honneur de la troisième République, avec tout le plan d'ensemble de l'empire colonial qu'elle a relevé; mais la mollesse d'exécution, les chang^ements de front, les sacrifices quotidiens aux exigences électorales et aux intrigues parlementaires, lui seront durement reprochés. Quelque opinion qu'on se fasse de ces responsabilités, des événements fortuits nous ont jeté sur les bras un fardeau ou un trésor, comme on voudra; nous devons en tirer parti. 11 est malaisé de se former un sentiment sur un pays qu'on n'a pas vu; mais quand on a recueilli les informations d'anciens et bons serviteurs de la France dans ces contrées, on incline à croire que le trésor vaut bien le prix qu'il y faut mettre. Nous avons été chercher le voisinage redoutable de la Chine, dit-oo; c'est la vue pessimiste, il y en a toujours une dans les choses humaines ; la vue optimiste considère qu'il importe de nous assurer les débouchés commerciaux de cet immense marché. Les Anglais s'efforcent d'y atteindre de leur côté; après les explorations de M. Pavie, on ne saurait douter que les routes les meilleures et les plus courtes soient en notre pouvoir. En dépit des tableaux effrayants et mensongers qu'on nous fait, tous les observateurs digues de foi s'accordent à représenter ces régions comme favorables à l'établissement de l'Européen, ces peuples
comme susceptibles d'être gagnés par une administration avisée et prudente. Quand on apprend à connaître le personnel dévoué qui subit là-bas les à-coups de notre politique, on admire la vigueur et rexcellence des éléments que nous avons à notre service; parmi ces modestes fonctionnaires, comme dans le peuple dont nous observions Thumeur à l'inauguration du Champ de Mars, on découvre d'inépuisables réserves de force, d'intelligence, de bonne volonté; on se rassure, on espère, et l'on ne recommence à s'inquiéter qu'en regardant vers le cerveau qui dirige le pays, en y retrouvant la paralysie constitutionnelle dans le lobe droit, les symptômes de gangrène ou de folie dans le lobe gauche. Souhaitons du moins qu'après avoir défrayé notre curiosité, l'Exposition exotique nous fasse réfléchir sur les devoirs nouveaux que nous assumons dans le monde, sur le grand changement de ce monde par l'expansion de tous sur tous. A l'Esplanade, comme à la galerie des machines et sous la Tour, tout proclame la rupture de l'ancien équilibre par les nouvelles conditions d'existence qui nous sont faites, par la pénétration réciproque des peuples, le poids social du nombre, la puissance dynamique des forces dérobées à la nature. Tout annonce des bouleversements à côté desquels la révolution d'il y a cent ans n'était qu'un jeu, un germe, si l'on préfère. Comme aux jours qui virent finir la vieille Rome, mais avec une impulsion infiniment plus rapide, plus violente, plus universelle, la fusion des hommes et des idées manifeste une crise de l'histoire. Quand elle agite et mêle ainsi l'humanité, c'est pour lui préparer de formidables coups de théâtre, le passé nous en est garant.
On n'avait pas attendu l'Exposition pour s'en rendre compte; mais dans cette ville œcuménique des Invalides et du Champ de Mars, complétée par la physionomie cospomolite de notre Paris depuis quelques mois, nous avons pu observer ces photographies instantanées, involontaires, que les grands mouvements historiques laissent sur les choses; chez tous ceux qui les auront vues, les inductions philosophiques se seront transformées en convictions entrées parles yeux, et c'est beaucoup pour la plupart des hommes.