Propositions=régimes
Après les verba sentiendi et declarandi les chansons de geste font un vaste emploi de la parataxe, surtout après certains verbes, dire, saveir, cuidier, jurer, veoir, oîr, mander, etc. Dans CorL., par ekemple, il y a treize cas de parataxe contre vingt cas d'hypotaxe; dans ChdG., cinq contre dix, etc. Les romans marquent, à cet égard, un progrès, encore relativement peu saillant dans Thèbes (soixante-deux contre cent soixante- quatorze), dans Béroul (trente-six contre quatre-vingt-huit) et dans Troie (dans les huit mille premiers vers, cinquante-six contre cent trente-sept) ,
^) Ce flottement de l'usage amène quelquefois un que après l'expression por poi (por un poi, por un petit): ainsi sept fois sur dix-sept dans Thèbes, p. ex.
161 7 Mais par somet si se teneit Que por un poi qu'el ne cheeit, six fois sur seize dans Troie, deux fois sur deux dans Cligés, trois fois sur quatre dans G. d'A., etc. Un que s'introduit aussi après d'autres expressions verbales, p. ex. mun escient que dans Marie (Biscl. 51, I,auv. 288), a paines que dans Ille (4645, 4963; mais sans que 3316), certes que dans Lancelot (2904). Cf . Tobler, Verm. Beitràge, I, 9, et Riecke, p. 25 ss.
^) Pour puet (cel) estre cf. L. Lindberg, Les locutions verbales figées dans la langue française, Diss. Upsal, 1898, p. 93 s. Il est vrai que dans tous les passages que nous avons cités, la parataxe est nécessitée par la métrique. On verra cependant par les passages suivants jusqu'à quel degré cette expression est devenue adverbiale: Cl. 4901 Mes a l'espee, puet cel estre. Ne sera il mie ses mestre, Yv. 1514 Dont il ne fera ja proiiere Ne autres por lui puet cel estre. Cf. Tobler, V. B., II, I.
Le caractère verbal se maintient dans la forme négative, forme qui, de son côté, contribue à faire tomber le que:
Cl. 5983 Ne puet estre rien ne lorvaut, G. d'A. 1988 Ne puet estre, riches ne soies. L'indicatif du premier passage est curieux. Avec que: Yv. 2372 Ne puet estre qu'atoz responde.
Dans ces derniers passages, les lois de la métrique déterminent l'emploi ou l'omission de que.
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mais d'autant plus sensible dans Eneas (trente-six contre deux cent soixante), dans Thomas (onze contre soixante et onze), et dans les Lais de Marie (vingt et un contre cent trente-neuf), c'està-dire environ un contre sept à huit. Dans Eracle la proportion est celle de un à neuf, dans Gd'A . celle de un à douze, dans Phil. celle de un à quatorze, dans Cligés celle de un à dix-neuf, dans Erec et dans Lancelot celle de un à vingt-cinq, dans Ille celle de un à vingt-neuf, et dans Yvain celle de un à trente-quatre. Voilà une évolution importante!
L'impératif sachiez {poez saveir) est presque devenu une locution adverbiale qui peut se dispenser de que: ainsi, dans Thèbes, que manque dix-huit fois, et il est employé dix fois; dans Troie il manque autant de fois que dans Th. et n'est employé que deux fois, dans Béroul quatre fois et aucune fois respectivement. Pour Chrétien, on a affaire à sachiez dans presque la moitié des cas où que est omis après ces verbes.
Après les verha voluntatis. On trouve souvent la parataxe après les verbes frier, comander, otreier, etc., et surtout après garder, mais ici encore la tendance vers l'hypotaxe se manifeste dans nos romans, et particulièrement dans ceux de Chrétien. Dans Erec il y a trois cas de juxtaposition après prier,^ et six cas après l'impératif gardez (ou garde)^; dans Cligés les deux seuls cas d'omission de que sont après gardez^; dans Lancelot un seul cas, et celui-ci après cette même forme*; dans Yvain deux fois après prier^, une fois après garde.^ f^
Après les verba affectuum. M. Ritchie fait remarquer, p. 141 s., qu'après les verbes exprimant la crainte le que est toujours maintenu dans les plus anciens textes et qu'il n'est omis, et cela très rarement, qu'à partir du milieu du XIF siècle. L'omission de que est cependant plus fréquente qu'il ne le dit. On n'en trouve pas encore d'exemple dans Thèbes — il y a là onze pas-
*) 734- — Il y a surtout une phrase stéréotypée sans que: Cl. 2293 Et gardez ne m'an celez rien, ib. 3048 Gardez nel me celez vos pas. Cf Erec 2520, 4538. — D'autre part, il y a, dans les romans de Chrétien, bien des passages où que est employé après garde et gardez.
sages avec que — ,mais jusqu'à quatre fois — contre treize — dans Eneas, p. ex.
8366 — mais ge criembreie M'en tenissiez por prinsaltiere.
Cf. 1637.
4847 Dotent ne se puissent tenir.
Cf. 2853 ss.
Voir encore ,Tr. 1016, 4489, Br. 4354, Bér. 1651, I. 3684, Erec 2543, 2848.
Après les expressions négatives ne muer, ne laissier, la parataxe est particulièrement fréquente dans les chansons de geste. Voyez, pour Roland, Riecke, p. 12 s., 27 s., et encore CorL. 6, 266, 400 (mais 1182 avec que). Il en est de même de plusieurs de nos romans; dans Thèbes il y a juxtaposition deux fois contre sept, dans Eneas trois fois contre deux, dans Troie trois fois contre aucune, dans Thomas une fois contre trois. Cependant on ne trouve cette parataxe qu'une fois contre dix dans Gautier:
Er. 3665 Ne puet muer ne te confonde; ■et jamais dans Chrétien (contre dix cas d'hypotaxe).
Il faut encore nommer la locution espoir^, qui, à cette époque, a plutôt le caractère d'un adverbe. Dans Chrétien la parataxe est ici la règle et l'hypotaxe ne s'y trouve pas^;, dans Ille, que est employé deux fois^ et omis autant*.
IvC régime peut aussi consister en une proposition interrogative. La phrase suivante, par exemple, tient le milieu entre le discours direct et le discours indirect:
Phil. 295 Mes or me dites neporquant
1) Cf. I/indberg, o. c, p. 95 s.
^) Erec 3558, 4019, 4983, Cl. 547, 659, 4431, 5879. G.d'A. 1434, 2132, Lanc. ■975, 3848, 4340, 4366, 5709, 5760, Yv. 410, 688, 1006, 1335, 1438, 1495, 2926, 3752, 5254, 6036, 6257, Perc. 6527, 6802.
*) 1359. 5441- Nous renvoyons à Ritchie, p. 125, pour les cas où la proposition qui, au point de vue logique, est la principale, suit la subordonnée ou y est intercalée, p. ex.
Roi- 575- lert i sis niés li quens Rollanz, ço crei. Rappelons seulement que ces sortes de phrases servent souvent de remplissage.
Nous n'insisterons pas non plus sur la contamination de parataxe et d'hypotaxe dont voici un exemple très frappant tiré diYvain: 364 Or te pri et qpier et demant Se tu sez, que tu me consoille (rmervoille). Cf. Ritchie, p. 120 s.
Pour la langue moderne, voyez Meyer-I,iibke, III, § 537.
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Avez le vos ne tant ne quant A reison mis de cest afeire?
Nous ne pouvons citer qu'un passage où la langue moderne .exigerait absolument l'hypotaxe au lieu de la parataxe employée. C'est dans Gd'A:
1740 Ne sai, putois ou sebelins Me voleit feire conreer.
On peut expliquer la phrase comme une parenthèse: « Il voulait me faire tanner putois ou zibeline, je ne sais pas lequel. »
- 3.— Rapport consécutif
Nous regardons comme parataxe consécutive les cas où une proposition se référant à un corrélatif {tant, tel, si) dans une proposition précédente n'est pas introduite par que.^ Les chansons de geste — qu'elles soient antérieures ou postérieures à nos romans — aiment assez cette construction. ^ Dans Roland la parataxe et l'hypotaxe sont en proportion égale, dans CorL. en proportion de trois à quatre, dans ChdG. en proportion de cinq à
^) L'idée d'égalité logique sur laquelle est basée cette parataxe se comprend facilement en se rappelant le fait que si, tel ou 'tant ne sont pas nécessairement suivis d'une proposition-complément, p. ex.
Th. 4543 La veïssiez tant coup ferir E)t tant bon chevalier morir.
Antoines vait sovent jostant. Son père vait moût regretant.
Cor 11. 689 Prent son escu et a son col le pent.
L'espié brandist par si fier maltalent.
Lance a fermée a l'enseigne qui pent.
La proposition contenant le corrélatif suit quelquefois la proposition «subordonnée»; voir Tobler, V. B. I. 19, qui cite entre autres Yvain 76. Voyez encore Th. 3853 Les manches sont bien engolees; A terre tochent, tant son lees.
Pour une autre construction dans laquelle la proposition consécutive est sousentendue, voir Tobler, ib. En voici un exemple tiré de Thèbes: 6778 Tuit l'oïrent, n'i ot si sort. Cf. En. 3986, Tr. 891, Bér. 2350, G. d'A. 1031, Yv. 920.
^) Cf. Ritchie, p. 143 ss. — M. R. déclare que l'omission de que est plus fréquente après tel qu'après tant et si, et il essaie d'expliquer ce phénomène, p. 146. Nos recherches paraissent corroborer l'avis de M. R. pour les chansons de geste. Dans CorL. on trouve, il est vrai, après tant «que» exprimé quinze fois, omis huit, après tel sept et cinq fois respectivement, après si six et neuf fois. Pour Ch d G, d'autre part, les chiffres sont: treize-trois, un-quatre, quatre-trois; pour Pèl: quatre-quatre, un-deux, quatre-un; Charr d N. sept-zéro, trois-quatre, troistrois; Roi.: dix-huit, un-six, sept-sept. Pour les romans, au contraire, — excepté pour Thomas — cette règle n'est pas rigoureuse; ainsi dans Thèbes, Eneas, Brut, Beroul, Brade et les romans de Chrétien, que est bien plus souvent omis^ après si qu'après tel. Nous croyons que le hasard y est pour beaucoup.
neuf. Thèbes présente à peu près trois cas de parataxe contre deux cas d'hypotaxe. Une proportion approximative de un à deux se trouve dans Béroul, Thomas, les Lais de Marie^; dans Eneas et Troie la proportion est un peu en faveur de l'hypotaxe; dans Brut il y a une proportion de un à trois; dans les romans de Gautier une proportion de un à sept ou huit. Philomena présente un seul cas de parataxe contre vingt-huit • cas d'hypotaxe. Les romans authentiques de Chrétien font voir cette gradation: Erec un contre seize, Gd'A. un contre vingt-cinq, Lanc. un contre quarante-trois , Y vain un contre soixante-dix et Cligés un contre quatre-vingt-douze.'^
Il y a encore un cas de «parataxe consécutive» à relever. Il s'agit des propositions négatives (avec le verbe au subjonctif) équivalant aux propositions introduites par sans que et qui suivent une autre proposition négative. Ici encore la construction en parataxe est assez fréquente dans le style épique; voir Riecke, p. 18, Corly. 394. Il en est de même pour j^weas, où on la trouve quatre fois (contre huit cas d'hypotaxe), p. ex. 851 Ja nel comencerai a dire, De celé ore n'aie grant ire. Cf. ib. 12, 937, 8324. Voyez encore Tr. 1358, 2172, Bér. 458, Mar'e Biscl. 41. Il y en a deux exemples même dans le premier roman de Chrétien: Erec 2206, 2454; d'ailleurs, Chrétien emploie toujours que-ne.