‹ Remarques sur un ouvrage intitule antiquites grecques du BosphoreCimerienChapitre 13 sur 30 · XCIX · texte numérisé non relu

XCIX

Les prénoms romains de Tibérius et de Julius adoptés par deux rois du Bosphore , me donnent occasion de remarquer qu'une ancienne inscription que j’avais publiée dans la description du monument de la reine Comosarye, p. ag-3o. pl. IX, ne peut pas être attribuée à Tibérius Julius Sauromatès. Visconti avoit commis cette grosse erreur («. p. i 5 o. note 1 .) et M. Raoul-Rochette, p. tao-iai. l'a encore suivi eu cela. Cette inscription ne peut appartenir iti à Sauromate I. contemporain d'Auguste et prédécesseur de T. J. Sauromatès ; ni à ce dernier, parce que pendant le règne d'Auguste le titre d'honneur de APX1EPETX TiîN XEBAXTÜN n'existoit pas encore. Les temples consacrés à Auguste l’étoient aussi à la déesse Rome, mais Livie n’avoit pas dans ce tems reçu les honneurs du culte. Quant au titre de Pontife des Augustes , il n’empécheroit pat d'attribuer ce monument à T. J. Sauromatès , parce que pendant le règne de ce dernier , Tibère et Livie avoient en Asie des temples qui leur étoient dédiés ainsi qu’l la déesse Rome (Tac. Ann. IV. i5). Malgré cela le manque des deux prénoms du roi, que portent sans exception ses marbres et ses nombreuses médailles, prouve d'une manière incontestable que cette inscription doit être rapportée 1 Sauromate III. contemporain de Domitien , de Trajan et d’Adrien, observation qui est confirmée par la forme des lettres de cette inscription. Ce marbre dont il sera question dans la seconde édition du monument cité , est endommagé du côté droit , mais il a beaucoup moins souffert de l’autre , de manière qu’au commencement de la première ligne il n'y a que les quatre premières lettres BÆi , qui ne s'y trouvent pas.

11 faut maintenant examiner la description et l'explication que M. Raoul-Rochette donne, p. 118-130 , des médailles de Tibérius Julius Rhescoporis, et qui servent d'appui à son hypothèse sur l'origine de la dynastie sauromate. Voici ses paroles : ,, Aucun monument des rois du Bosphore ne nous avoit offert jusqu’ici tant de signes de triomphe et de symboles propres à consacrer le souvenir de quelque événement extraordinaire. On en jugera par la description, pl. IL m. 1 : figure debout, appuyée contre un trophée richement composé, et foulant à ses pieds des captifs enchainés ; la légende est : IOTAIOE BAXIAET 2 PHSKOTn. Au revers : une victoire, tenant une couronne, et une branche de palmier. Sur une autre de ces médailles, pl. II. m. a. absolument pareille pour la face principale , on voit , au revers : un arc de triomphe surmonté d’une statue équestre. On ne sauroit nier qu’au premier aspect , ce roi vainqueur , ce trophée , cette victoire , cet arc triomphal , cette statue équestre , signes indubitables d’une grande et importante expédition heureusement terminée, n’indiquent, aussi clairement que le peuvent faire des médailles, qu’une révolution mémorable s’étoit à cette époque opérée dans le Bosphore. D’un autre côté la fabrique de ces médailles, évidemment d'un meilleur coin que celles de Rhescuporis, fils et successeur de Sauromate J j la forme des caractères , particulièrement celle de l’epsilon et du sigma , qui n’est point encore arrondie , comme on la voit sur ces médailles , prouvent que les monnoies, où nous trouvons de pareils signes d’antériorité, joints à tant de symboles de victoire qui ne peuvent convenir au fils de Sauromate I , appartiennent au père de ce prince, c'est à dire à ce Rhescuporis, nommé dans les inscriptions de Phanagorie , et fondateur d’une dynastie nouvelle , dont ces signes de victoire attestent l'établissement et le triomphe".

J'oppose à ce raisonnement ce qui suit :

1) si l’on voit sur les deux médailles citées les symboles des victoires que Tibérius Julius Rhescuporis a rem-

portées sur ses ennemis , on n’y remarque absolument rien qui pourroit nous autoriser à y voir „les signes d’une révolution mémorable qui se seroit à cette époque opérée au Bosphore' 1 , ni indication que ce Rhescuporis ait été „le fondateur d'une dynastie nouvelle" 5

a) ni T. J. Rhescuporis, ni T, J. Sauromatès n’ont pu être fondateurs d’une nouvelle dynastie, puisque je prouverai dans l'appendice qu’un autre prince , Sauromate I. a régné au Bosphore avant ces deux rois ;

3 ) les médailles de Rhescuporis et Sauromatès qui portoient les prénoms de Tibérius Julius , ont évidemment été frappées sous Tibère , avant le règne de Rhescuporis 11 . et non pas sous Auguste ;

4 ) puisque T J. Sauromatès est représenté sur toutes ses médailles dans un âge beaucoup plus avancé que T. J. Rhescuporis , dont la tête est toujours tantôt imberbe, tantôt très-peu barbue, celui-ci n’est pas le père de l'autre. Il est impossible aussi, comme je l’ai déjà observé, qu'il ait été indiqué dans l’inscription citée par M. RR. p. 117. puisque le père de T. J. Sauromatès y est simplement nommé Rhescuporis. Est-ce que le fils auroit manqué de donner à son père les deux prénoms que celui-ci avoit portés? 11 s’en suit donc que M. RR. avoit tort de croire, p. 117. que le Rhescuporis dont il est parlé dans ce monument est T. J. Rhescuporis.

5 ) M. RR. nomme arc de triomphe ce qui n'en est pas un. Od a-t-on jamais vu des tours ajoutées à un arc de triomphe? Ce que l'on voit représenté sur l'avers de cette médaille , n’est autre chose que la porte d'une ville et une partie de la muraille avec une très haute tour quarrée , tour parfaitement semblable à celles qui appartenoient à la muraille de l’ancienne ville de Posidonia et dont quelques unes existent encore. Les dessins de ce* médailles de Rhescuporis , de Sauromatès et de Cotys I. sont si pitoyables , quoique M. RR. dise , p. 187 : qu’ils sont fort exacts et fort soignés , que tout s’y trouve indiqué sans proportion et sans fidélité. Si l’éditeur s'étoit adressé à M. le Chevalier Allier , celai-ci lui auroit perla

mis de faire destiner plus correctement la plupart de ces monnoies de Rhescuporis dont cet amateur distingué possède des exemplaires j

6) dans le dessin publié par M. RR. la statue équestre se trouve placée sur un massif de maçonnerie dessus la porte- En examinant la médaille on voit que cette statue ne pose sur rien, et il reste indécis, si le graveur a voulu indiquer qu'elle étoit placée dans l’intérieur de la ville, ou hors de la porte. Il paroit que M. RR. a cru que cette Statue équestre étoit celle du roi ; mais il n’est pas moins probable que Rhescuporis l’a fait élever en l’honneur de Tibère 5

7) la légende des deux monnoies de Rhescuporis ne porte pas le seul prénom de Julius, comme l'a annoncé M- RR ; mais ce nom est précédé de celui de Tibérius. Il en a été déjà question au §. XCV111.

Il faut relever encore une méprise que M. Raoul-Rochette a commise à la même occasion, p. 117. En citant l’inscription où il est dit de Tibérius Julius Sauromalès : AUO ni'OrONXlN B ElAEYflN. il conclut : ,,que ce titre et cette prétention prouvent que Sauromate 1. ne fut point le fondateur d’une race nouvelle de rois, ni d'une dynastie étrangère au Bosphore". 11 se trompe. J’avois traduit cette phrase (Monum. de Coinos. pl, VIII. p. 70. ainsi: qui régne par l<- droit de succession de ses ancêtres , et j’avois observé que les ancêtres de T. J. Sauromatès avoient été rois d’un peuple sauromate , avant que ce prince fut deveuu roi du Bosphore. 11 auroit donc pu être fondateur d'une race nouvelle au Bosphore , quoique en effet il ne l'ait pas été. Visconti n’avoit pas interprété autrement les mots cités, et c'est à tort que M. RR. p. 117. l'a critiqué. Le père de ce même T. J. Sauromatès porte le titre et le nom de roi Rhescuporis , dans une autre inscription (Monum. de Comos. pl. Vil.) et j'ai déjà remarqué que ce dernier ne doit pas être confondu avec T. J. Rhescuporis comme il l'a été par M. RR. Au reste il est certain qu’au-

cnn des deux rois qui portent les prénoms dé Tibérius Julius n'a pas été le chef de la dynastie sauromate au Bosphore, comme je le prouverai par les observations suivantes.

En convenant avec M. Raoul-Bochette, p. 1 19. que les médailles de T. J. Rhescuporis sont évidemment d’un meilleur coin que celles de Rhescuporis 11 , j’ajouterai encore plus ; c’est qu’elles se distinguent de tontes les autres médailles frappées dans le Bosphore, par le choit de types nouveaux et par le goût du dessin et de l’exécution. 11 paroit que cet avantage réel est dû à l’habileté du graveur qui avoit eu la direction de la monnoie de cé roi. Quant au goût du dessin et du travail , les médailles de T. J. Sauromatès n’ont aucune ressemblance avec celles que je viens de citer, quoiqu’elles soient du même tems. Sans les prénoms qu'avoient adoptés ces deux princes , nous ne pourrions déterminer l’époque de leur règne j mais en profitant de cet indice , on les place d’une manière irrécusable entre la première et la quatrième année de Tibère , d'où résulte l'impossibilité absolue qu'aucun de ces deux rois ait pu être le fondateur de la dynastie sauromate.

cm.

Il n'est pas facile de dire ce que l'attitude du brae droit de Tibérius Julius Rhescuporis, devant un trophée^ doit indiquer : seroit - ce un signe de grâce adressé aux deux prisonniers sur l’un desquels le roi a posé son pied gauche? On ne peut non plus appliquer à cette figure l’explication que M. Mongez a donnée à d'autres attitudes semblables dans un mémoire intéressant qui se trouve dans le recueil des mémoires de l'institut national (Lit. To. V. p. 160- 161).

Après les preuves qui fixent avec tant de certitude le tems du règne de Tibérius Julius Rhescuporis , il seroit superflu de nous arrêter long-tems à la forme des lettres L et E que M. Raoul-Rochette emploie pour prouver que

Rhescuporis est antérieur à T. J. Sauromatis. Dans les médailles du Pont et au Bosphore on se servoit dans ces tems là de lettres de plusieurs formes. La monuoie de T. J. Rhescuporis porte E et £ ; celle de T. J. Sauromatès son contemporain, E. C et € j celle de Rhescuporis II. E> E et ri; celles de Cotys I. nous présentent le sigma sous les trois formes de E, E et C , et l'epsilon sous la forme suivante, E. Sur les médailles de Polémon 11. on trouve les lettres E, E et (J, employées indifféremment sur une et même médaille : sur l'une , par exemple , l'avers porte la légende, üAC1A€(a)C flOAtMCONOC ; et le revers BAE1A1EEHS TPT^AINHE. On voit par ces exemples l’inconstance et l’arbitraire qui régnoient alors dans, le choix de la forme des lettres , et qu’ainsi M. RR. a été dans l'erreur en voulant appuyer son hypothèse sur un argument tiré de là.

M. Raoul-Rochette se donne, p. 112 - 137 . beaucoup de peines pour prouver que l'opinion de Visconti , relativement à l'origine aspurgiaine de la dynastie sauromate ne peut être admise. L’exemplaire bien conservé d’une médaille qui prouvoit que ce n’étoit pas Sauromate , mais Cotys I. qui avoit le surnom d’Aspurgiain , suffîsoit pour détruire de fond en comble son hypothèse. Mais nous voyons que M. RR. a lui -même emprunté presque tout de Visconti pour soutenir la sienne. Si M. RR. rejette d'un côté ce que Visconti a dit de l'origine aspurgiaine de la nouvelle dynastie au Bosphore , il le confirme de l’autre en remplaçant Sauromate , l'aspurgiain imaginaire de Visconti , par un Cotys de sa propre invention et qui porte le même surnom,

M. Raoul- Rochette cite à cette occasion, p. ia4- i»5, cette observation d'Eckhel : nomen AEllOTPrUT dubium non videtur ex gente bosporana captum , et il ajoute : „Eckhel, en effet, regarde comme hors de doute que ce surnom est emprunté du peuple aspurgitain , ce qu’on pourroit néanmoins contester*'. Eckhel s’étoit énoncé comme on pouvoit l'attendre d’un savant si judicieux. La

qualification d’Aapurgiain admettoit plusieurs interprétations dont M. RR. a cité quelques unes ; ce nom pouvoit, par exemple : ou désigner le peuple auquel on appartenoit, ou le nom du père du prince ; ou bien, comme nous le dit encore M. RR : „un titre d’honneur affecté par ce prince , qui a cru pouvoir placer une pareille désignation sur sa monnoie , à cause de sa victoire sur les Aspurgitains“. M. RR. croit avec Cary que TOT AEflOTPl'OT est le nom du père , et puisqu'il lui paroissoit que cette signification, laquelle au reste n’est pas plus probable que toutes les autres, ne se trouvoit pas comprise dans la remarque d’Eckhel , il jugeoit qu’on pourroit la contester. Mais si le nom propre d ’Aspurgos avoit autrefois existé , il provenoit certainement du peuple Aspurgiain, et se trouvoit par conséquent compris dans la remarque d'EckheL

Enfin j'observe que l'interprétation de ce surnom, donnée par M. RR. p. i35, et différente de sa remarque que je viens de citer, ne peut non plus être admise j l’auteur dit : „que Cotys auroit porté le surnom d'AClJO'J Pl'UT, parce que ses succès contre les Aspurgitains auroient , en délivrant le Bosphore de l'invasion ou des hostilités de ce peuple barbare , affermi le sceptre dans ses mains et dans celles de Rhescuporis". Mais si Cotys éloit, comme le dit M. RR. frère et associé de Rhescuporis 1 , sou extraction étoit sans contredit sauromate. 11 est donc difficile de croire , qu’un Sauromate eut voulu prendre un titre d’honneur semblable pour avoir vaincu une autre tribu sauromate.

M. Raoul-Rochette communique à ses lecteurs, p. i36- 137 . pl. II. m. 3. une autre médaille de Tibérius Julius Rbescuporis accompagnée d’un dessin aussi médiocre et aussi infidèle que le sont tous ceux de son livre. La description de cette médaille ne pouvoit donc pas ressembler à l'original. Sur le revers est représenté, non, comme le dit l’auteur , „un cavalier nu en course tenant un glaive du bras droit élevé' 1 , mais un cavalier en course, jetant une pique de son bras droit , et ayant un man-

tenu flottant derrière le dos. Je passe son» silence les inexactitudes dans la description de l’avers ; il y est dit , par exemple, que la tête du roi est barbue; mais ce roi est représenté imberbe , avec une moustache, sur presque toutes ses monnoies ; il y est dit encore que dans le champ , à gauche , on voit un sceptre , mais c’est une massue qu’on y voit. J’observe encore que le cavalier sur le revers n’est pas, comme le dit l'auteur, un ancien habitant du caucase, mais plutôt un des guerriers du Bosphore.

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