VI. — Copulation double
Quand une proposition principale est déterminée par une proposition-régime ou une proposition-complément, le style populaire aime à annoncer celle-ci par un proiiom (substantif, adverbe) placé dans la principale. — On constate ce phénomène dans toutes les langues et à toutes les époques. Le même procédé se retrouve très souvent dans la première littérature française. Les chansons de geste présentent incessamment des passages comme ceux-ci: ChdG 952 Si vus dirai iço pur vérité:
Qu'il at esté en bataille champel,
Si vient a mei pur soeurs demander, ib. 294 N'en turnerai, car a D^u l'ai pramis
Que ne fuirai par poiir de morir.
Pèl. 310 — Bien at set anz et mielz
Qu'en ai oï parler estranges soldeiers
Que issi grant barnage nen ait nuls reis soz ciel. Pour les détails, nous renvoyons à l'ouvrage de M. Ritchie. M. Rosenbauer fait remarquer que, pour la première littérature française, ce « pléonasme » est bien moins fréquent dans les poèmes de caractère « savant » que dans les chansons de geste. Quant aux romans, on constate qu'ils gardent ce trait de style populaire, surtout Thèbes, Troie, Wace. Cependant, c'est en grande partie sous forme de locutions consacrées comme ço sai, ço sachiez, etc. Même les romans de Gautier et de Chrétien présentent un assez grand nombre d'exemples de ce procédé: il y en a une vingtaine dans chacun des romans de Gautier, autant dans Lancelot, un peu moins dans les autres poèmes de Chrétien — chose
^) Cf. Meyer-Lûbke, III, § 650, Rosenbauer, p. 10 ss., 37 ss., Vising, Ritchie, ouvr. c.
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curieuse, Erec en donne le plus petit nombre. Gautier affectionne le corrélatif le. On trouve, à côté de ço, le, en, de ço, sporadiquement chose: quant il ot la chose seûe Que — (Cl. 2466; cf. G d'A. 2106), tant (Bér. 2713, Thom. 1631, Marie Mil. 402, I. 5648,6441 Lanc. 4464, 4890), cest (Bér. 1181, Thom. 767).^
A ma connaissance, personne n'a fait remarquer qu'un corrélatif peut être placé non seulement avant les propositions-régimes introduites par que, mais encore avant les propositions inter- Togatives subordonnées. Nous n'avons trouvé qu'un seul exemple de ce procédé dans les textes antérieurs aux romans. C'est dans Roland:
1386 Ne l'oï dire ne jo mie ne l'sai
Li quels d'els dous en fut li plus isnels.
D'autre part, Gautier et Chrétien en fournissent un assez grand nombre; il y en a aussi des cas isolés dans Thèbes et Eneas. C'est surtout avec les verbes saveir {ce ne sai, etc.), dire et se merveillier:
Th. 473 .Ço ne sai jo qui m'i piendié, Ne qui les plantes m'i fendié,
Mais ço sai bien que tant me dist Polibus, qui norrir me fist. Bn. 360 Et ce li sachent renoncier En quel païs sont arivé. Erec 1147 Conbatuz s'est. Ce ne sai gié, Se Erec a son duel Vangié Ou se cist a Erec vaincu.
ib. 5352 Ce ne sai je, s'il la vendi. G d'A. 92 «Sire! de ceste avision, » Fet il, «que vos avezveûe.
Ce ne sai je, s'ele est venue De par De, ne vos nel savez. Lanc. 2610 Ce ne sai je se tu honte as De ce que tu i fus menez. Cl. 3165 Mes ce ne puis je pas savoir, Coment puisse le cors avoir. Yv. 2008 Et ce moût volantiers savroie. Don celé force puet venir. Er. 3924 Pour çou me dueil que il nel set Se mes cuers l'aime ou il le het.
Erec 1211 Et ce me di, se Deus t'aït, Comant as non?
Yv. 3836 « Por Deu », fet il, « biaus douz chiers sire,
Ice pleiroit il vos a dire,
Por quoi m'avez tant enoré Et tant fet joie et tant ploré? »
Cf. Perc. 5224.
*) Le corrélatif manque rarement, quand il y a deux verbes coordonnés, p. ex. Marie Guig. 12g II set assez et bien le dit Qu'unkes femme nule ne vit. Cf. Eq. 130, etc. I<e passage Fr. 459 fait exception.