Chapitre IL — Battersia mirabilis Reinke
Cette plante, connue seulement à Berwick-on-Tweed, où M. Batters l'a découverte, a toute l'apparence d'un Ralfsïa sur lequel feraient saillie de minuscules sores de sporanges uniloculaires pédicellés. M. Batters [89, p. 59] croyait même qu'elle se réduisait à ces sores, parasites sur le Ralfsïa. M. Reinke [90, p. 205 et 91,2, p. 4] a montré que les sporanges et leur substratum sont une seule plante, et il a créé pour l'ensemble le
g-enre Battersïa. L'Herbier Thuret en renferme un exemplaire, récolté en février 1888, dont j'ai détaché un fragment qui me permet de compléter sur certains points la description de M. Reinke.
Comme M. Reinke l'a indiqué, le thalle est formé par plusieurs couches stratifiées, d'épaisseur variable, qui chevauchent l'une sur l'autre ; sa croissance, d'après cet auteur, serait marginale, comme dans les Lithodernta, Ralfsia ou Aglaozonia. Ne pouvant étudier les bords d'un thalle entier, j'ai constaté, en décollant des strates superposées, que le mode d'accroissement en surface de chacun de ces petits thalles, vu de dessous, correspond à celui d'un Lithoderma ou d'une Myrionémacée, et, par conséquent, n'est point comparable à celui d'un Aglaozonia ; une comparaison delà figure 2, G^ avec celles que j'ai publiées ailleurs [98, I et 99, 3] suffit pour s'en rendre compte. Leur face supérieure montre des cellules plus petites (fig. 2, y), à parois notablement plus épaisses, plus solidement accolées l'une à l'autre et qui, parfois, ne laissent même plus apercevoir la disposition primitive en files radiales.
Des coupes montrent la hauteur inégale et le recouvrement irrégulier des strates, mais il faut séparer les files radiales pour distinguer leur mode de cloisonnement en épaisseur. Les dessins de la figure i, représentant des fragments dissociés, expliquent les dimensions différentes des cellules des deux faces du thalle. Le premier cloisonnement est parallèle à la surface. Puis, des deux cellules ainsi formées, l'inférieure prendra de nouvelles cloisons parallèles à sa base sans cloisons perpendiculaires ; la supérieure se cloisonnera, souvent à plusieurs reprises, dans deux directions perpendiculaires, de manière à former les cellules superficielles plus étroites. La structure est donc notablement différente de celle du Lithoderma.
Toutes ces cellules renferment des chromatophores. Les strates inférieures du fragment étudié, identiques aux strates supérieures plus jeunes, devaient être aussi vivantes que celles-ci au moment de la récolte ; toutefois la matière tannique, d'un brun foncé, y était beaucoup plus abondante, tandis qu'elle manquait en certains points de la strate supérieure.
M. Reinke propose deux explications de la structure stratifiée du Battersia, Dans la première, des spores peuvent tom-
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ber des sporang-es uniloculaires sur le thalle déjà existant et s'y développer en nouveaux thalles; mais le fait, s'il se présente, n'est certainement pas assez constant pour expliquer cette structure, commune aux Sphac. olivacea, Chaetopterïs... etc. Dans la seconde, des points d'arrêt ayant lieu dans la croissance marginale du thalle, 191,2, pi. i, fig-. 3], l'auteur suppose que l'une des
Fig. I. — BatUrsia mirabilis Reinke. — Fragments dissociés de files radiales de plus en plus âgées de ^ à i^ (Gr. 200).
deux lèvres ainsi formées s'étend sur sa voisine en s'accroissant. Mais la direction des files radiales montre que, si un vide se produit par arrêt du développement d'une ou de plusieurs d'entre elles (fig. 2, G)^ les files voisines viennent combler le vide, sans aller au delà, comme je l'ai indiqué naguère chez les Myrionémacées. Or, sur des coupes, j'ai vu nettement plusieurs rangées contiguës verticales d'un thalle s'élever au-dessus de lui, à la suite d'un cloisonnement plus abondant, le déborder, s'étendre à sa surface par croissance marginale, et former ainsi un nouveau
thalle appliqué sur le premier. On conçoit que le phénomène, se renouvelant de temps en temps, donne lieu aux strates superposées du Battersia ; le thalle originel seul proviendrait de la
Fig. 2. — Battersia mirabilis Reinke. — G, Bord d'un thalle vu de dessous; /f. Bord d'un thalle vu de dessous, dont certaines files radiales dépassent les autres et se terminent par un sporange; J, portion d'un thalle vu de dessus (Gr. 200).
germination d'un organe reproducteur ou de l'accroissement d'une bouture.
D'ailleurs, ce processus n'est pas exceptionnel, ni spécial au Battersia et aux autres Sphacélariacées à thalle inférieur. Les thalles (ï Aglaozom'aparvîila ( i ) peuvent se comporter de même .
I. J'ai fait cette observation depuis la publication de mon Mémoire sur les Cutlériacées [99,3], et j'y reviendrai ultérieurement.
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Les uns rampent directement à la surface des pierres, les autres sur des individus plus noirs et plus âgés, et j'en ai vu jusqu'à trois superposés. Or, ceux-ci proviennent de \ Aglaozonia qu'ils recouvrent, par une prolifération localisée de son épiderme supérieur, qui, bientôt, s'étale et forme un nouvel individu superposé au premier, mais adhérent seulement par ses rhizoïdes ; plus tard, la région de soudure, vieillie, finit par pourrir et la plante fille devient indépendante de la plante mère. C'est un procédé de multiplication végétative.
Le Batiersia, comme V Aglaozonia , se ramifie de deux façons : i° dans son plan, par suite d'un arrêt localisé de cloisonnement marginal, et s'accroît ainsi en surface festonnée; 2° perpendiculairement à son plan, par prolifération locale, mais cette sorte de cordon ombilical ne disparaît pas, la plante fille reste accolée à la plante mère et fait corps avec elle. Il n'y a pas multiplication végétative, mais seulement augmentation d'épaisseur du thalle composé. D'ailleurs, l'accroissement en épaisseur doit être très lent, car j'ai trouvé entre deuxstrates, une fois, une Myrionémacée bien développée, mais non encore fructifiée, et une autre fois une Floridée rampante ; il est donc possible que le thalle du Battersia continue à vivre durant plusieurs années.
Les sporanges uniloculaires, portés par des pédicelles simples ou ramifiés, sont les seuls organes reproducteurs connus. D'après M. Batters [89, pi. IX, fig. 2] et M. Reinke [90, p. 205, fig. 2, b, et 91,2, pi. I, fig. 5], un pédicelle est le prolongement d'une file verticale de cellules. Or, s'il en est parfois ainsi, il en est souvent autrement. En effet, des files radiales rampantes s'allongent plus que leurs voisines, dépassent la marge du thalle, en même temps qu'elles se redressent et deviennent le pédicelle d'un sporange, comme je l'ai représenté sur la figure 2, H^ oiJ deux des pédicelles se terminent par un sporange ; les autres sont tronqués. Si un certain nombre de files radiales contiguës se redressent simultanément pour devenir fructifères, les pédicelles, très serrés l'un contre l'autre, pourront donner, en coupe, l'illusion de files verticales se terminant en sporanges.
Certaines Sphacélariacées (C/fl;^C5'/<?^A?^5'j Chastopieris , Sphacelaria olivacea... etc.) possèdent un thalle rampant vivace sur lequel croissent les filaments dressés. Or, le BaUersz'a ayant une grande ressemblance extérieure avec un thalle vivace de Clado-
stepkus, on peut se demander s'il ne serait pas la partie inférieure d'une autre espèce, comme le Sphaceloderma est le thalle rampant àaSphacelaria olivacea. La présence de sporanges ne va pas à rencontre de cette supposition, puisque le Sphaceloderma en produit aussi, et, d'ailleurs, les thalles rampants des autres espèces sont encore trop insuffisamment étudiés pour permettre d'affirmer qu'ils ne se comportent pas de même. Toutefois, je n'ai pas vu (et M. Reinke n'a pas représenté) de traces de filaments dressés dans l'épaisseur des strates du Batiersïa ni de rhizines entre ces strates. Dans l'état actuel de nos connaissances, il est donc préférable de considérer le Battersïa comme un genre indépendant, avec cette restriction qu'on le rapportera peutêtre, un jour ou l'autre, à une espèce munie d'un thalle dressé.