XIX
11 est singulier que dans chaque remarque faite par M- Raoul -Rochette pour l'instruction de ses lecteurs , il se soit glissé au moins une demi- douzaine de fautes. Il observe, par exemple, p. 3i : „Ulpien dit que la ville de Théodosie avoit reçu son nom de celui de la soeur ou de la femme de Leucon , ce qui prouve qu’elle ne fut comprise dans le royaume du Bosphore qu’à partir du règne de ce prince“. Si ce qu’Ulpien rapporte étoit fondé, les anciens nous auroient sûrement dit, quel étoit le nom de la ville de Théodosie avant qu'il fut changé. Ulpien n’en parle pas, et il n'y a pas de doute qu’il avoit puisé cette particularité dans une très-mauvaise source.
Mais la conclusion qu'en tire M. RR. que Théodosie ne fut comprise dans le royaume du Bosphore qu'à partir du règne de Leucon , est aussi peu concluante , qu'étoit suspect le récit d'Ulpien. Car je demande à M. RR. ce que le prétendu changement du nom de la ville de Théodosie par la caprice de la 6oeur ou femme de Leucon, peut avoir à faire avec la conquête de cette ville? Pourquoi la ville dont le nom fut changé, devoit-elle être une acquisition nouvelle de Leucon, plutôt que d appartenir depuis plusieurs années aux rois du Bosphore ? IVous verrons à l'instant que les autres preuves que M. RR. a gardées en réserve, ne sont pas d’une plus grande force.
M. Raoul-Rochette nous dit p. 3i : „un des scoliastes de Démosthène que Reiske a publiés , nous fournit une • époque plus précise. 11 assure que Satyrus mourut en fai-
Mot le siège de cette place: Qéviovfx, x^ptov xhi/uvov iyyù; 1 ,-kj-H'J i o roXiopKta-j 'Lxrvç.o; tVsXéJrçffsv. 11 est certaiu que le Satyres nommé par le Scoliaste ne sauroit être que le premier prince de ce nom , qui fut père et prédécesseur de Leucon , puisque nous voyons que Tliéodosie faisoit partie de la monarchie soumise à celui-ci cf . Mais ce passage du scoliaste sur lequel s’appuye M. RR, bien interprété , prouve tout le contraire de ce que nous assure M. RR. Car il s'en suivroit que Théodosie ne fut conquise qu’après la mort de Pacrisade I. Notre auteur , trouvant dans son scoliaste un fait qui lui paroissoit curieux , s'en est servi sans la moindre critique, et il n'a pas vu que la conséquence de ce fait , tel qu’il l'applique , ne pouvoit être qu’absurde. Ce scoliaste parle d’un événement arrivé pendant la guerre que se faisoient, après la mort de Paerisade I. ses trois fils, Satyrus, Eumélus, et Prytanis. Satyrus attaquant le cbateau fortifié d'Eumélus, situé à peu de distance de Théodosie , fut blessé au bras , et mourut dans la nuit. Le rapport infidèle et corrompu du scoliaste est la cause de toutes les grosses erreurs de M. RR ; c’est ce qui lui a fait avancer :
i) que la ville de Théodosie ne fut comprise dans le royaume du Bosphore qu’à partir du règne de Leucon , puisque la ville de Théodosie avoit reçu son nom de celui de la soeur ou de la femme du roi cité;
а) que le scoliaste de Démosthène a parlé de la mort de Satyrus I;
3) que Satyrus mourut faisant le siège de Théodosie;
4) que la prise de Théodosie fut le premier événement du règne de Leucon;
5) que c'est à cause de l'éclat et de l’importance de cette conquête encore récente, oue le nom de Théodosie se trouve marqué, au préjudice de celui de Panticapaeuin, capitale du Bosphore , sur les monumens de Paerisade 1 ;
б) que les inscriptions de Comosarye et de Xénoclide appartiennent au commencemcut du règne de Paerisade 1.
Un voit par cet exemple , combien il faut se méfier des remarques qu’on trouve quelquefois dans les scolies
des derniers tems de la litérature des Grecs , scolies qui ont été ou extraites de mauvaises compilations , ou défigurées par ceux qui avoient voulu les abréger.
J’ai traité de la guerre des trois fils de Paerisade I. et du château d’Eumélus, dans uu mémoire particulier.
Il est nécessaire de dire encore un mot sur la dernière assertion de M. RR : ,,que le nom de Théodosie se trouve marqué , au préjudice de celui de Pauticapaeum , capitale du Bosphore, sur des monumens qui appartiennent au commencement du règne de Paerisade I.“
On connoit trois inscriptions faites du tems de Paerisade 1. Dans ces monumens ce roi est nommé Archonte du Bosphore et de Théodosie , et roi des Sindes , des Maeotes et de quelques autres peuples. Or on entendoit sous le nom de Bosphore les possessions en Europe et en Asie qui faisoient originairement partie de cet état , dont les chef-lieux ou métropoles étoient Panticapaeum et Phanagorie : mais la ville de Théodosie n’appartenoit pas au Bosphore , quoiqu’elle eut été conquise par un de» chefs de cet état , et elle ne fut jamais comprise parmi cell es qu’on désignoit sous cette dénomination. Par consécprent , Théodosie nommée séparément dans les troi» monumens du règne de Paerisade , ne pouvoit pas l’être au préjudice de Panticapaeum , comme le croit M. RR.
C’est avec beaucoup d'emphase que M. Raoul-Rochette parle p. 3î, de l'épithète de Diane Al’PoTEPA, chasseresse , épithète ,, puisée aux plus profondes et aux plus pure* sources de la langue et de la mythologie Helléniques”. J'ignore comment ce surnom de Diane a pu produire cher M. RR. ce haut dégré d’enthousiasme 5 comment un surnom qui est comme tous ceux qu'on prodiguoit aux Divinités grecques , a pu mériter cette admiration et même cette extase que ses lecteurs , sans doute , ne partageront
pas avec lui ! L'explication qu'a donnée M. RR. de cette épithète n'étoit nullement nécessaire.
L'auteur observe, qu'on doit peut-être s'étonner de „n’avoir encore rencontré cette épithète que sur notre inscription". Mais combien d’épithétes qui , comme le dit M. RR. p. 3i, conviennent parfaitement aux attributions connues des autres divinités , ne se sont pas encore présentées sur les inscriptions anciennes, et ne se retrouvent que dans les textes des anciens auteurs ! 11 n'y a rien d'étonnant en tout cela.
Diane Agrotéra conduit M. Raoul-Rochette p. 33— —34aux deux divinités auxquelles l’épeuse de Paerisade I. Comosarye, avoit consacré sa statue et celle de son époux. Il dit : ,,il pourroit en effet sembler étrange que des superstitions si différentes eussent régné i la même époque, chez le même peuple, et que Diane eut été invoquée au Bosphore à -la -fois sous son nom grec d’Artémis et sous le nom étranger d’Astara. Cette difficulté me semble digne d’examen, et je m'y livre d'autant plus volontiers, que la digression, où je vais entrer, me donnera lieu d’éclaircir quelques particularités assez curieuses relatives à l'histoire du Bosphore et au culte particulier qui y étoit établi"» 1 M. RR. s’efforce dans ce qui suit à prouver , comment des idées qui appartenoient au culte des Chaldéens, ont pu pénétrer jusqu'au Bosphore. Nous verrons s'il a réussi dans [cette tentative. D’abord il doit paroitre singulier à ses lecteurs que M. RR. cherche avec beaucoup de peine à expliquer comment les idées chaldéennes se sont introduites au Bosphore , tandis qu'il prétend , p. 34 : ,, qu’on peut d’abord être surpris que les Grecs, dans la langue desquels l'inscription de Comosarye est rédigée , ayent rendu un culte aussi solennel à deux divinités étrangères, à une époque où les superstitions de l’orient n’avoient certainement pas encore envahi les temples de la Grèce" ; il paroit étrange, dis-je, qu’il recherche l’origine des idées chaldéennes au Bosphore , malgré qu’il prétende que le
1 — afl —
monument cité ne porte pas les noms d'Anergès et d'Astarté mais ceux de Hécaerge et d’Astéria. Son travail , par cette raison, tout pénible qu’il est, pour prouver l’existence d'idées clialdéenues au Bosphore , devient absolument inutile et superflu, soit qu’il prouve ce qu’il a voulu démontrer, soit qu’il n’ait pas réussi à le prouver,
L’Acicharus révéré par les Bosphoriens , d’après une notice conservée par Strabon doit, selon M. RR. p. 37 — 4 o , avoir été celui qui a propagé au Bosphore le culte babylonien. Mais ce personnage est aussi obscur que Zamolxis, prophète des Cétes, et non moins que le sont tous ceux des nations barbares. Nous ne savons pas même quelle est celle des différentes peuplades établies au Bosphore qui en avoit fait un dieu. Nous ignorons la patrie de cet Acicharus , le tems où il a vécu et ses dogmes. Mais , demandera-t-on, comment M. RR. a-t-il prouvé, que c’est précisément cet Acicharus qui a répandu les idées réligieuses des Babyloniens au Bosphore? C’est ce que M. RR. croit prouver par un passage de Clément d’Alexandrie , où il est dit : AtjuôxpiTo; yxp touç üa^ukuvioui Xoyovç ÿàixcùi tstoA/tm' kt'ytrxi is ttjv ‘Axixzpou çrjkijv ip t UYjvev$e~<sxv ro~i ii'ott crvvTccÇxi crvyypdufixei : „Démocrite a écrit des
discours babyloniens moraux ; on dit qu’il a ajouté à ses propres ouvrages la colonne d’Acicharus , qu’il avoit interprétée". Tout ce que M. RR. rapporte encore de Démocrite n’a absolument rien à faire avec Acicharus. Si Démocrite a fait de grands voyages 5 s’il a écrit un livre intitulé : des lettres sacrées des Babyloniens , ou un autre: Discours chaldéen ; peut-on conclure de là , avec M. RR. p. 3 g : „qu'Acicliarus a introduit dans le Bosphore les superstitions babyloniennes? ou que l’auteur a réussi, p-44 : ,,de montrer par quelle voie probable des dénominations puisées à cette source étrangère , avoient pu se propager au Bosphore". Tout ce qu’il nous a rapporté d’Acicharus, c’est qu’on lui rendoit chez quelque peuplade au Bosphore les honneurs divins, et qu il existoit de lui, on ne sait où,
une colonne écrite qu'on disoit avoir été interprétée par Démocrite. On sera certainement étonné que M. RS. croye prouver ses assertions par des citations qui ne disent rien de tout ce qu’il veut prouver. 11 n’a rien démontré de tout ce qu'il avoit avancé , et ses lecteurs regretteront de se trouver ainsi privés de ce qu’il leur avoit promis p. 54, c’est-à-dire de ,, quelques particularités assez curieuses relatives à l’histoire du Bosphore et au culte particulier qui y étoit établi".
Toute la digression sur l’épée des Scythes, p. 4 o — 44est un hors d’oeuvre , qui n'a rien de commun ni avec Acicharus , ni avec les divinités babyloniennes- Les lecteurs ne seront pas, au surplus, d’accord avec TVJ. Raoul- Rochette sur plusieurs des opinions qu’il a émises. Par exemple, p. 43- dans le passage de Lucien : Exû&m pih oÎk ivâxtj Svovree , xal Spâneç Z cttioXgtii iparrér p ttvS’pùSrw , ils ne consentiront pas à substituer au mot aWaxy celui de Axix«p<p : ils ne soupçonneront pas non plus la nécessité de faire le même changement dans deux passages de Clément d’Alexandrie cités par M. RR. p. 44-
Je remarque ici en passant que l’inscription qui commence : APIZTONIKHAHMHTPOSIEPH, citée p. 36. pl V. n i. parmi les monumens du Bosphore, est de la ville d’Olbie. Je l'ai publiée avec plusieurs autres en 1818 .
Dans le monument de la reine Comosarye on rencontre à la seconde ligne un passage qui n'est pas sans difficultés. On y lit :
IXXTPill©ELiUSANEPrElKAIA2TAPAI .
Ce passage peut être lu , en remplaçant les deux ü par deux O et en ajoutant un 2 , comme je l'avois conjecturé dès le commencement :
I2XTP0I2 0EIOI2 ANEPTEI KAI A2TAPAI Mais on pourroit le lire aussi, suivant une autre conjecture, en ajoutant un I avant le second 2 :
I2XTPJ11 &EIQA 12ANEPFE1 KAI A2TAPA1
En ne faisant ancun changement dans l'écriture originale, cet endroit seroit :
1VXTPÜI 0Fmi EANEPFEI K AI A2TAPAI
Les deux dernières conjectures ne sont pas sans vraisemblance au premier coup d'oeil. Dans la première on n’a point fait de changement au texte, on y a seulement ajouté un 1 • sans nous en dire le motif. Mais ni l'une ni l’autre ne sont probables, comme on le verra par l’observation suivante. En voulant élever un monument consacré aux deux premières divinités du Bosphore, il étoit indispensable de les nommer toutes les deux avec cette vénération dont elles jouissoient dans ce pays. Si dans ce passage cité , en commençant avec les mots avf.fi ys/ au singulier, on avoit ajouté l’Astarté comme divinité accessoire , à qui le prédicament Suai , puis-
sante divinité , ne se rapportoit pas , le monument auroit été vicieux et contraire non seulement au style et aux convénances, mais plus encore au bon sens. Par cette raiton l’explication que j’avois donnée de ce passage dès le commencement mérite d'être préférée aux deux conjectures suivantes.
Quelque conjecture qu’on adopte , ce dieu inconnu , nommé le premier dans cette inscription, restera toujours un être obscur, et si l'on vouloit comparer le dieu Anergès , ou avec Nergal des Cuthéens , ou avec ENEP1H2 (Hesych. h. y) 5 ou si l’on cherchoit quelqu'analogie entre le dieu Isanergès et Boanergès (Ev. Marc. III. 17 ) , qu’en résulteroit-il ? Si la divinité nommée la première sur le monument de la reine Comosarye est du nombre de celles dont nous ne possédons aucune notice historique ; le nom de la seconde divinité , Astara , ne présente auctone difficulté , et il est certain que c'est Astarté , déesse dont le culte étoit aussi ancien que répandu dans tout l’orient.
Une des principales divinités de la plu» haute antiquité étoit Àstoreth ou Astaroth des Phéniciens , l' Astarté des
Grec» (Lucïan. de Syr. D. 4.) nommée par les Syrien» Atergatis (Plin. V. ag. 19). Les Grecs et les Romains Pont appelée, tantôt Astarté, tantôt Asthara ou Athara. Bientôt le culte de cette divinité des Phéniciens, des Assyriens ou Syriens fut, avec plusieurs autres divinités, adopté par les Perses (Herod. 1. 3i), les Mèdes (Strab. XV, 3. §. i3), e t les Arméniens (Strab. XI. 13. §. t6), de manière <jue chez ces trois peuples on trouvoit les mômes divinités et le même culte. La haute vénération qu’obtenoit à Bambycé ou Hiérapolis dans la Goelé - Syrie la déesse Syrienne, avoit rendu cette ville un des endroits les plus célèbres dans l’histoire réligieuse des anciens peuples. Strabon (XVI. 1. §. 27) et Pline (1. c.) observent que cette Déesse Syrienne révérée à Hiérapolis étoil la même qu’Atergatis. En Cappadocej pays dont les habitans étoient Syriens dorigine (Herod. I. 72), la ville de Comana (Strab. XII. 2.
§. 3), et une autre ville du même nom au Pont (Strab. XII 3 §. 32) , étoient célèbres par le culte d’une déesse qui ressembloit à celui de la Déesse Syrienne. Un examen des différens cultes de toutes ces divinités rend évident qu'il subsistoit entre Astarté, Atergatis, la Vénus Uranie de l’orient, la déesse Syrienne, celle des deux villes de Comana, et Cybèle des Phrygiens, une très-grande affinité : toutes paroissent n’avoir été, avec de légères différences produites £ar des causes locales, qu’une et même divinité, la Nature. On remarque aussi une grande ressemblance dans leur extérieur et dans les attributs qu’on lçur avoit donnés. La déesse Syrienne, par exemple, qui d’après Strabon est la même qu’Astarté et Atergatis, portoit, comme nous, la décrit Lucien (Syr. Dea , ij) , une tour sur la tête, et étoit assise sur un char traîné par des lions (Luc. 1. c. — Macrob. Sat. I. a3) , attributs qui lui étoient communs avec la déesse Phrygienne, Cybèle.
D’après ce que je viens d'exposer , le culte d’Astarté * avoit successivement passé de la Phénicie, de l'Assyrie et de la Médie, daus l'Arménie, daus la Cappadoce, et du Pont an
Bosphore. Son existence dans ce dernier royaume ne pourra donc plus paroitre ni étrange, ni un fait impossible à prouver, comme le croyoit M. Raoul-Rochette. Le monument de la reine Comosarye sert au surplus de preuve certaine que le culte d’Astarté étoit établi dans ces contrées du tems de Paerisade I. La parfaite identité d’Astarté avec la lune , étant un fait incontestable , il ne peut subsister le moindre doute, que le dieu Anergés sur le même monument ne soit le représentant du soleil. Tous les auteurs de l'antiquité conviennent que les divinités que l’on a adoré les premières en Egypte et en Phénicie, ont été le soleil et la lune j c’est ce qui nous est dit par Eusèbe (Pr. F.v. c 6. et 9), Plutarque (Fragm. 86. Wytt ) et plusieurs autres. Dès la plus haute antiquité, chez les Crées, le soleil et la lune étoient adorés iPlat. Crat. ap. Euseb. 1 . c. c. 9). Dans l’orient plusieurs villes avoient des temples consacrés à chacune de ces divinités. A Tj rus le roi Hiroine construisit des temples à Hercule, symbole du soleil, et à Astarté (Meuand. ap Joseph, in Apion. 1 18). l es Chaldéens à Borsîppa , ville célèbre par ses manufactures en lin, adressoient leurs prières au soleil et à la lune (Strab. XVI. t.§. 7.) et les Persans adoroient les mêmes divinités (Strab. XV. 3 . §. i 3 ). Dans le traité entre Philippe et Hannibal le soleil et la lune sont nommé* parmi les autres divinités que l’on invoquoit comme témoins Pûlyb. VIL 9). Enfin les Grecs et les Romains regardoient le soleil et la lune comme les principes et le fond de leurs plus grandes divinités, Jupiter et Junon (Plutarch. qu. Rom. p. 77).
J’observe que le nom de l’épouse de Paerisade I. se rencontre sur un monument postérieur au notre de i 5 o ans à-peu-près. Ce nom est aussi celui d’une reine qui étoit probablement l'épouse de Prusias 1 . ou II. rois de Bithynie. Quoiqu’il soit un peu défiguré dans la copie donnée par Chishull (Ant. As. p. 91.) il n’y a pas de doute que le nom qu’on y lit: BAHIAIE^H KAM.-\ 2 AP'i H, ne doive être corrigé en KAMA 2 APTH , Camasarje ,
d'après l'autorité du monument de la reine du Bosphore, où ce nom est très- distinctement écrit. Quant au changement des O en A , il ne doit pas nous empêcher de reconnoitre l’identité des deux noms, puisque de tout tems ces deux voyelles ont été sujettes à être confondues l’une avec l'autre.
Après de longues digressions, M. Raoul-Rochette donne, p. 45 — 46, la correction qu’il veut faire dans l’inscription de Comosarye. Au lieu de ANEPTEI KAI A2TAPA1, il propose :
EKAEPPEI KAI A2TEPIAI
Je remarque que les lettres parfaitement distinctes du texte de l’original n'ont aucun besoin d'un changement pareil. Au reste celui que propose M. RR. est tel qu’il se détruit lui -même, et qu’il seroit superflu de vouloir prouver sa non- valeur.
L’auteur observe, p. 5o — 5t : ,,que d'après les inscriptions de Paerisade , pour respecter en apparence les préjugés de ses sujets grecs du Bosphore, Paerisade n’affectoit parmi eux que le titre républicain d'Archonte, mais qu'il n’est pas moins certain que ce prince jouissoit , dans le Bosphore même, de la plénitude du pouvoir monarchique 1 '. Nous voyons dans trois inscriptions faites pendant le règne de Paerisade 1, celles de Comosarye , de Mestor et de Xénoclide, auxquelles on doit en ajouter une quatrième , celle de Spartocus fils d’Eumélus (Monum. de Com. pl. 4), que ces deux rois ont été nommés : Archontes du Bosphore et de Théodosie, et rois des Sindes et, des Alaeotes. C’est donc un fait prouvé par quatre monumens, que ces rois n’étoient qu'archontes du Bosphore et de Théodosie, et si contre cette autorité M. RR. prétend : „qu’il n’est pas moins certain que Paerisade jouissoit , dans le Bosphore même de la plénitude du pouvoir monarchique", il lui faudra :
1 ) démontrer la fausseté de ce que nous apprennent les inscriptions citées ;
a) produire des preuves qui constatent que le Bosphore et Théodosie Ploient soumis au même gouvernement monarchique que les Sindes et les Maeotes.
Quant aux inscriptions , l’auteur des antiquités du Bosphore n’a produit aucun argument qui infirme leur autorité.
Parmi les preuves dont M. Raoul - Rochette veut appuyer son opinion, est uu passage de Strabon qui dit de Panlicapaeum (Vil. 4- §. 4) • 4“ ovxpxoTro ih iroXîv xpévov vto Awxlûv t :cv ir pi Atinvvx , xxi Txrvpcv , xxi Y\xtpvrxiijv. Mais je remarque que tout ce que paroit prouver le mot ifiovxp%firo, est détruit par la qualification de Dynastes que Strabon donne à Leucou, à Satyrus et à Paerisade. Si Strabon avoit voulu dire ce que prétend M. RR. U n'auroit donné à ces chefs d’autre titre que celui de roi, et non pas celui de dynaste. M. RR. revient p. 53. sur le même passage de Strabon qui ne prouve pas plus que tant d'autres que l’on pourroit citer, od on donne à ces chefs le titre de roi, titre qu’ils avoient par rapport aux peuplades Sauromates qui leur étoient soumises, mais qui ne prouve pas qu’ils ayent été rois des villes grecques du Bosphore. Diodore fait souvent mention de ces rois, mais quand il parle de ceux qui leur ont succédé , il dit (XX. , 7 ) : T7jv 6s àvvxsslxv 6tx6st-xusvoi oi liiti, ou (XIV. 93 . XVI. 5a) : T7jv rp/s/tovlxv 6è ittàtÇxro etc. J’observe encore que si les rois du Bosphore avoient exercé sur les établissemens grecs le pouvoir absolu qu’ils possédoient sur les Sauromates , Strabon n’auroit jamais pu , en parlant d’eux, les nommer ( XI. a. §. 10 ): 0 / tou boiitipov àvvxsxi ou (XI. 2 . §. 1 1 ) : oi t Os y üonropxvi àv ijyefiêvtç.
Il résulte de ces remarques que M. RR. a été dans l'impossibilité de produire un seul fait qui détruise l'autorité des quatre inscriptions que j’ai citées. La plénitude du pouvoir monarchique exercée sur les établissemens grecs au Bosphore, n’est doue qu’imaginaire.
Asandre s’est nommé sur ses médailles Archonte du Bosphore , et ce n’est qu’après que Rome l’eut investi du
titre de roi, qu'il le prit sur ses médailles. Que nous dit là-dessus M. Raoul-Rochette? Il prétend, p. 55: que mon assertion, appuyée des faits que je viens d'exposer, est dénuée de fondement. Il ajoute : ,, C'est un fait attesté par les plus habiles numismatistes, que si Asandre ne prit d'abord sur ses monnoies que le titre d’archoute du Bosphore, ce ne fut pas à cause que le titre de roi n’y avoit encore été affecté par aucun de ses prédécesseurs , mais bien parcequ’usurpateur du trône de Pharnace , et porté par la révolte à la suprême puissance , il n'osa long tems regner que sous le titre modeste d’archonte. Lorsqu’enfin la puissance d’Asandre, affermie par le tems, eut disposé Rome à le reconnoitre en qualité de souverain , il prit hautement sur ses monnoies le titre de roi , qu’il dut à la libéralité d’ôuguste". M. RR a ici amplifié avec beaucoup de verbiage, et ainsi défiguré, le peu que nous ont appris là-dessus les anciens. Voyous ce que les plus habiles n mi smntistes , cités par M. RR. en ont dit. Le premier, Eckhel, s’exprime ainsi sur Asandre (Doctr. N. V II. 36-) : fumât a sic potentia , primum ethnarchae nomine secundum Lucianum , sed archontis secundum numos , accedente subinde Augusti auctoritate regis nomine praefuit. En comparant ces lignes avec la narration de M RR. on est surpris que cet académicien n’ait pas imité le bel exemple qu'il avoit sous les yeux, et qu'il avoit cité. Vis» conti fait absolument la même remarque qu'Eckhel.
J’observe encore que M. Raoul -Rochette s'est trompé en disant , „que si Asandre ne prit d’abord sur ses monnoies que le titre d’archonte du Bosphore, ce ne fut pas à cause que le titre de roi n’y avoit encore été affecté par aucun de ses prédécesseurs'* 5 il se trompe, dis -je, puisque les quatre inscriptions de Paerisade I. et de Spartocus ainsi que les médailles d'Asandre , monumens dont M. RR. ne pourra jamais infirmer l'autorité, nous démontrent que le Bosphore n’a jamais eu , dans le tems compris entre le règne de Paerisade I. jusqu'à celui où Asandre fut nommé roi , d’autres chefs que des archontes , et que son gouvernement étoit républicain. Le lecteur aura vu an
§. II. que j’ai prouvé, contre M. RR. que le* Archaeanactides ont été , de même que les Leuconides , des magistrats du Bosphore,
C’est encore une erreur d’ajouter qu’Asandre ne prit le litre d’archonte „que parce qu’usurpateur du trône de Pharnace , et porté par la révolte à la suprême puissance, il n’osa loug-tems regner que sous le titre d'archonte". Toutes ces causes sont de l’invention de M. RR. et par cette raison inadmissibles dans des recherches historiques. Au reste on peut espérer que la nation françoise n’a pas encore oublié que les usurpateurs des trônes ne se contentent pas facilement du titre de magistrat , mais qu'ils s’empressent toujours d'aller un peu plus loin.
A part tous les détails ajoutés par M. Raoul- Rochette à cet épisode de la vie d’Asandre et que l'histoire ignore, nous savons qu’Asandre dans ses premières médailles s’est nommé archonte du Bosphore, et qu’il n’a pris le titre de roi et le diadème qu'après avoir été investi de la dignité royale par les Romains. Depuis cette époque, la dignité d’archonte et la forme républicaine du gouvernement qui fut adoptée par les colonies grecques du Bosphore dès le principe de leur fondation, qui fut continuée ensuite sous l'administration des Archaeanactides et sous la dynastie suivante, depuis Spartocus I. jusqu'à Paerisade II. et depuis ce dernier jusqu’à Asandre, cessèrent d’être mentionnées. On ne retrouve plus en effet les archontes du Bosphore ni dans (es inscriptions, ni sur les médailles postérieures. Tibérius Julius Sauromatès qui a commencé de régner peu de tems après Asandre , est nommé dans les inscriptions tantôt roi des rois , tantôt le grand roi des rois de tout le Bosphore (Monum. de Com. pl. VH. et VIII), mais jamais archonte.
Les lecteurs de M. Raoul - Rochette trouveront encore plus singulier, que l’auteur toujours occupé de soumettre.
contre les témoignages les moins équivoques et les plus formels des monumens et des anciens historiens , le Bosphore grec au pouvoir absolu des rois de cette contrée , se serve d'un argument qui, loin de favoriser son opinion, n’est bon que pour prouver qu’elle est inadmissible. 11 dit , p. 56 : ,,du reste , il est si peu vrai que , comme le prétend M de K. aucun prince du Bosphore (il auroit dil dire, du Bosphore Grec) n’ait été qualilié Roi sur ses monumens, que ce même Pharuace, auquel succéda Àsandre et qui ne commanda d’abord que dans le Bosphore môme, prend sur quelques unes de ses monnoies le titre fastueux de grand roi des rois, BASIAEflS BA21AEXIN MErAAOT“, Si M. RR. avoit connu la signification de ce titre, il ne l’auroit pas cité, puisqu'elle prouve la non -valeur de ses assertions. Ce titre affecté par Pharnace et Tigrane , et donné dans deux inscriptions (Monum. de Comos. pl. VIL VIII.) à Tibérius Julius Sauromatès, indique que ces souverains étoient Rois de plusieurs petits rois qui leur étoient soumis (voy. App. Syr. c. 48. p. 6o8. Schw). Or il est clair que le Bosphore Grec n’ayant jamais été divisé en petits royaumes , ne pouvoit pas être sousentendu dans ce titre. Le titre de Roi des Rois, ainsi que celui de Roi, titre plus modeste que prend sur une de ses médailles Paerisade II. ne pouvoit pas , comme je l’ai déjà observé , se rapporter à ses sujets Grecs , mais uniquement aux peuplades Sauromatès gouvernées par leur rois (voy. §. LXI1I. et LX1V). Au reste, Sésostris paroi t avoir été un des premiers qui, après avoir soumis un grand nombre de rois, s’est donné , sur ses inscriptions, le titre de B xtriXsù; ïIùov xxl iemroTyji ieu-roTSv (Diod. I. 55). Dans une inscription découverte en Nubie et publiée par le savant Niebuhr (Inscr. Nub. p. 5), Silco se nomme BAC1AICKOU NOTBA- AGûN K AI OAGON TCON AI0IOnCON , et ce nom de Basilisque , ou de petit roi , pouvoit bien convenir à ceux qui étoient soumis à de grands rois dont ils étoient tributaires. • •
En parlant de quelques médailles de Panticapaeuro ,
l’auteur nous dit , p. 56 : „que Mithridale Eupalor possédoit au Bosphore bien certainement et la plénitude et le titre «lu pouvoir royal". Si nous demandions à M. Raoul- Rochette, d’où ces faits lui sont connus, que pourroit-il repondre? „Je les crois"; ce qui est bien peu pour se* lecteurs. Avouons plutôt que nous ne savons absolument rien de la manière dont Mithradate Eupator a traité les villes grecques du Bosphore , et que les anciens auteurs nous ont laissé dans l'incertitude à cet égard. Mais puisque nous savons qu’Asaudre a gouverné le Bosphore pendant plusieurs années comme Archonte, il est très-probable que Mithradate et son fils Pharnace n’avoient rien changé à la forme républicaine du gouvernement de cette contrée Ce qui doit nous faire douter que celte prétendue plénitude du pouvoir royal de Mithradate ait été aussi entière que le croit M. RR. c’est que vers le commence» ment de la seconde guerre de ce roi avec les Romains , la Colchide et le Bosphore s’étoient révoltés contre lui (App. B. M. c. f>4)» el q ue cet exemple fut suivi avec succès par les villes de Phanagorie, de Théodosie, de Nymphacum et de plusieurs autres (Ibid. c. 108). Si la plénitude du pouvoir royal de Mithradate avoit été telle que l’imagine M. RR. ces révoltes n’auroient pu avoir lieu ; et puisqu'à cette même époque plusieurs places fortes situées au Bosphore , places dont Mithradate avoit fait depuis peu de tems la conquête, s’étoient révoltées aussi, il est clair , que le pouvoir de Mithradate étoit loin d'élre bien affermi au Bosphore , et que cette plénitude de on pouvoir royal n’a jamais existé que dans l’imagination de M. Raoul -Rochette.
D’après l’observation de M. Raoul -Rochette, p 56-57: ,, plusieurs monnoies qui nous restent du grand Milhridate Eupator semblent aussi avoir été frappées dans le Bosphore". Mais ses lecteurs lui demanderont : à quoi bon ces conjectures oisives qui ne disent rien , qui ne sont appuyées sur rien , et qui sont d’un genre dont on pourroit faire des centaines ? Au reste ce que je viens de
dire de l’état du Bosphore sous Mithradate , n'est rien moins que favorable à cette conjecture.