‹ Remarques sur la syntaxe des groupes de propositions dans les premiers romans francais en vers, 1150-75Chapitre 19 sur 21 · V. — Périodes · texte numérisé non relu

V. — Périodes

Dans les chansons de geste et les autres textes qui précèdent nos romans, on trouve rarement des périodes très développées. Nous avons déjà constaté que la parataxe y est bien plus fréquente que l'hypotaxe, et même quand cette dernière construction est employée, la proposition principale n'est, le plus souvent, déterminée que par une seule ou tout au plus par deux subordonnées. Cependant, les textes diffèrent sensiblement entre eux à cet égard. En examinant le Roland, le Coronement Looïs et la Chançun de Guillelme, nous constatons que, dans les deux premiers textes, on trouve des périodes de quatre ou de plus de quatre propositions une fois tous les deux cents vers, dans la ChdG. une fois tous les cent vers, ce qui fait 0,5 et i'^/q respectivement — les chiffres sont approximatifs, bien entendu.^ En étudiant après un texte «savant», datant de 1125 à 1135, le Bestiaire de Philippe, on y constate 0,7 %, chiffre inférieur à celui de la ChdG.

Très souvent, les périodes ont une forme stéréotypée, p. ex. Roi. 2384 Veire paterne qui unkes ne mentis. Saint I^azaron de mort resurrexis E Daniel des leçons guaresis, Garis de mei l'anme de tuz périls Pur les pecchiez que en ma vie fis.

^) Peut-être, une autre méthode de calculer le nombre relatif des périodes serait-elle préférable, p. ex., de cheicher la proportion entre le nombre de toutes les propositions d'un texte et le nombre de ces propositions formant période. Cependant, notre manière de compter est plus simple; d'ailleurs, l'essentiel, ce n'est pas les chiffres eux-mêmes, mais la proportion qui existe entre les chiffres des romans différents.

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Ici, l'on a affaire à une suite de propositions relatives — cas très fréquent — , bien des fois on trouve coordonnées des propositions-régimes ou des propositions interrogatives indirectes ou des propositions paratactiques. Dans la ChdG, il y a deux périodes de huit propositions chacune. En voici la première: Ch d G. 64 Si de tes homes i veneient vint mil,

Vienget Guillelmes, e des suens n'ait que cinc,

U treis u quatre, vienget a eschari

Tu te combates e venques Arabiz,

Si dit om ço: que Guillelmes le fist.

Comme on le voit, elle est composée d'une proposition conditionnelle, cinq propositions conditionnelles sous forme paractactique, une principale et une proposition-régime. L'autre période (1424-32) est composée d'une principale, deux propositions relatives coordonnées, une proposition temporelle et encore quatre propositions relatives coordonnées. Une autre période de neuf propositions (1156-62) est formée d'une manière analogue. Cf. Cor L. 564-73 (six propositions), etc. — D'autre part, on rencontre de temps en temps des périodes bien bâties et assez variées, p. ex.

Cor L. 261 Respont li cuens: « Ne seiez a malaise.

Que, par l'apostre que l'en requiert en l'arche,

Se ge ai fait icest pèlerinage.

Se me mandez par seels et par Chartres,

O par tel ome qui bien en seit creables,

Ja ne lairai, por nul ome que sache,

Ne vos secore o mon riche barnage. »

Cf. Roi. 222-27, 457-61 (Vising, 1. c, p. 192).

IvC premier roman, Thèbes, n'est pas supérieur à la ChdG. pour le nombre des périodes de plus de trois propositions: il en présente de 0,9 à I %. Les périodes les plus longues sont de sept propositions — elles sont au nombre de deux seulement (457- 62, 5415-20), et dans toutes les deux il y a trois subordonnées coordonnées entre elles. Citons le premier passage: 457 Ne ne sorent le grant pechié Dont il esteient entechié. Jusqu'en un baign ou il esteit. Ou la reïne le serveit, Et vit les piez qu'il ot fenduz. Quant fu petiz el guaut penduz. Dans Eneçts et dans Troie la proportion des périodes augmente sensiblement: dans Eneas elle est de 1,8 %, dans les huit mille

premiers vers de Troie, de i,6 %. Eneas présente deux périodes de huit propositions, dont l'une est variée:

879 Quant Menelaus ot sis X. anz A son siège, ki molt fu granz.

Et vit que ja ne nos prendreit. Ne par force ne par destreit.

De torner s'en fu asez près, Quant li pramist danz Ulixes,

Que par engin essai ereit. Se ja riens i espleitereit;

L'autre période (8088-94) est moins remarquable, elle renferme

jusqu'à cinq propositions relatives. — Dans Troie, on trouve une

fois dix propositions formant période (1407-15), une autre fois

jusqu'à onze (24351-63). Dans ce dernier passage, la construction

n'est pas des plus simples:

24351 Ne ne saveient qui veintreit

Ne as queus d'eus li chans sereit;

Tant que — ço truis escrit lisant, —

Por la perte, qu'eus ifu grant.

De la reine que fu morte. De que chascuns se desconforte,

B por sa maisniee honorée, Que tant s'est puis abandonee

De li vengier que mortes sont,

Qu'eles n'ont piz ne braz ne front

Qui de sanc vermeil ne décore,

Senz plus ester e senz demore,

Prenent lor branle vers la vile.

Dans le Tristan de Thomas et dans les Lais de Marie, il y a pour cent vers à peu près deux périodes de plus de trois propositions — ces poèmes n'offrent rien d'intéressant à ce point de vue. D'autre part, ce qui est remarquable, c'est que le Tristan de Béroul, dont le style n'est pas en général très développé, présente jusqu'à 2,5 % de périodes. Plusieurs de ces périodes sont assez longues et bien bâties. Voyez p. ex. ce passage de dix propositions:

2223 Bêle amie, se je peiise, Par consel que je en eûse, Faire au roi Mare acordement.

Qu'il pardonast son mautalent Et qu'il preïst nostre escondit, Conques nul jor, n'en fait n'en dit, N'oi o vos point de druerie Qui li tornast a vilenie, N'a chevalier en son roiaume, Ne de lyidan tresqu'en Dureaume,

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S'il voloit dire^ que amor Elise o vos por deshonor, Ne m'en trovast en champ armé. L'évolution ne s'arrête pas, c'est ce que l'on constate dans Gautier. La proportion des périodes est de 3,1 et de 2,8 ^/q dans Eracle et Ille respectivement. Les périodes de quatre et de cinq propositions sont surtout fréquentes. Il y a aussi des périodes de sept et de huit propositions, dont plusieurs sont bien bâties: voyez Br. 5417-23, 6390-97, I. 4861-68, etc. — , d'autres renferment un grand nombre d'incidentes relatives ou interrogatives. Citons une période composée même de onze propositions et qui est assez réussie:

Kr. 5516 Se Cosdroés tel se savoit Et tant de hardement avoit

Qu'a moi se mesist cors a cors Dessour cel pont, si que defors Fuissent noz genz, si com sont ore. Bel me seroit, et si encore Que nus de nous ne se meûst. Pour nul besoing que nus eûst, Et fesist l'uns l'autre seûr Que cil cui Deus donroit l'eûr De sen per vaintre, si fust sire D'ansdeus les oz sanz contredire.

Pour les romans de Chrétien, ils diffèrent beaucoup entre eux: à cet égard: tandis que son roman de début, Erec, ne présente que 2,2 "/o de périodes, G d'A. en présente 3 "/q — à peu près le même chiffre que dans Gautier — , Lanc. 3,6 "/o, Cl. 4%, et Yv. jusqu'à 4,4 "/o- On y trouve plus souvent qu'auparavant des périodes de sept et de huit propositions. Il y en a aussi de neuf, de dix, même de treize propositions (Cl. 3219-31.) Citons, comme exemple, ce passage de Lanc:

72 « Rois, s'a ta cort chevalier a Nés un, an cui tant te fiasses Que la reïne li osasses Baillier por mener au cel bois Après moi, la ou je m'an vois, Par un covant l'i atandrai. Que les prisons toz te randrai, Qui sont au essil an ma terre, Se il vers moi la puet conquerre Et s'il fet tant qu'il l'an ramaint. » Quant à Philomèna, ce poème n'est pas, au point de vue qui nous intéresse ici, inférieur aux romans authentiques deChrétie'n: on y trouve 4 "/o ^.e périodes.

On pourrait sans doute classer les périodes d'après la manière dont elles sont formées, d'après l'ordre dans lequel leurs parties différentes se suivent, d'après les rapports plus ou moins étroits qui existent entre ces parties. Nous avons essayé de faire un tel

classement, mais nous avons trouvé qu'il offrirait si peu d'intérêt, que nous y avons renoncé. Nous nous bornerons à répéter que, dans les textes plus récents, les périodes présentent beaucoup plus de variété et de souplesse que dans les textes plus anciens; souvent, elles sont aussi bien plus compliquées.

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